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Négociation du secteur public - Une richesse dont les salariés ne voient pas la couleur

Jacques Rouillard - Professeur à l'Université de Montréal et auteur de l'ouvrage Le Syndicalisme québécois. Deux siècles d'histoire (Boréal, 2004)  17 mars 2010  Actualités économiques
Réjean Parent, président de la CSQ, Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, Michel Arsenault, président de la FTQ, Régine Laurent, présidente de la FIQ, et Lucie Martineau du SFPQ ont manifesté le 22 février dernier devant l’Assemblée nationale en compagnie de plus de 3000 syndiqués.
Photo : Clément Allard - Le Devoir
Réjean Parent, président de la CSQ, Claudette Carbonneau, présidente de la CSN, Michel Arsenault, président de la FTQ, Régine Laurent, présidente de la FIQ, et Lucie Martineau du SFPQ ont manifesté le 22 février dernier devant l’Assemblée nationale en compagnie de plus de 3000 syndiqués.
On a bien raison de répéter que ce n'est jamais le temps pour les employés des secteurs public et parapublic de réclamer une amélioration de leur salaire et de leurs conditions de travail. De nos jours, c'est le lourd déficit anticipé qui sert de motif au gouvernement pour offrir des augmentations dérisoires: 7 % pour les cinq prochaines années, alors que l'inflation atteindra probablement 11 %.

En 2005, il avait mis fin abruptement aux négociations en faisant adopter une loi spéciale imposant d'autorité les hausses de rémunération de ses 510 000 employés directs et indirects. Les hausses imposées sur six ans, équivalentes à 1,2 % par année, se sont situées nettement en deçà de l'inflation.

On se rappellera que la ministre Monique Jérôme-Forget reprochait alors aux syndicats «de demander la lune» et évoquait l'incapacité des contribuables de payer davantage. À l'époque, aucune récession n'était en vue et le Québec connaissait depuis le début des années 2000 une bonne performance économique. Le gel des salaires des employés des secteurs public et parapublic pendant les deux premières années du décret a permis au gouvernement libéral élu de dégager une marge de manoeuvre pour réduire les impôts des particuliers en 2006-07.


Syndiqués pénalisés

Les faibles augmentations consenties en 2005 maintiennent toujours en 2009 la rémunération globale des employés de l'État (comprenant les avantages sociaux et heures de travail) sous la moyenne des emplois comparables avec le secteur privé syndiqué (-10 %), l'administration fédérale (-14 %) et même par rapport à celle de l'ensemble des salariés québécois (-3,7 %), qu'ils soient syndiqués ou pas. Certains, toujours heureux de pousser vers le bas la rémunération dans le secteur public, voudraient que la comparaison avec le secteur privé se fasse à partir d'un éventail d'entreprises de moins de 200 employés ou qu'on fasse payer aux syndiqués leur relative sécurité d'emploi.

Dans le premier cas, on enlève aux syndiqués les bénéfices de la taille de leur unité de négociation et, dans l'autre, on les pénalise pour un avantage relatif. Plus du tiers des employés (36 %), qui ont des emplois sur appel, occasionnels ou temporaires, n'ont aucune sécurité d'emploi. D'autre part, le gouvernement peut voter en tout temps une loi qui lui permettrait de licencier des fonctionnaires. Ainsi, en 1982, la proposition gouvernementale comprenait le licenciement de 17 430 fonctionnaires si les syndicats ne renonçaient pas aux augmentations prévues à leur convention. En 1996, le président du Conseil du trésor évoquait la possibilité de perte de milliers d'emplois si les syndicats n'acceptaient pas la réouverture de leur contrat de travail.

Les évaluations présentées précédemment comparant la rémunération du secteur public à celle d'autres groupes de travailleurs proviennent de données colligées par l'Institut de la statistique du Québec. L'Institut reprend le travail qu'effectuait l'Institut de recherche et d'information sur la rémunération depuis 1985. L'analyse des comparaisons effectuées par ces deux organismes permet de mesurer l'ampleur du recul des employés de l'État qui ont subi de nombreuses lois spéciales (1982, 1983, 1986, 1993, 1997, 1999, 2005) comportant des récupérations salariales, la réouverture de leur convention, des gels ou de faibles hausses de rémunération. Une telle médecine a rétrogradé le secteur public par rapport à la rémunération globale des autres salariés syndiqués qui était presque à parité à la fin des années 1980. L'écart s'est accentué -7 % en moyenne dans les années 1990 pour atteindre -18,7 % en 2006 et -14,8 % en 2009.


