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Les pourvoyeurs

Cette semaine, j'ai passé deux jours hors du temps et de l'agitation, sans électricité, sans eau courante, à taquiner la truite sur un lac immobile où les huards faisaient la loi. On y croisait des épuisés ragaillardis en quelques heures grâce au silence, aux poissons qui gigotent au bout de la ligne et à la sainte paix, non pas celle des étables, ces lieux jadis meuglants, transformés en laboratoires techno-industriels, mais celle qu'impose la nature lorsque l'homme troque les branchements contre les branchies... Deux jours dans une pourvoirie de Saint-Zénon, si près de Montréal et si loin à la fois.

Pourvoyeur: jadis, c'est ainsi qu'on désignait les pères, dont on attendait qu'ils apportent à la famille l'essentiel de ce que constituait la vie, à savoir un toit pour se loger, de la nourriture et des vêtements. Le rôle de pourvoyeur définissait en partie — mais une partie existentielle — l'identité masculine. En contribuant à la sécurité de chacun des membres de sa famille, le pourvoyeur retirait de la fierté, la satisfaction de faire son devoir et l'assurance de son utilité à la fois personnelle et sociale. Sans le père pourvoyeur, la famille risquait de plonger dans le malheur.

L'arrivée massive des femmes sur le marché du travail, par nécessité financière ou par choix social, a fait éclater cette dimension qui définissait l'homme. Ainsi, on le coupait (le mot n'est pas innocent) d'une partie de ce pour quoi il croyait exister. Et on connaît la suite, c'est-à-dire le désarroi masculin, la perte d'estime de soi et la difficile reconstruction d'une nouvelle identité.

***

Voilà pour la métaphore collective. Nous étions un peuple de coureurs des bois, de bûcherons et de femmes fortes qui ne redoutaient guère les éléments; la forêt et les caprices de la nature n'avaient guère de secrets pour nos ancêtres. Tout cela fait partie de la mythologie qu'on entretient pour nous-mêmes et, désormais... pour attirer le tourisme. Car, hélas, une immense proportion de la population a perdu ses repères face à cette nature sauvage, ce cadeau des dieux que nous envient les étrangers.

On ne parle ici ni des «chaleteux» qui reproduisent leur décor urbain au bord de lacs surpeuplés ni des propriétaires gentlemen (women) farmers qui règnent, non plus seulement à la ville mais également à la campagne, sur des terres qu'ils s'empressent de défricher ou de manucurer pour ne pas être trop dépaysés. On parle plutôt ici d'un vrai retour à la nature, celle qui impose sa loi, qui nous fait nous sentir si loin de la ville et si près du passé. La nature que recherchent et que trouvent les vrais chasseurs, les vrais pêcheurs, les descendants des authentiques hommes et femmes des bois.

Faut-il s'étonner de ce que ceux qui font commerce d'offrir ce qui est devenu un luxe aux urbains et aux campagnards se désignent comme pourvoyeurs et appellent leurs entreprises des pourvoiries, un mot ignoré dans le reste de la francophonie? En ce temps où, si on écoute la rumeur, nombre de personnes jadis attirées par les États-Unis décident de bouder nos encombrants voisins, l'occasion est belle de s'offrir ce dépaysement chez soi, celui qui attire tant d'Européens.

Deux jours seulement, hélas, à moins de deux heures de Montréal, dans un chalet déposé sur des blocs de ciment, face à l'eau, encerclé par des ours et des orignaux, des mouches noires et des colibris, un filet sur la tête pour chasser les importuns. Les bruits humains qui nous parvenaient étaient ceux des clients des deux autres habitations autour du lac, que nous apercevions au croisement de nos embarcations en échangeant des «combien?» et des «ça mord?», ces paroles fondamentales qui ne font jamais l'actualité médiatique.

***

Et que dire des pourvoyeurs dont j'étais l'invitée, Christiane et Gilles, atterris là depuis près de 20 ans, venus des Laurentides transformées en centres commerciaux. Elle cherche à comprendre les habitudes des ours pendant que lui refait inlassablement ses routes forestières et assure la reproduction des précieux poissons. Mais avant tout, ils pourvoient aux besoins des clients dont ils connaissent la psychologie profonde sans être passés par la faculté. Des gens fous de leur métier, curieux, fiers de leurs poissons et des animaux qui circulent «chez eux». Les urbains diraient qu'ils s'éclatent.

Christiane, qui parle pour le couple, répète à tout moment que c'est «capotant». Durant ces 48 heures, il n'a pas été question, entre nous, de ce qui fait les manchettes des médias. Non pas qu'ils ne s'y intéressent pas, que non, mais les bruits du monde sont là pour leur rappeler leur bonheur, ce bonheur qui devient si contagieusement le nôtre.

Le monde planétaire, ils le retrouvent en Asie et en Europe lorsqu'ils quittent leur repère pour les vacances annuelles. La terre de l'ailleurs lointain leur enseigne sans doute ce qu'ils savent déjà, eux qui, branchés sur le satellite chaque soir en revenant du bois, comprennent que la modernité n'exclut pas l'enracinement. Pour reprendre le vieux vocabulaire, ces pourvoyeurs font oeuvre de miséricorde temporelle en nous permettant de renouer avec ce qu'ils qualifient de vie rustique. Amateurs de «partys de moteurs 50 forces» et de «m'as-tu vu caster» s'abstenir.

denbombardier@earthlink.net

Mme Bombardier était l'invitée de la Pourvoirie Pavillon Basilières de Saint-Zénon.
 
 
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