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La mondialisation en panne

Une bonne ou une mauvaise nouvelle?

À Londres, jeudi prochain, les pays développés et émergents entonneront une fois de plus le refrain de la libéralisation des échanges. Pourtant, malgré les déclarations de bonnes intentions, le protectionnisme menace. Nombre d'économistes sont d'avis que la mondialisation est aujourd'hui arrivée à la fin d'un cycle. Reste à savoir s'il s'agit d'une bonne ou d'une mauvaise nouvelle.

Paris — Cette année, pour la première fois, les diplômés canadiens qui obtiendront leur MBA dans une université américaine ne pourront pas postuler d'emploi à la Bank of America. Traditionnellement, les étudiants étrangers pouvaient demander un visa réservé aux candidats détenant des compétences exceptionnelles. La Bank of America est la première banque américaine à se conformer ainsi à la clause «buy american» du plan d'aide destiné à renflouer les institutions financières américaines.

À cause du traité de libre-échange qui le lie aux États-Unis, le Canada devrait pouvoir échapper à la clause «buy american» dans les domaines couverts par le traité. Mais les diplômés canadiens, eux, n'échapperont pas à la nouvelle politique d'embauche de la Bank of America.

Ce n'est là qu'un exemple parmi d'autres du protectionnisme qui est apparu aux quatre coins de la planète depuis le déclenchement de la crise. À l'index depuis au moins deux décennies, le mot est aujourd'hui sur toutes les lèvres. Même dans un bastion du libre-échange comme le Royaume-Uni on a vu les travailleurs de la pétrolière Total faire la grève contre l'embauche d'intérimaires italiens et portugais. Les grévistes en avaient contre l'octroi à une entreprise italienne (après un appel d'offres) du contrat d'agrandissement de la raffinerie de Lindsay, dans l'est du pays. Pointé du doigt par les grévistes, Gordon Brown a affirmé qu'il s'assurerait que l'industrie de la construction ferait «tout pour soutenir l'économie britannique». Un discours qui tranche avec les prophéties libre-échangistes.

Un «mal nécessaire»?

En janvier, c'est le président Nicolas Sarkozy qui déclarait au Financial Times Deutschland qu'il fallait produire en France les voitures achetées par les Français. Son plan d'aide à l'industrie automobile (6 milliards d'euros) interdit aux fabricants de délocaliser leur production et les oblige à fabriquer en France tout nouveau modèle, notamment électrique. Ces mesures ont provoqué un tollé à la Commission européenne. «Un peu de protectionnisme est un mal nécessaire temporaire», a admis la ministre française de l'Économie, Christine Lagarde.

Les Français ne sont pas les seuls à être tentés par le protectionnisme. Le ministre espagnol de l'Industrie et du Commerce, Miguel Sebastian, a exhorté ses compatriotes à «acheter espagnol». Depuis quelques mois, les Ukrainiens ont augmenté leurs tarifs douaniers sur les voitures importées, les Indiens ceux sur l'acier, les Russes ceux sur les voitures d'occasion, les Indonésiens les tarifs sur 500 produits les plus divers et les Chinois ont attribué la ligne à grande vitesse qui relie Pékin à Shanghaï exclusivement à des fournisseurs locaux.

La Banque mondiale a révélé que les pays qui participaient au dernier sommet du G20 avaient vite oublié leur profession de foi envers la libre circulation des marchandises. Dix-sept d'entre eux ont promulgué pas moins de 47 mesures protectionnistes depuis le sommet.

«Toutes les crises entraînent des tensions protectionnistes, dit l'économiste Jean-Marc Siroën, de l'Université Paris-Dauphine. C'est le réflexe immédiat. On ne peut exclure une vague protectionniste et certains signes sont inquiétants. Mais, pour l'instant, ces tensions demeurent modérées et dans les limites prévues par l'OMC.» Siroën rappelle que de nombreux pays avaient abaissé leurs tarifs douaniers en dessous de ce que prescrit l'Organisation mondiale du commerce et qu'il y a donc une marge de manoeuvre.

La fin d'une époque

Contrairement à ce discours apaisant, bon nombre d'experts estiment plutôt que ces mesures sont les signes avant-coureurs d'un véritable retour au protectionnisme.

«Les chantres du libre-échange continuent à dire que tout va bien, mais on voit bien que la réalité est tout autre», dit l'économiste Jean-Luc Gréau, auteur de La Trahison des économistes (Gallimard). «On assiste aujourd'hui au développement d'un protectionnisme sauvage. Personne n'a rien vu venir et ça risque de ne pas s'arrêter là.»

Pour Gréau comme pour l'historien américain Harold James (voir notre entrevue dans ce dossier), plus rien désormais ne sera pareil. L'essayiste français Emmanuel Todd n'hésite pas à annoncer un véritable changement d'époque.

