Mission Inde 2010 - La bosse des mathématiques
Les Indiens ont écrit de larges chapitres de l'histoire des chiffres, mais peinent encore avec leur système d'éducation
Photo : Agence France-Presse Indranil Mukherjee
Beaucoup de cerveaux indiens sont à l’origine de grandes entreprises informatiques.
À retenir
- Les mathématiques sont la plus grande contribution de l'Inde à la science
- L'Inde est devenue un acteur de premier plan dans le domaine des TI
- 34 % des Indiens sont analphabètes
- Les cerveaux migrent vers le privé ou les universités anglosaxonnes
New Delhi — Aditya Trivedi possède une boutique de services Internet et une agence de voyages. Son commerce grand comme une garde-robe est installé dans une ruelle d'Udaipur, petite ville du Rajasthan dont l'économie locale vit pour l'essentiel du tourisme. Quatre ordinateurs impeccablement entretenus. Aditya a étudié en administration des affaires et en génie informatique. Tous les whiz kid de l'Inde, tant s'en faut, ne convergent pas vers Electronic City, à Bangalore. Âgé de 32 ans, il incarne à la perfection ce trait de culture qui fait que tous les Indiens semblent venir au monde avec la bosse des mathématiques...
Sun, Pentium, Hotmail
Est-ce une coïncidence si le cofondateur de Sun Microsystems, Vinod Khosla, le créateur de la puce Pentium, Vinod Dham, et le concepteur de Hotmail, Sabeer Bathia, sont tous les trois des Indiens? Toutes ces entreprises informatiques étrangères qui s'installent en Inde le font-elles uniquement parce que la main-d'oeuvre y est bon marché? Pourquoi la compagnie General Electric a-t-elle choisi Bangalore, le Silicon Valley indien, pour ouvrir un nouveau centre de recherche qui doublera dans ce domaine ses activités dans le monde?
L'histoire veut que, nonobstant l'ordinateur et la révolution des technologies de l'information (TI) qui balaie la planète depuis 15 ans, les mathématiques soient la plus grande contribution qu'ait faite l'Inde au monde de la science. Le concept du zéro et le système décimal y ont été inventés. Les astronomes hindous auraient compris mille ans avant Galilée que la Terre tourne autour du Soleil. Aussi, de savants chercheurs du sérail aiment à penser que «les Indiens ont une compréhension intuitive du comportement des nombres» fondée sur une «approche inductive» qui les pousse toujours à tenir compte, contrairement aux Occidentaux, de l'«interconnectivité» des choses.
Une armada de finissants parlant anglais
Propension naturelle? Les astrologues, dont la parole continue d'être considérée comme vérité scientifique par un très grand nombre d'Indiens, en font depuis toujours leur fonds de commerce. Quoi qu'il en soit, l'Inde est devenue en l'espace de quelques années un acteur de premier plan dans le domaine des TI. L'industrie du logiciel y a crû de 50 % par année, bien qu'une bonne part de cette croissance, et c'est là pour plusieurs que le bât blesse, ne tient pas tant à l'esprit d'innovation indien qu'au profitable mouvement de délocalisation occidental.
Ensuite, l'industrie a le bonheur de disposer d'une armada de finissants, parlant l'anglais si ce n'est parfois qu'approximativement, sortis d'un réseau performant d'éducation technologique et supérieure: 300 universités et 15 600 collèges distribuent annuellement 2,5 millions de diplômes. Chaque année, l'Inde forme 350 000 ingénieurs, deux fois plus qu'aux États-Unis. La concurrence est impitoyable: à peine 1 % des jeunes qui se présentent aux examens d'entrée sont admis à l'un des sept instituts indiens de technologie (IIT).