Front commun

Depuis les années 1970, le gouvernement s'est appliqué à suivre une politique de rémunération ayant pour objectif d'aligner la rémunération du secteur public sur celle du secteur privé. Selon la logique gouvernementale, il appartenait aux entreprises et aux forces du marché de déterminer les niveaux de rémunération des salariés, l'État devant se contenter d'être un acteur neutre. Mais depuis les années 1990, il n'est plus un acteur neutre: les faibles augmentations salariales influent à la baisse sur l'ensemble de la structure des salaires au Québec.

C'est la conséquence inévitable du volume important de travailleurs salariés participant directement et indirectement aux négociations du front commun. En 2009, on peut dire qu'aux 560 000 employés des secteurs public et parapublic s'ajoute tout le secteur péripublic (sociétés d'État, Hydro-Québec, universités, secteur collégial), où sont reprises les politiques de rémunération gouvernementales qui influencent également la négociation dans le secteur municipal. C'est donc environ 20 % des employés salariés au Québec qui sont touchés directement ou indirectement par la négociation du front commun.


Améliorer leur sort

Les résultats de ces négociations ont également des répercussions sur le secteur privé. Des études d'économistes au début des années 1980 montraient que les gains obtenus lors des négociations du secteur public avaient des effets d'entraînement bénéfiques pour les travailleurs du secteur privé. De nos jours, c'est le contraire qui prévaut. Les augmentations obtenues dans le secteur public, qui sont en deçà de l'inflation depuis trente ans, contribuent à maintenir, en moyenne, les hausses salariales de l'ensemble des travailleurs, qu'ils soient syndiqués ou non, sous la hausse des prix. Depuis trois décennies, les salariés n'augmentent pas leur pouvoir d'achat même si, en général, la croissance économique est au rendez-vous. En effet, le produit intérieur brut s'est accru de 2,3 % par année au Québec et la productivité du travail a augmenté de 1,2 % par année de 1981 à 2008.

C'est unique dans l'histoire du Québec que les salariés ne puissent bénéficier d'une amélioration de leur sort sur une aussi longue période. La richesse se crée, mais les travailleurs salariés n'en voient pas la couleur. Sa redistribution est toujours reportée à plus tard. Depuis près de trente ans, l'affaiblissement du rapport de force syndical dans le secteur public comme privé se traduit donc par un recul de la rémunération et, en conséquence, par une répartition plus inégalitaire de la richesse.

*****

Jacques Rouillard - Professeur à l'Université de Montréal et auteur de l'ouvrage Le Syndicalisme québécois. Deux siècles d'histoire (Boréal, 2004)
 
 
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  • Alain Villeneuve
    Abonné
    mercredi 17 mars 2010 06h47
    Bravo
    Excellente démonstration

  • PhilippeBonneau
    Abonné
    mercredi 17 mars 2010 09h29
    À propos du fameux 7% d’«augmentation»...
    Bonjour monsieur Rouillard. Juste un petit mot pour rectifier le début de votre texte. où vous parlez des augmentations dérisoires de 7 %.

    «Il ne s’agit pas d’une proposition d’augmentation salariale, mais bien plutôt d’augmentation d’enveloppe budgétaire incluant toutes les dépenses liées aux employés de l’État (équité salariale, retraite, etc.). Cette proposition ne garantit donc pas d’augmentation de salaire et pourrait même s’apparenter à un gel salarial...» (source http://www.negociation.csq.qc.net/nc/single/news/2

  • Johanne Lavallée Bernard Dupuis
    Abonné
    mercredi 17 mars 2010 12h18
    Des «gras durs» ou des «maigres mous«?
    Voici un article que tous les partisans antisyndicaux de l'ADQ, du PLQ et du PQ devraient lire. Toutefois, puisque ce texte est à contre-courant de la mode hyperlibérale actuelle, j'ai bien peur qu'ils ne veuillent pas le voir.

