La grande idée
L'idée réapparaît de temps à autre depuis 15 ans et fait carrément rêver les gens d'affaires et une certaine classe politique. Elle tombe pourtant à chaque fois à plat à cause de la difficulté de la mettre en pratique et de la résistance des populations concernées au Canada, aux États-Unis et au Mexique.
À tous les entendre en parler mercredi à Montréal, il y avait lieu de croire que quelque chose d'important s'était peut-être passé durant ce fameux souper de la veille auquel avaient été invités la trentaine de conférenciers de la réunion annuelle du Conseil des affaires canado-américaines. L'hôte de la soirée avait été le premier ministre Jean Charest. Il y avait apparemment fait le point sur le processus d'intégration économique entre les deux pays et avait plaidé pour l'adoption d'une «nouvelle grande idée», d'un «nouveau cadre général» plus ambitieux que les réformes par petits pas actuellement en cours. Bien que le premier ministre ne semble pas avoir beaucoup approfondi ce qu'il entendait par là, il avait visiblement touché une corde sensible chez son auditoire, les expressions «nouvelle grande idée» et «nouveau cadre général» revenant le lendemain matin comme des leitmotive dans les échanges entre les anciens diplomates, experts et représentants du milieu des affaires présents à la conférence.
«Notre accord de libre-échange a plus de 20 ans, a commenté l'ancien ambassadeur américain au Canada durant les années Clinton, Gordon Giffin. Il faut arrêter d'essayer d'y apporter des correctifs et établir plutôt un nouveau cadre général visant une plus grande harmonisation des politiques». «L'ALENA est comme la navette spatiale. Il a fait du bon travail, mais il est temps que l'on passe à une prochaine étape, a renchéri l'avocat américain spécialisé en droit commercial, Matthew Nolan. Est-ce que cela doit être une union monétaire? Une harmonisation de la régulation dans certains secteurs? Je ne sais pas.» Pour avoir des chances de succès, cette nouvelle «grande idée» devra toutefois être portée et défendue par le Canada comme cela avait été le cas pour l'accord de libre-échange canado-américain dans les années 80, a estimé l'ancien négociateur et diplomate canadien, Don Campbell.
On connaît la chanson. Les derniers à avoir eu une «grande idée» du genre avaient proposé, en 2005, une plus grande intégration du marché énergétique nord-américain, l'harmonisation des règles et normes techniques, mais surtout la création d'un «périmètre de sécurité commun». Le «Partenariat nord-américain pour la sécurité et la prospérité» conclu la même année entre le Canada, les États-Unis et le Mexique n'allait toutefois jamais être à la hauteur de leurs attentes.
L'un des arguments les plus souvent invoqués pour réclamer un «ALENA+» est que le Canada et le Mexique doivent s'adapter aux nouvelles exigences sécuritaires mises en place aux frontières américaines depuis les attaques du 11-Septembre et qui menacent de paralyser le commerce entre les trois pays. Une autre raison est d'améliorer l'efficacité et la compétitivité économique de l'Amérique du Nord devant la concurrence grandissante de l'Europe et de l'Asie. Une théorie en vogue veut aussi qu'il en va de l'intégration économique comme de la bicyclette: si l'on ne continue pas d'avancer, on tombe.
Le vélo stationnaire
Malgré tous ces arguments, on continue de trouver que la bicyclette nord-américaine a surtout l'air d'un vélo stationnaire. Il faut dire que le plus facile, qui consistait à réduire les tarifs s'appliquant au commerce des biens entre les trois pays, a été fait et que le défi de libéraliser le secteur des services, d'harmoniser la régulation et de favoriser la libre circulation de la main-d'oeuvre se révèle autrement plus grand et délicat. Il faut dire également que, compte tenu des forces en présence, une intégration beaucoup plus grande du continent nord-américain devrait passer soit par l'établissement d'une forme ou d'une autre d'institution supranationale, à laquelle les Américains ne sont pas enclins à se soumettre, soit par une américanisation du continent, dont les Canadiens et les Mexicains ne veulent pas.
La crise économique et la montée du protectionnisme aux États-Unis donnent aujourd'hui aux défenseurs d'un ALENA+ de nouvelles raisons de se relancer à l'attaque. Ils se sont réjouis de voir le président démocrate Barack Obama remballer sa promesse de rouvrir le traité qui unit les trois pays et d'entendre, lundi, à Dallas, leurs trois ministres du Commerce dire qu'ils voulaient «donner un nouvel élan» à leur relation commerciale. Les ministres ont aussi convenu de créer un «Groupe spécial sur les communications et la promotion» chargé de mieux faire connaître l'ALENA et ses avantages.
Mais que penser de la «grande idée» de Jean Charest? Après tout, la dernière fois que le premier ministre a eu une idée du genre, elle a mené au lancement, bien improbable à l'époque, de la négociation d'un traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada! Aurait-il de nouveau l'intention de déjouer les probabilités? Le Québec sera-t-il le sauveur qu'attendent les membres du Conseil des affaires canado-américaines?
Un appel au cabinet de Jean Charest, le jour même, n'a pas tardé à dégonfler toute l'affaire. Le premier ministre s'est contenté, durant le fameux souper, de répéter ce qu'il dit depuis des années à ce sujet, a-t-on expliqué au Devoir. Il s'est toujours dit en faveur d'une plus grande intégration économique nord-américaine, mais n'a pas l'intention d'en faire un nouveau cheval de bataille et n'a pas non plus de solution magique, ni originale, à proposer pour accélérer ce processus.