Des chiffres sans lettres
Sauf qu'il y a une face cachée à cette épatante réussite: 34 % des Indiens (24 % des hommes et 45 % des femmes) sont analphabètes. La Constitution prévoit bien pour tout le monde une éducation gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de 14 ans, mais la promesse est vite devenue théorique. Dès l'indépendance, en 1947, le premier ministre Jawaharlal Nehru, socialiste et occidentalisé, rêvait de «bâtir la nation» autour d'un système d'éducation public tourné vers la science et la technologie auquel aurait accès l'ensemble des Indiens, toutes castes et conditions confondues. Au début des années 1950, le premier plan de développement indien réservait 56 % du budget de l'éducation à l'enseignement primaire. En moins de 20 ans, la priorité donnée à l'éducation de base serait largement détrônée, sous la pression des élites, à la faveur de la formation technique et de l'éducation supérieure. Cet apartheid fait que 60 % des jeunes, selon les statistiques, sont aujourd'hui sous-qualifiés.
Accès à une éducation gratuite jusqu'à l'âge de 14 ans? Foutaise, dit Ashok Agarwal, fondateur de Social Jurist, une ONG de premier plan basée à Delhi qui milite pour le droit à l'éducation et qui se bat contre le travail des enfants. «Le système est injuste, profondément discriminatoire et les gouvernements s'en fichent complètement. La situation ne s'améliore pas, elle s'aggrave. Des millions d'enfants pauvres étudient sans livres, sans eau potable, sans toit, sans bancs...» Son organisation a notamment obtenu des tribunaux qu'ils obligent les institutions privées à réserver gratuitement 25 % de leurs places à des enfants pauvres.
Le cri d'alarme de Murthy
Pour autant, disent des rabat-joie, le réseau d'éducation supérieure n'est pas, lui non plus, dans la meilleure des santés. Narayana Murthy, fondateur d'Infosys, fleuron du monde indien des technologies de l'information, a récemment lancé un cri d'alarme. L'expatrié Kaushik Basu, professeur d'économie à l'Université Cornell, à New York, a fait sur le site Web de la BBC une intervention, remplie d'inquiétude pour l'avenir, qui a suscité un déferlement de réactions d'assentiment de la part d'Indiens installés un peu partout dans le monde. Le système d'éducation supérieur en Inde serait en train de se scléroser. D'abord, parce que la rigidité bureaucratique tout indienne avec laquelle le réseau est géré étoufferait le souci d'excellence. Ensuite, parce que la faiblesse des salaires des professeurs (quelque 350 $ par mois, soit à peine plus que la rémunération que touche au sommet de l'échelle un employé de centre d'appels) en découragerait plusieurs à se lancer dans une carrière universitaire. Avec le résultat que les cerveaux migrent — sinon vers l'entreprise privée, alors vers les universités des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada.
Sun, Pentium, Hotmail
Est-ce une coïncidence si le cofondateur de Sun Microsystems, Vinod Khosla, le créateur de la puce Pentium, Vinod Dham, et le concepteur de Hotmail, Sabeer Bathia, sont tous les trois des Indiens? Toutes ces entreprises informatiques étrangères qui s'installent en Inde le font-elles uniquement parce que la main-d'oeuvre y est bon marché? Pourquoi la compagnie General Electric a-t-elle choisi Bangalore, le Silicon Valley indien, pour ouvrir un nouveau centre de recherche qui doublera dans ce domaine ses activités dans le monde?
L'histoire veut que, nonobstant l'ordinateur et la révolution des technologies de l'information (TI) qui balaie la planète depuis 15 ans, les mathématiques soient la plus grande contribution qu'ait faite l'Inde au monde de la science. Le concept du zéro et le système décimal y ont été inventés. Les astronomes hindous auraient compris mille ans avant Galilée que la Terre tourne autour du Soleil. Aussi, de savants chercheurs du sérail aiment à penser que «les Indiens ont une compréhension intuitive du comportement des nombres» fondée sur une «approche inductive» qui les pousse toujours à tenir compte, contrairement aux Occidentaux, de l'«interconnectivité» des choses.