    Un jeune enseignant de la génération X me posait la question suivante: «D'où vient cette expression surréaliste: «Le PQ a un préjugé favorable aux travailleurs»? Cette expression fut utilisée par René Lévesque lors de la campagne électorale de 1973. À cette époque, le syndicalisme et la sympathie envers les petits salariés québécois étaient à la mode. C'était l'époque où des artistes comme Yvon Deschamps ridiculisaient de manière fracassante le petit Québécois francophone antisyndical qui allait tondre le gazon de son «boss» les fins de semaines. Celui-ci lui offrait une «bonne bière» pour le remercier. Les Québécois francophones sortaient alors de la «grande noirceur religieuse», mais aussi ne l'oublions pas, de la «grande noirceur économique». Ceux-ci se retrouvaient alors parmi les plus bas salariés du Canada, juste avant les autochtones.

    Ceux qui suivent les modes (il en existe autant au plan social qu'au plan vestimentaire) allaient changer leurs convictions à partir des années 1980. Elles furent les années des Chicago boys, des Reagan et des Thatcher. La mode sociale et économique n'en aura que pour l'enrichissement individuel et pour désengagement de l'État. L'expression «un préjugé favorable aux travailleurs» fut alors un boulet dont les péquistes à la mode voulurent alors se débarrasser. Pourtant, la réalité des travailleurs québécois ne changeait pas vraiment.

    Bernard Dupuis, Berthierville

  • France Marcotte
    Abonnée
    mercredi 17 mars 2010 14h29
    Ça commence à faire beaucoup
    Cette démonstration éclairante, additionnée au fait que le Parti québécois se déleste stratégiquement de sa gauche syndicale et courtise l'électeur moyen victime de désinformation qui se méfie conséquemment des syndicats, additionné à l'état des finances publiques et de la passivité du gouvernement Charest face à des enjeux cruciaux, additionné à la corruption impunie et à une répression policière de mieux en mieux armée, additionné à... Tout cela alimente-t'il le mécontentement ou provoque-t'il l'apathie?

  • Pierre Guérin
    Abonné
    mercredi 17 mars 2010 17h20
    Un discours paradoxal
    N'est-il pas paradoxal que, prétextant vouloir favoriser une répartition plus égale de la richesse, M. Rouillard fasse la promotion d'augmentations salariales qui rapporteraient plus d'argent aux hauts salariés qu'aux bas salariés de l'État?...

    lecrible.blogspot.com

  • André Bouchard
    Abonné
    mercredi 17 mars 2010 20h06
    Un peu de sérieux M. Guérin !
    Votre remarque est digne du type gras-dur travaillant dans le privé qui se croit totalement autosuffisant et qui souhaiterait ne pas payer un sou d'impôt. Faudrait-il que l'augmentation soit un montant égal à chaque travailleur ? Avez vous déjà vu ça dans le privé ? Petite remarque peu subtile qui semble n'avoir pour seule souci de torpiller un commentaire avec lequel vous n'êtes pas d'accord mais que vous n'êtes pas capable de réfuter par une argumentation sensée. La prochaine fois, retenez vous...

  • Pierre Guérin
    Abonné
    jeudi 18 mars 2010 09h50
    Quelle est votre argumentation sensée M. Bouchard?
    Notez que je n'ai pas pris position sur les augmentations de salaire qui devraient ou non être octroyées aux fonctionnaires de l'État québécois. J'ai seulement dit qu'il était paradoxal de s'appuyer sur l'argument d'une répartition plus égale de la richesse pour promouvoir une politique qui rapporterait moins d'argent aux bas salariés qu'aux plus hauts salariés.
    Avez-vous une « argumentation sensée » susceptible de me démontrer qu'une répartition plus égale de la richesse peut découler d'une politique rapportant plus d'argent aux hauts salariés qu'aux bas salariés?

