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    Est-ce la faute de la mondialisation?

    «Les transformations fondamentales d'aujourd'hui sont en train de dénationaliser ce qui a historiquement constitué les États»

    26 mars 2011 |Claude Lafleur | Actualités économiques
    Photo: Photo Newscom
    N'avons-nous pas l'impression de vivre dans un monde comme il n'en a jamais existé, celui de la mondialisation? Ne doit-on pas craindre que les trusts financiers et les grandes supranationales ne bafouent les droits des travailleurs, du fait que nos gouvernements ont de moins en moins de pouvoir?

    À ces questions, Saskia Sassen, professeure de sociologie à l'Université Columbia et vice-présidente du Committee on Global Thought, répond: «Pas nécessairement.» Selon celle qui étudie la mondialisation depuis des décennies, ce n'est pas la réalité du monde dans lequel nous vivons.

    En fait, Mme Sassen tente sans cesse de débusquer les idées reçues. «Durant mes trente années de recherches, dit-elle, j'en suis venue à comprendre que les grandes vérités — celles qui expliquent tout — sont certes intéressantes, mais qu'elles nous empêchent de réfléchir. Ces grandes vérités donnent l'impression de tout expliquer. Cependant, elles nous éclairent à tel point qu'elles nous aveuglent!»

    Depuis des décennies, elle explore les mêmes sujets de recherche — les villes, l'immigration et les États dans le contexte de la mondialisation — afin d'y voir toujours plus clair. «C'est comme une rue bien éclairée le soir, dit-elle. Plus vous y voyez bien, moins vous voyez ce qu'il y a à l'extérieur de la zone éclairée.»

    C'est précisément ces zones de pénombre dont traitera la chercheure le jeudi 7 avril, lors de la conférence d'ouverture du 3e colloque international du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) de l'UQAM.

    Voir différemment

    Il faut dire que Saskia Sassen a un parcours pour le moins inusité. Née au Pays-Bas en 1949 dans une famille polyglotte, scolarisée à Buenos Aires et à Rome, avant de finalement entrer illégalement aux États-Unis, elle enseigne aujourd'hui à l'Université Columbia de New York et à la London School of Economics. Elle est considérée comme une figure de proue de la sociologie moderne, grâce à un grand nombre de publications et d'ouvrages remarquables.

    «Le fait d'avoir grandi dans trois pays et de parler cinq langues a peut-être conditionné le choix de mes sujets de recherche», pose-t-elle. Elle se demande, par contre, si le fait pour quelqu'un de connaître parfaitement une langue ne limite pas sa façon de penser. «Dans mon cas, dit-elle, la connaissance imparfaite de plusieurs langues m'amène à inventer de nouveaux mots ou à employer de façon inusitée des mots existants. La langue permet de voir, et juxtaposer différentes langues permet de voir différemment!»

    C'est ainsi qu'elle a imaginé le concept de «ville mondialisée», un curieux amalgame qui a incommodé nombre d'experts. «Comment pouvez-vous joindre ces deux mots?, lui a-t-on souvent lancé, puisque par définition une ville n'est pas mondialisée.» Or justement, d'après ses observations, les villes sont les piliers de la mondialisation.

    Contrairement à l'idée reçue, la mondialisation n'est pas, observe la sociologue, un espace économique désincarné — sans frontière ni État — mais elle repose plutôt sur des zones précises, notamment les grandes villes du monde et des régions comme Silicon Valley.

    «Dans mon livre intitulé The Global City, dit-elle, j'ai montré que l'économie globale, loin d'être sans lieu, comme le prétendent la plupart des spécialistes de l'économie mondiale, a besoin de lieux délimités et que ce besoin est particulièrement important pour des secteurs hautement mondialisés comme la finance.»

    Une bonne affaire


    De plus, la mondialisation n'est pas un environnement sans loi ni contrainte, au contraire, même. Mme Sassen observe plutôt que nombre de lois et de règlements qui jadis ne s'appliquaient qu'à un État ou à un territoire tendent désormais à se mondialiser. Elle en veut pour preuve les lois internationales sur le travail, les droits de la personne, divers tribunaux internationaux, etc. Il y a en fait de plus en plus d'instances mondiales qui contrôlent tout, constate-t-elle.

    C'est ainsi que, dans son plus récent ouvrage, Critique de l'État, elle montre que les changements que nous observons à présent reposent en bonne partie sur des «environnements nationaux» (des États ou leur équivalent) et des institutions solides. «Les transformations fondamentales d'aujourd'hui sont non seulement des dynamiques qui deviennent mondiales, mais elles sont en même temps en train de dénationaliser ce qui a historiquement constitué les États.» Autrement dit, bon nombre des fonctions qui relevaient autrefois de l'État tendent à se mondialiser.

    C'est pourquoi, considère-t-elle, la mondialisation n'est pas une si mauvaise affaire pour les individus. «La mondialisation a son lot de périls, dit-elle, mais elle offre en même temps des possibilités intéressantes, particulièrement pour les sans-pouvoir et pour les laissés-pour-compte des États, puisqu'elle leur permet de se développer économiquement et en réseau.» Elle cite en exemple la présence des médias internationaux au Caire, en janvier dernier, qui a vraiment aidé les protestataires de la place Tahir à mener à bien leur révolution démocratique.

    De même pour les femmes, particulièrement les plus vulnérables, puisqu'elles peuvent désormais s'organiser pour lutter contre le trafic des êtres humains. «Les plus démunies d'entre elles ont maintenant accès à la scène mondiale, souligne Mme Sassen. Elles peuvent ainsi chercher à s'extirper du carcan hiérarchique des institutions étatiques qui, souvent, sont incapables de considérer les femmes comme les victimes du commerce du sexe.»

    «La mondialisation comporte une grande diversité de réalités, estime la sociologue. Par conséquent, j'ai plutôt tendance à utiliser ce mot comme un adjectif: villes mondialisées, provincialisme mondialisé, bidonvilles mondialisés (mon plus récent sujet d'étude), etc. La mondialisation touche tous les domaines, mais c'est un processus qui repose essentiellement sur les États.»

    ***

    Collaborateur du Devoir
    Saskia Sassen<br />












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