Une armada de finissants parlant anglais
Propension naturelle? Les astrologues, dont la parole continue d'être considérée comme vérité scientifique par un très grand nombre d'Indiens, en font depuis toujours leur fonds de commerce. Quoi qu'il en soit, l'Inde est devenue en l'espace de quelques années un acteur de premier plan dans le domaine des TI. L'industrie du logiciel y a crû de 50 % par année, bien qu'une bonne part de cette croissance, et c'est là pour plusieurs que le bât blesse, ne tient pas tant à l'esprit d'innovation indien qu'au profitable mouvement de délocalisation occidental.
Ensuite, l'industrie a le bonheur de disposer d'une armada de finissants, parlant l'anglais si ce n'est parfois qu'approximativement, sortis d'un réseau performant d'éducation technologique et supérieure: 300 universités et 15 600 collèges distribuent annuellement 2,5 millions de diplômes. Chaque année, l'Inde forme 350 000 ingénieurs, deux fois plus qu'aux États-Unis. La concurrence est impitoyable: à peine 1 % des jeunes qui se présentent aux examens d'entrée sont admis à l'un des sept instituts indiens de technologie (IIT).
Des chiffres sans lettres
Sauf qu'il y a une face cachée à cette épatante réussite: 34 % des Indiens (24 % des hommes et 45 % des femmes) sont analphabètes. La Constitution prévoit bien pour tout le monde une éducation gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de 14 ans, mais la promesse est vite devenue théorique. Dès l'indépendance, en 1947, le premier ministre Jawaharlal Nehru, socialiste et occidentalisé, rêvait de «bâtir la nation» autour d'un système d'éducation public tourné vers la science et la technologie auquel aurait accès l'ensemble des Indiens, toutes castes et conditions confondues. Au début des années 1950, le premier plan de développement indien réservait 56 % du budget de l'éducation à l'enseignement primaire. En moins de 20 ans, la priorité donnée à l'éducation de base serait largement détrônée, sous la pression des élites, à la faveur de la formation technique et de l'éducation supérieure. Cet apartheid fait que 60 % des jeunes, selon les statistiques, sont aujourd'hui sous-qualifiés.
Accès à une éducation gratuite jusqu'à l'âge de 14 ans? Foutaise, dit Ashok Agarwal, fondateur de Social Jurist, une ONG de premier plan basée à Delhi qui milite pour le droit à l'éducation et qui se bat contre le travail des enfants. «Le système est injuste, profondément discriminatoire et les gouvernements s'en fichent complètement. La situation ne s'améliore pas, elle s'aggrave. Des millions d'enfants pauvres étudient sans livres, sans eau potable, sans toit, sans bancs...» Son organisation a notamment obtenu des tribunaux qu'ils obligent les institutions privées à réserver gratuitement 25 % de leurs places à des enfants pauvres.
Le cri d'alarme de Murthy
Pour autant, disent des rabat-joie, le réseau d'éducation supérieure n'est pas, lui non plus, dans la meilleure des santés. Narayana Murthy, fondateur d'Infosys, fleuron du monde indien des technologies de l'information, a récemment lancé un cri d'alarme. L'expatrié Kaushik Basu, professeur d'économie à l'Université Cornell, à New York, a fait sur le site Web de la BBC une intervention, remplie d'inquiétude pour l'avenir, qui a suscité un déferlement de réactions d'assentiment de la part d'Indiens installés un peu partout dans le monde. Le système d'éducation supérieur en Inde serait en train de se scléroser. D'abord, parce que la rigidité bureaucratique tout indienne avec laquelle le réseau est géré étoufferait le souci d'excellence. Ensuite, parce que la faiblesse des salaires des professeurs (quelque 350 $ par mois, soit à peine plus que la rémunération que touche au sommet de l'échelle un employé de centre d'appels) en découragerait plusieurs à se lancer dans une carrière universitaire. Avec le résultat que les cerveaux migrent — sinon vers l'entreprise privée, alors vers les universités des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada.
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