  • Joanne St-Laurent
    Inscrit
    jeudi 18 mars 2010 18h48
    Autres précisions sur le soi-disant 7% d'augmentation
    Un petit mot pour apporter d’autres précisions sur les « augmentations » de 7%. Comme le souligne justement M. Bonneau, il s’agit d'une enveloppe budgétaire incluant l’ensemble des dépenses. Les offres d’augmentations de salaires sont de 5% sur 5 ans. Mais dans les faits, elles sont inférieures à 5 % (en moyenne de moins de 1% par année) car le gouvernement ne paiera plus 2 jours fériés. Ainsi, pour les deux premières années, comme les "augmentations" sont de 0,5% et 0,75%, en raison des journées non payées, les employés auront des baisses nettes de salaire ! Cela, sans compter que les énormes coupures dans les avantages sociaux. Le gouvernement n’a même pas la décence de dire la vérité sur ces offres (et pas davantage les journalistes !). On n’est même plus à essayer d’obtenir un peu plus mais à essayer de perdre moins ! Et on ne peut pas compter sur les syndicats qui n’ont rien obtenu depuis longtemps. Vos conclusions sur les tendances des 30 dernières années pour l’ensemble des travailleurs (du public et du privé) sont très instructives. Et dire que Pauline Marois mise sur l’enrichissement individuel ! Merci M. Rouillard pour cet excellent article, qui donne enfin l'heure juste !

  • Denis Miron
    Inscrit
    mardi 30 mars 2010 06h44
    Où est passée la richesse créé depuis les années 1980, Mme Marois?
    Votre propos démonte très bien la mécanique de la création de richesse, sa non-redistribution en période de vaches grasses puisqu’on s’en sert pour baisser taxes et impôts pour affaiblir le budget alloué aux services de l’état ce qui contribue à augmenter l’écart entre une élite financière déjà bien nantie et les travailleurs en général qui subissent une perte de salaire devant l’augmentation du coût de la vie, malgré l’augmentation du PIB et de la productivité.
    Quand les lucides autoproclamés viennent nous dire qu’il faut augmenter la cadence de productivité, ils nous prennent pour des valises.
    Lorsque L.Jacques Ménard président de BMO groupe financier nous reproche de refiler la facture à ceux qui ne sont pas encore nés, de qui parle-t-il au juste?
    Parle-t-il de ceux qui ont les moyens de remplir le Centre Bell à chaque partie du Canadien, et de ceux qui disposent de loges pour parler affaire?
    Lorsque Mr Ménard nous dit que :« Rien ne se perd, rien ne se créé» en citant Lavoisier, à propos de la loi de conservation de la masse (monétaire), il omet de mentionner que cette masse ou cette richesse produite à même la sueur et les mains de la classe laborieuse, s’évapore de leur portefeuille pour aller irriguer le sien par le biais des baisses d’impôts et celui de ces bien nantis qui en ont déjà plus que trop dans les paradis fiascaux. L’honnêteté intellectuel de Jacques Rouillard a bien meilleur goût que le manifestes des cupides et que la démagogie des Ménard.
    Merci M. Rouillard, je place votre texte en archive.

  • Jean-Francois Guay
    Inscrit
    mardi 30 mars 2010 11h22
    Finalement,
    Votre démonstration fait sens. À retenir !

  • Bouletrouge
    Inscrit
    mardi 30 mars 2010 16h18
    Effectivement
    J'ai sssisté à une présentation d'Amir Kadir dernièrement et, il démontrait aussi que la richesse au Québec est là mais pas la distribution. Un exemple parmis tant d'autres: les redevances des compagnies minières sont seulement de 12%. N'oublions pas que les ressources naturelles nous apartiennent et ce taux de redevance est faible comparé à d'autres pays. Le pire est que ces compagnies ne paient même pas les redevances qu'elles doivent!

    Et d'autres exemples, il y en a beaucoup... Beaucoup trop. C'est simple, on se fait voler et on se fait manipuler.

  • Paul Lafrance
    Inscrit
    mercredi 31 mars 2010 05h48
    L'important n'est pas là
    Deux programmes qui coûtent un prix fou et qui ne rapportent pas grand chose: Les CPE et les congés parentaux. Ces programmes, qui nous coûtent des milliards et dont le coût ne cesse d'augmenter bien au delà des prévisions, font augmenter le nombre de naissances d'à peine un millier par année, et non pas seulement chez les "de souche".Le gouvernement ne veut pas dire combien chaque naissance additionnelle nous coûte. Je parie que chaque naissance nous coûte au bas mot plus de $100,000.00. Il faudrait les abolir.

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