«Je vois, dans la crise actuelle, la mort du libre-échange tel que nous l'avons connu depuis au moins deux décennies. Les dirigeants du G20 ne l'ont pas encore compris. Ils vont continuer pendant encore un certain temps à dire que le libre-échange est une panacée. À cause de l'inertie des cerveaux, il faudra quelques années avant que le discours change. Mais, dans la réalité, l'idéologie libre-échangiste est morte.»

Pour l'ancien conseiller du premier ministre Jean-Pierre Raffarin Hakim El Karoui, le mot «protectionnisme» est devenu tabou dans les années 1980. Pourtant, dit-il, le protectionnisme est accepté dans les domaines de l'immigration, de l'agriculture et des industries culturelles. Il est même essentiel, dit l'auteur de L'Avenir d'une exception (Flammarion). Ce banquier spécialisé dans les investissements en Afrique du Nord explique qu'il était un partisan du libre-échange dans les années 1980, tant qu'il s'agissait de développer les échanges entre des zones ayant un niveau de développement économique à peu près comparable. «Le problème, aujourd'hui, c'est de mettre en concurrence des pays qui ont un niveau de salaires élevé avec des pays où les salaires sont très bas et où il n'y a aucune protection sociale.»

Un protectionnisme modéré

Comme Emmanuel Todd, El Karoui propose le retour à un protectionnisme modéré. Il n'est pas question selon eux d'ériger des barrières dans tous les secteurs. Mais, disent-ils, il faut trouver le moyen de protéger les couches sociales les plus vulnérables qui ne peuvent pas faire concurrence aux ouvriers chinois ou indiens, payés des salaires de misère. «L'enjeu, dit El Karoui, c'est au fond la cohésion de la société qui a été cassée depuis des années par la stagnation des salaires.»

Le surendettement symbolisé par les subprimes n'aurait servi qu'à maintenir artificiellement la consommation alors que les salaires stagnaient.

«En 2004, la Chine était un importateur net d'acier, dit Jean-Luc Gréau. En 2009, elle produit plus de 50 % des stocks mondiaux. Ce n'est pas normal. Les ouvriers français ne peuvent pas produire une voiture à 8 000 ¤ comme en Inde. Même en Europe centrale, ils n'y parviennent pas. Les tarifs douaniers ne fermeront pas le marché. Ils obligeront simplement les producteurs à venir produire ces voitures chez nous en respectant nos usages. Au fur et à mesure que ces pays se rapprocheront de nous, nous diminuerons les barrières.»

Mais que font nos protectionnistes des mesures de rétorsion? «Le principal danger du protectionnisme, c'est les représailles, dit Jean-Marc Siroën. Cela peut provoquer une escalade dont personne ne soupçonne les conséquences. Si on se protège de l'acier chinois, l'acier coûtera plus cher. Cela va heurter les producteurs d'automobiles français. On ne va tout de même pas se remettre à produire du textile et des télévisions. Je ne vois pas ce qu'on y gagnerait.»

Pour Siroën, les pays développés ont déjà encaissé l'essentiel des coûts d'ajustement à la mondialisation. Au fond, dit-il, la Chine a simplement remplacé le Japon et l'Espagne d'hier. L'économiste reconnaît néanmoins que l'ouverture aux économies des pays émergents a provoqué une stagnation des salaires et un certain dumping social dont les organisations internationales devraient tenir compte.

Un monde divisé en blocs

Selon Emmanuel Todd, le monde se dirige vers la constitution de grands blocs économiques, une idée défendue depuis longtemps par le prix Nobel d'économie Maurice Allais, selon qui la libéralisation des échanges n'est souhaitable que dans le cadre de blocs régionaux qui regroupent des pays dont les économies sont comparables.

«Le monde du libre-échange intégral, c'est la guerre de tous contre tous, dit Todd. Il faut penser un monde compartimenté et accepter de mettre des barrières aux frontières de l'Europe pendant un certain temps, peut-être une génération. Dans ce nouveau monde, l'Europe doit se demander quel secteur elle veut protéger. Elle a des avantages importants puisqu'elle possède encore une industrie solide. La France devrait contraindre l'Allemagne à ne pas toujours penser en fonction de l'exportation. De leur côté, les États-Unis devraient pousser la Chine à se réorienter vers sa demande intérieure.»

Peu sensible aux arguments protectionnistes, Jean-Marc Siroën l'est cependant beaucoup plus à la dévaluation qui a récemment frappé plusieurs monnaies. L'économiste n'hésite pas à parler de dévaluations protectionnistes. «Je m'étonne que personne ne s'indigne que la livre sterling ait tout à coup perdu 30 % de sa valeur. Cela a un effet énorme pour relancer les exportations britanniques. Or, le Royaume-Uni est membre de l'Union européenne. On sait que la Chine utilise depuis longtemps la sous-évaluation de sa monnaie pour favoriser ses exportations.»

