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Allocution de Jacques Attali - Un autobus sans chauffeur

La conclusion d'ententes sur la mobilité de la main-d'oeuvre, comme celle intervenue l'an dernier entre la France et le Québec, marque une étape sur le difficile chemin vers l'établissement de normes professionnelles planétaires et des bases de l'État de droit mondial qui manquent cruellement au monde, estime l'écrivain, grand mandarin et économiste français Jacques Attali.

La crise économique et financière mondiale aura une fois de plus montré le danger de vivre à une époque de mondialisation des marchés qui ne s'accompagne pas d'une mondialisation des mécanismes de gouvernance démocratique, a-t-il déclaré hier aux 200 personnes venues l'entendre à Montréal parler de « Globalisation et de protection du public » à l'invitation du Conseil interprofessionnel du Québec.

« Nous sommes tous comme dans un autobus qui va à très grande vitesse », a raconté l'ancien conseiller personnel du président socialiste François Mitterand, à qui l'actuel président de droite, Nicolas Sarkozy, a récemment confié la direction de la Commission pour la libération de la croissance française. « Quand cela a commencé à déraper, nous nous sommes tous tournés vers le conducteur pour nous rendre compte qu'il n'y en avait pas. Cela a jeté une certaine panique. On discute de ce qu'il faudrait faire — c'est le G20. Quand ils vont finalement se mettre d'accord et qu'ils vont se précipiter à l'avant, ils vont se rendre compte qu'il n'y a pas de volant. »

L'autobus de la mondialisation n'est pas près de ralentir, a prévenu Jacques Attali. En matière de migration seulement, on estime que le total de personnes vivant ailleurs que dans leur pays natal passera dans les prochaines années de 200 millions à 1,5 milliard, voire à 3,5 milliards. Ces bouleversements permettent à des pays comme la Chine de progresser de façon fulgurante sur le plan économique et politique. Ils creusent cependant de plus en plus le fossé entre la réalité d'une économie mondialisée et celles des institutions politiques nationales censées la domestiquer et permettre la quête d'autres formes de biens publics.

Le monde s'est bien donné quelques forums multilatéraux regroupant des gouvernements nationaux, comme le G20 ou le Fonds monétaire international (FMI), mais ceux-ci se sont avérés relativement impuissants, à l'exception peut-être des tribunaux de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ou de la plus futile fédération internationale de football. L'Union européenne illustre bien comment il est plus facile de se donner une monnaie commune qu'un État commun.

Cette situation ne peut toutefois pas durer éternellement, sans quoi on s'expose à la montée des activités placées en dehors du droit, et même à l'éclatement pur et simple de gouvernements nationaux, comme en Somalie.

Espoir dans les corporations

Les médecins, avocats, comptables et autres techniciens spécialisés sont mieux placés que quiconque pour mesurer le danger, a fait remarquer à son auditoire Jacques Attali. « Personne n'est plus nomade qu'eux. Leurs compétences dans leur tête, ils peuvent aller où ils veulent et faire des affaires avec qui ils veulent. » On n'aura pas à attendre longtemps non plus avant que les consommateurs se mettent à consulter par Internet des médecins à l'étranger ou tout autre professionnel.

De telles pratiques auront pour effet d'accélérer le démantèlement des mécanismes de réglementation nationaux au moment même où les consommateurs auront besoin plus que jamais que l'on assure la traçabilité et la sécurité non plus seulement des produits, mais aussi des services et des professionnels.

L'entente sur la mobilité de la main-d'oeuvre conclue entre le Québec et la France il y a exactement un an, ou encore les négociations de libre-échange entrepris en le Canada et l'Union européenne constituent, de ce point de vue, des « chantiers magnifiques », mais nettement insuffisants, a dit Jacques Attali. Pour être efficaces, les normes communes doivent absolument s'étendre à l'ensemble de la planète.

Les corporations professionnelles lui semblent particulièrement bien placées pour jeter les bases de l'État de droit planétaire dont le monde a besoin. Il faudrait toutefois pour cela qu'elles se regroupent en « corporations planétaires ». « Après tout, c'est aussi le regroupement des corporations qui a donné naissance à l'État moderne au Moyen-?•ge », a-t-il rappelé.






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