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    Perspectives - L'espoir est éternel

    L'Américain moyen désespère de voir d'importants banquiers de Wall Street prendre enfin le chemin de la prison après ce qu'ils ont fait subir à la planète entière. Leur attente risque d'être encore longue, si jamais elle s'achève un jour.

    On a appris jeudi que Goldman Sachs serait de nouveau interrogée par les procureurs de New York sur son rôle dans la crise financière. Cette nouvelle enquête sur la plus grosse banque d'affaires américaine est lancée après qu'un rapport d'une sous-commission sénatoriale bipartisane a conclu, en avril, qu'elle s'était livrée, au plus fort de la crise, à des opérations de prêts immobiliers aux dépens de ses clients.

    Le rapport de 640 pages décrivait la catastrophe financière à travers une série d'études de cas notamment de banques (Goldman Sachs, Deutsche Bank et Washington Mutual) et d'agences de notation (Moody's et Standard & Poor's). Il concluait que la crise avait été le fruit de décisions humaines marquées par «une gestion téméraire des risques et des conflits d'intérêts endémiques». Il venait ajouter de la pression sur des autorités judiciaires américaines qui n'avaient pas encore envoyé un seul banquier en prison presque trois ans après le début de la crise financière mondiale fabriquée à Wall Street.

    La situation n'a pas beaucoup changé depuis. L'ancien président de la société de prêts immobiliers de la Floride Taylor, Bean & Whitaker, Lee Farkas, a été reconnu coupable en avril de 14 chefs d'accusations de fraude et pourrait se voir condamné à une peine de 20 à 30 ans. Les seules autres poursuites qui ont été intentées l'ont été en vertu du droit civil et ne pouvaient pas entraîner de peine d'emprisonnement.

    Dans le meilleur des cas, on s'est contenté d'amendes relativement modestes, réglées par l'employeur, et sans avoir à admettre qu'une faute avait été commise. Goldman Sachs a quand même accepté, l'an dernier, de payer un montant record de 550 millions $US pour régler les accusations de fraude au civil qui pesaient contre elle, ce qui ne l'a pas empêché d'engranger des profits de 8,4 milliards.

    On est loin des 1100 poursuites et 800 banquiers condamnés à la prison du scandale des sociétés d'épargne et de crédit de la fin des années 80, de la peine infligée à Bernard Madoff (150 ans), de celles des p.-d.g. d'Enron (24 ans), Tyco (25 ans) et WorldCom (25 ans), et même des cinq mois de prison de Martha Stewart pour un bien modeste délit d'initié de 51 000 $.

    Pourquoi?

    Pour le journaliste spécialisé du magazine Rolling Stone, Matt Taibbi, cette étonnante magnanimité à l'égard des artisans de l'une des pires crises financières de l'Histoire est le fait d'une scandaleuse promiscuité entre la police et les bandits. Séparées seulement par une «grande porte tournante», écrivait-il en mars, les banques et les agences de surveillance entretiennent entre elles une relation qui est une «fête entre amis et collègues qui, d'une année à l'autre, échangent constamment leur place».

    «Pourquoi aucun dirigeant de banque n'a-t-il été condamné à la prison? Parce que la témérité et la stupidité ne sont pas des crimes», rétorquait le mois dernier le chroniqueur de l'agence Bloomberg, Roger Lowenstein. La crise n'a pas été le fait d'une fraude ourdie par des escrocs que l'on pourrait arrêter et condamner, avançait-il. Elle a été provoquée par des banquiers, des gouvernements et des investisseurs qui se sont collectivement laissé entraîner de plus en plus loin dans une funeste logique d'endettement, de déréglementation et de spéculation.

    Il existe une autre explication, disait le New York Times en avril. Au début de la crise, aucune enquête sérieuse n'a été lancée parce qu'on ne voulait pas fragiliser encore plus des institutions financières qui n'en avaient pas besoin. Ensuite, on a eu peur de voir des banques gardées à flot à coup de fonds publics être condamnées à de lourdes amendes dont elles se seraient acquittées avec ce même argent public. Une fois que le pire a été passé, on aurait pu espérer que les grands banquiers commenceraient à sentir la soupe chaude, surtout après le dépôt de deux rapports d'enquête accablants au Congrès cet hiver, dont celui de la sous-commission du Sénat.

    Seulement, de pareils crimes sont difficiles à démontrer, poursuivait le quotidien new-yorkais, et on manque de preuves. Les fois précédentes, on avait pu compter sur la documentation recueillie au fil du temps auprès des entreprises, mais trente ans de déréglementation, de négligence et de manque de ressources ont empêché la collecte de cette masse de données essentielles pour établir la nature et les circonstances exactes des magouilles que l'on prétend vouloir démasquer. Il y a bien eu un petit sursaut de rigueur après les scandales d'Enron et consorts, mais l'on est rapidement revenu au laisser-faire. Washington a promis, après la crise financière, de mettre l'argent et les effectifs nécessaires pour colliger les éléments de preuve manquants, mais les promesses sont restées jusqu'à présent lettre morte.

    Le jour d'avril où la fameuse sous-commission sénatoriale avait rendu son rapport public, on avait demandé à son président, Carl Levin, s'il était déçu de voir que personne n'avait encore été condamné à la prison pour les crimes liés à la crise financière. Le sénateur démocrate du Michigan avait eu cette simple réponse: «il reste du temps, et l'espoir est éternel».
     
     
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