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Perspectives - Des élections à la réalité

La victoire des libéraux de Jean Charest aux élections générales a suscité cette semaine une prévisible mais non moins profonde joie des milieux d'affaires. Il faut dire qu'en promettant des baisses d'impôt pour tous, une réduction de la taille et du rôle de l'État ainsi que le maintien de l'équilibre budgétaire dans le plus strict respect du cadre constitutionnel canadien, le programme libéral s'avérait de la véritable musique à leurs oreilles. Ne reste plus qu'à voir si le nouveau gouvernement réussira à tenir parole.

La soirée électorale de lundi avait des airs de libération à attendre les habituels porte-parole du monde des affaires québécois. À les croire, les électeurs québécois venaient de tourner définitivement la page sur toute une philosophie économique héritée d'âges anciens où prévalaient la démesure fiscale et l'interventionnisme à outrance de l'État. L'économie québécoise avait beau s'être portée plutôt bien ces dernières années, l'élection du Parti libéral signifiait l'avènement tant attendu par les acteurs économiques d'un «gouvernement du XXIe siècle», comme l'a dit Jean Charest. Pour indice de la bonne humeur des marchés et de ce début d'un temps nouveau, on rapportait que la prime de risque rattachée traditionnellement aux obligations du Québec avait déjà commencé à diminuer la semaine précédente, à la suite de la publication des derniers sondages laissant entrevoir la victoire des troupes libérales.

Les associations patronales et les chambres de commerce reconnaissaient que la tâche que s'était fixée le nouveau gouvernement, bien que nécessaire, allait être lourde. Elles l'encourageaient à faire preuve de détermination et le pressaient à se mettre rapidement au travail.

Dévoilés dès le mois de septembre, le programme électoral libéral et son cadre financier ont amplement eu le temps d'être disséqués et débattus. Plusieurs l'ont écarté du revers de la main, estimant irréaliste qu'à une époque où les finances publiques sont tellement serrées, on puisse promettre en même temps une réduction de l'impôt des particuliers de cinq milliards au terme du mandat, ainsi que l'indexation, durant la même période, du budget de l'éducation et une augmentation réelle des dépenses en santé de plus de 3 % par an alors qu'elles constituent déjà presque 40 % du budget du gouvernement, et ce, sans risquer de replonger ce dernier dans le rouge.

D'autres ont estimé que s'il s'avérait ambitieux, le projet n'en était pas moins jouable entre autres parce que les projections économiques sur lesquelles il se basait s'avéraient plutôt conservatrices, mais aussi à cause de cette foi indéracinable des économistes, même les plus critiques, dans les effets bénéfiques de tout resserrement dans le rôle de l'État ainsi que de la promotion des règles du marché.

Il est à noter que bien peu de gens s'opposeront à l'idée de faire un peu de ménage dans les mille et un programmes de subventions, de prêts sans intérêt et de congés fiscaux destinés aux entreprises, et les tonnes de formulaires à remplir qui les accompagnent. L'ancienne ministre des Finances, Pauline Marois, admettait elle-même que tout le monde ne se porterait que mieux si l'on arrivait à recentrer l'action du gouvernement en ce domaine. De là à laisser entendre, comme l'a fait Jean Charest durant la campagne, que tous ces programmes visant à favoriser le développement de secteurs industriels porteurs et à attirer de grandes entreprises au Québec se révèlent, au mieux, parfaitement inutiles ou, au pire, un sérieux handicap à la compétitivité québécoise, il y a un pas que le nouveau premier ministre élu ne franchira probablement plus qu'avec beaucoup plus de prudence maintenant qu'il tient les rennes du gouvernement. On peut jouer les étonnés, comme il l'a fait, devant les avantages obtenus du gouvernement par une multinationale comme IBM pour qu'elle reste au Québec, on ne peut toutefois sérieusement ignorer que cette pratique, répandue à la grandeur de l'Occident, fait souvent la différence dans une économie mondialisée mettant en concurrence des régions aux quatre coins du globe.

Défi politique

Si du point de vue strictement économique le programme électoral libéral apparaît pouvoir tenir la route, sa réalisation risque toutefois, également, de rencontrer sur son chemin d'importants obstacles politiques. Comment pourrait-il en être autrement si on s'interdit ne serait-ce que d'indexer les différents postes budgétaires gouvernementaux, exception faite de la santé, de l'éducation et de la dette, soit l'équivalent, pour l'ensemble des autres ministères s'occupant des garderies, de l'environnement ou de la culture, de nouvelles compressions d'environ 300 millions chaque année?

Que fera le prochain gouvernement lorsque le débat sur les défusions municipales battra son plein, qu'une épidémie de grippe aura rempli les salles d'urgence et que viendra le temps de décider d'une énième série de compressions budgétaires? Préférera-t-il lâcher du lest ou s'en tiendra-t-il strictement au plan de match fixé?

Confrontés à une levée de boucliers sans précédent, les libéraux de Robert Bourassa s'étaient résolus à abandonner le rapport Gobeil et son projet d'État Provigo durant les années 80. Placés dans la même situation dix ans plus tard, les conservateurs ontariens de Mike Harris ont, quant à eux, persisté envers et contre tous avec leurs baisses d'impôt et leurs compressions budgétaires. Ils furent sauvés par une croissance record de l'économie nord-américaine.

Jean Charest a peut-être répondu à la question lorsqu'on lui a demandé, durant la campagne, ce qu'il ferait si une dégradation de la situation économique venait à compromettre son cadre financier. Le maintien du déficit zéro et le réinvestissement dans la santé allaient être privilégiés, a-t-il déclaré, quitte à remettre à plus tard les baisses d'impôt.

L'avenir seul dira si, cette fois, les changements auront l'ampleur annoncée. Mais, vérification faite, la fameuse prime de risque rattachée traditionnellement aux obligations du Québec était en voie, au milieu de cette semaine, de reprendre le niveau qu'elle avait au début de l'année.
 
 
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