À tous les entendre en parler mercredi à Montréal, il y avait lieu de croire que quelque chose d'important s'était peut-être passé durant ce fameux souper de la veille auquel avaient été invités la trentaine de conférenciers de la réunion annuelle du Conseil des affaires canado-américaines. L'hôte de la soirée avait été le premier ministre Jean Charest. Il y avait apparemment fait le point sur le processus d'intégration économique entre les deux pays et avait plaidé pour l'adoption d'une «nouvelle grande idée», d'un «nouveau cadre général» plus ambitieux que les réformes par petits pas actuellement en cours. Bien que le premier ministre ne semble pas avoir beaucoup approfondi ce qu'il entendait par là, il avait visiblement touché une corde sensible chez son auditoire, les expressions «nouvelle grande idée» et «nouveau cadre général» revenant le lendemain matin comme des leitmotive dans les échanges entre les anciens diplomates, experts et représentants du milieu des affaires présents à la conférence.
«Notre accord de libre-échange a plus de 20 ans, a commenté l'ancien ambassadeur américain au Canada durant les années Clinton, Gordon Giffin. Il faut arrêter d'essayer d'y apporter des correctifs et établir plutôt un nouveau cadre général visant une plus grande harmonisation des politiques». «L'ALENA est comme la navette spatiale. Il a fait du bon travail, mais il est temps que l'on passe à une prochaine étape, a renchéri l'avocat américain spécialisé en droit commercial, Matthew Nolan. Est-ce que cela doit être une union monétaire? Une harmonisation de la régulation dans certains secteurs? Je ne sais pas.» Pour avoir des chances de succès, cette nouvelle «grande idée» devra toutefois être portée et défendue par le Canada comme cela avait été le cas pour l'accord de libre-échange canado-américain dans les années 80, a estimé l'ancien négociateur et diplomate canadien, Don Campbell.
On connaît la chanson. Les derniers à avoir eu une «grande idée» du genre avaient proposé, en 2005, une plus grande intégration du marché énergétique nord-américain, l'harmonisation des règles et normes techniques, mais surtout la création d'un «périmètre de sécurité commun». Le «Partenariat nord-américain pour la sécurité et la prospérité» conclu la même année entre le Canada, les États-Unis et le Mexique n'allait toutefois jamais être à la hauteur de leurs attentes.
L'un des arguments les plus souvent invoqués pour réclamer un «ALENA+» est que le Canada et le Mexique doivent s'adapter aux nouvelles exigences sécuritaires mises en place aux frontières américaines depuis les attaques du 11-Septembre et qui menacent de paralyser le commerce entre les trois pays. Une autre raison est d'améliorer l'efficacité et la compétitivité économique de l'Amérique du Nord devant la concurrence grandissante de l'Europe et de l'Asie. Une théorie en vogue veut aussi qu'il en va de l'intégration économique comme de la bicyclette: si l'on ne continue pas d'avancer, on tombe.
Le vélo stationnaire
Malgré tous ces arguments, on continue de trouver que la bicyclette nord-américaine a surtout l'air d'un vélo stationnaire. Il faut dire que le plus facile, qui consistait à réduire les tarifs s'appliquant au commerce des biens entre les trois pays, a été fait et que le défi de libéraliser le secteur des services, d'harmoniser la régulation et de favoriser la libre circulation de la main-d'oeuvre se révèle autrement plus grand et délicat. Il faut dire également que, compte tenu des forces en présence, une intégration beaucoup plus grande du continent nord-américain devrait passer soit par l'établissement d'une forme ou d'une autre d'institution supranationale, à laquelle les Américains ne sont pas enclins à se soumettre, soit par une américanisation du continent, dont les Canadiens et les Mexicains ne veulent pas.
La crise économique et la montée du protectionnisme aux États-Unis donnent aujourd'hui aux défenseurs d'un ALENA+ de nouvelles raisons de se relancer à l'attaque. Ils se sont réjouis de voir le président démocrate Barack Obama remballer sa promesse de rouvrir le traité qui unit les trois pays et d'entendre, lundi, à Dallas, leurs trois ministres du Commerce dire qu'ils voulaient «donner un nouvel élan» à leur relation commerciale. Les ministres ont aussi convenu de créer un «Groupe spécial sur les communications et la promotion» chargé de mieux faire connaître l'ALENA et ses avantages.
Mais que penser de la «grande idée» de Jean Charest? Après tout, la dernière fois que le premier ministre a eu une idée du genre, elle a mené au lancement, bien improbable à l'époque, de la négociation d'un traité de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada! Aurait-il de nouveau l'intention de déjouer les probabilités? Le Québec sera-t-il le sauveur qu'attendent les membres du Conseil des affaires canado-américaines?
Un appel au cabinet de Jean Charest, le jour même, n'a pas tardé à dégonfler toute l'affaire. Le premier ministre s'est contenté, durant le fameux souper, de répéter ce qu'il dit depuis des années à ce sujet, a-t-on expliqué au Devoir. Il s'est toujours dit en faveur d'une plus grande intégration économique nord-américaine, mais n'a pas l'intention d'en faire un nouveau cheval de bataille et n'a pas non plus de solution magique, ni originale, à proposer pour accélérer ce processus.
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