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La petite Alberta du Québec

Saint-Édouard-de-Lotbinière obtiendra-t-il sa part du Klondike?

Saint-Édouard-de-Lotbinière — Les habitants de Saint-Édouard savent qu'ils dorment sur une mine d'or gigantesque depuis que l'entreprise albertaine Talisman a foré un trou de deux kilomètres de profondeur dans leur cour arrière. Ils se demandent maintenant si ça leur rapportera quelque chose.

Situé entre Québec et Trois-Rivières, ce village d'un peu plus de 1200 habitants a été l'un des premiers au Québec à voir débarquer les grandes compagnies gazières à l'automne 2008. Après avoir creusé un trou de deux kilomètres de profondeur, l'albertaine Talisman a foré à l'horizontale. Un immense trou en forme de T renversé en dessous des terrains de la municipalité. Si tout se déroule comme prévu, la compagnie pourrait commencer à exploiter le puits de gaz dès 2011. «Un puits comme celui-là peut avoir une durée de vie de 40 ans», signale la porte-parole de Talisman, Raymonde Alarie.

En partant de la rue principale, il faut rouler deux bons kilomètres dans les terres avant d'arriver au site, une terre publique sur laquelle la municipalité n'a aucun droit. «Pour nous, il n'y a aucune retombée. Ils sont sur des terres publiques, alors ils ne paient pas de taxes», nous explique l'inspecteur municipal de Saint-Édouard, Patrick Bélanger. Quand même, ajoute-t-il, l'entreprise paie l'entretien de la route qui mène à ses installations.

«Danger, gaz inflammable. Société Talisman. Accès interdit», peut-on lire sur des pancartes en arrivant. Dans une clairière au milieu du bois brûle une torche de près de 30 mètres de hauteur. Le site est quasiment désert. Un homme vient finalement nous voir. Il nous explique en anglais qu'il est arrivé d'Alberta une semaine plus tôt. On le paye pour tester la pression du gaz et voir s'il y a de l'argent à faire, explique-t-il en se frottant les doigts. Les autres travailleurs de Talisman se trouvent sur un autre site, à quelques kilomètres de là. Parce que, depuis 2003, l'entreprise albertaine a acquis des permis de forer à la grandeur de la région de Lotbinière.

Et tout laisse croire qu'elle a trouvé ce qu'elle cherchait. Au resto du coin, Chantal Belleau espère que le village aura sa part du Klondike. «Les gars qui travaillent sur le site nous disent que c'est la petite Alberta du Québec.»

Peu d'embauche prévues

Le resto, la station-service et le dépanneur ont créé une coopérative en 2006 qui commence à peine à faire ses frais. «Pour l'instant, on a surtout une clientèle locale. Si on pouvait attirer plusieurs travailleurs, ça nous permettrait de garder nos services, comme l'école primaire.» À la station-service, deux travailleurs de la compagnie nous disent qu'ils ne demandent pas mieux. «Les filles d'ici sont plus belles», raconte Brad McGregor, qui bosse dans le secteur depuis 30 ans en Alberta. Son acolyte, un Néo-Brunswickois du nom de Marc-André Lowe, nous dit qu'après 10 ans passés en Alberta, il aimerait bien venir au Québec pour se rapprocher de sa famille.

Toutefois, même s'il se réalise, le projet d'extraction de Talisman n'aboutira pas à beaucoup d'embauches, car, une fois lancé, le site d'extraction fonctionne pratiquement tout seul. S'il y a des retombées, elles viendront avec la construction du pipeline, croit Raynald Lemay, un entrepreneur de Saint-Édouard. Propriétaire d'une compagnie d'excavation et de déneigement, il a fait quelques contrats pour Talisman, l'équivalent de 10 % de son chiffre d'affaires. Il attend la suite.

Résistance

Or, si le projet soulève de la résistance, c'est là. D'une longueur d'environ 20 kilomètres, le gazoduc permettrait de raccorder le gaz de Saint-Édouard au réseau de Gaz Métro, dans le village de Saint-Flavien non loin de là. Le hic, c'est que le tracé choisi par la compagnie passe par des terres privées, ce qui force l'entreprise à conclure des ententes avec les propriétaires avec l'autorisation de la Commission de protection du territoire agricole du Québec. C'est là le seul obstacle rencontré par Talisman à ce jour. «Ça va se faire et on ne pourra pas l'empêcher», lance Georges Bergeron, un retraité qui, en plus de sa résidence à Saint-Édouard, possède une terre à bois sur le tracé. «Mais au moins, je vais pouvoir dire à mes petits-enfants que je me suis battu.»

La veille de notre visite, un sous-traitant de Gaz Métro était venu lui offrir 450 $ pour qu'il le laisse faire des tests sur le terrain. «Je lui ai dit non.» Sur un petit bout de papier, M. Bergeron a consciencieusement noté tous ses arguments contre. Le gaz passe par une des plus belles terres de la région: celles-ci vont perdre de la valeur. Il aurait voulu que Talisman opte pour un autre trajet, plus long, mais passant davantage sur des terres publiques... Enfin, il a peur que le gaz contamine les eaux souterraines. «J'ai 67 ans et je ne me suis jamais servi de gaz de ma vie, alors que de l'eau, j'en bois tous les jours. Le choix est facile à faire.» Qu'arriverait-il si le gazoduc se brisait? Au village, beaucoup gardent en tête la fuite de gaz naturel survenue l'an dernier à Laurier-Station, une grosse ville de la MRC. Une entreprise qui faisait des travaux sur l'autoroute avait alors accidentellement perforé une conduite de gaz. Un jet de 10 mètres de hauteur s'était élevé dans le ciel.

Talisman se montre pourtant bien rassurante. «La nappe phréatique est à 100 mètres du sol alors que nos forages sont à deux kilomètres, signale Mme Alarie. En plus, le puits est protégé par des barrières de ciment.» Or ses arguments ne pèsent visiblement pas assez lourd au vu de l'actualité récente. M. Bergeron n'a toujours pas confiance. «Je suis sûr que dans le golfe du Mexique aussi, ils leur avaient dit qu'il n'y avait pas de danger...»
 
 
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