Au fond, on ne trouve nulle part une société parfaitement libre-échangiste ou totalement protectionniste. Tout est question de degré. Pour Emmanuel Todd, le retour d'un certain protectionnisme serait loin de signifier la fin de la mondialisation. «La mondialisation, ce n'est pas seulement le commerce. Les capitaux et la main-d'oeuvre vont continuer de circuler, les idées aussi. Les gens ne vont pas cesser de voyager et on ne va pas abolir Internet.»

***

Correspondant du Devoir à Paris
 
 
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  • Zach Gebello
    Inscrit
    samedi 28 mars 2009 00h42
    La fin d'un cycle ?
    On en est à combien de mondialisations, là ?

  • Dominic Pageau
    Abonné
    samedi 28 mars 2009 01h30
    La mondialisation, inévitable, inéluctable?
    D'un point de vue des communications et de l'information, oui, c'est inévitable, mais la mondialisation économique est une chose qu'on peut controler, limiter..... Présentement, ceux qui sont responsable de la crise actuelle sont ceux qui nous propose des solutions, leur solution. Ils savent qu'on ne voudrait pas de leur solution, donc, pour nous la vendre, ils créent un problème. C'est qui ils?

    Je vous copie colle un excellent article écrit en 1993, par un prof de l'Université Laval dans le Monde Diplomatique

    "Le Monde diplomatique
    Actualités, Novembre 2003, p. 14

    Trente ans d'une institution secrète
    Pouvoirs opaques de la Trilatérale
    Dirigeants des multinationales, gouvernants des pays riches et partisans du libéralisme économique ont vite compris qu'ils devaient se concerter s'ils voulaient imposer leur vision du monde. Dès juillet 1973, dans un monde alors bipolaire, David Rockefeller lance la Commission trilatérale, qui va marquer le point de départ de la guerre idéologique moderne. Moins médiatisée que le forum de Davos, elle demeure très active, au travers d'un réseau d'influences aux multiples ramifications.

    Boiral, Olivier

    Il y a trente ans, en juillet 1973, à l'initiative de M. David Rockefeller, figure de proue du capitalisme américain, naissait la Commission trilatérale. Cénacle de l'élite politique et économique internationale, ce club très fermé et toujours actif de hauts dirigeants a suscité nombre de controverses, surtout à ses débuts (1). La Commission entend alors devenir un organe privé de concertation et d'orientation de la politique internationale des pays de la triade (Etats-Unis, Europe, Japon). Sa charte fondatrice résume : "Centrée sur l'analyse des enjeux majeurs auxquels font face l'Amérique du Nord, l'Europe de l'Ouest et le Japon, la Commission s'attache à développer des propositions pratiques pour une action conjointe. Les membres de la Commission regroupent plus de 200 distingués citoyens provenant des trois régions et engagés dans différents domaines (2)."

    La création de cette organisation opaque, où se côtoient à huis clos et à l'abri de toute compromission médiatique des dirigeants de multinationales, des banquiers, des hommes politiques, des experts de la politique internationale, ou encore des universitaires, coïncide à ce moment avec une période d'incertitude et de turbulence dans la politique mondiale. La gouvernance de l'économie internationale semble échapper aux élites des pays riches, les forces de gauche paraissent de plus en plus actives, en particulier en Europe, et l'interconnexion croissante des enjeux économiques appelle une coopération plus étroite entre les grandes puissances. La Trilatérale va rapidement s'imposer comme un des principaux instruments de cette concertation, soucieuse à la fois de protéger les intérêts des multinationales et d'"éclairer" par ses analyses les décisions des dirigeants politiques (3).

    A l'image des rois philosophes de la cité platonicienne contemplant le monde des idées pour insuffler leur sagesse transcendante dans la gestion des affaires terrestres, l'élite rassemblée au sein de cette institution fort peu démocratique - et que la démocratie inquiète dès lors que des groupes autrefois silencieux s'en mêlent - va s'employer à définir les critères d'une "bonne gouvernance" internationale. Elle véhicule un idéal platonicien d'ordre et de supervision, assuré par une classe privilégiée de technocrates qui place son expertise et son expérience au-dessus des revendications profanes des simples citoyens : "Un lieu protégé, la Cité trilatérale, où la technè est loi, commente Gilbert Larochelle. Et, postées en surplomb, des sentinelles veillent, surveillent. Le recours à l'expertise ne relève point d'un luxe, il offre la possibilité de mettre la société face à elle-même. Le mieux-être ne vient que par les meilleurs qui, en leur hauteur inspirée, produisent des critères pour les relayer vers le bas (4)."

    Les thèmes débattus au sein de cette oligarchie de la politique internationale, dont les réunions annuelles se déroulent en différentes villes de la Triade, le sont dans une discrétion qu'aucun média ne semble plus vouloir troubler. Chaque sujet fait l'objet de rapports annuels (The Trialogue) et de travaux thématiques (Triangle Papers) réalisés par des équipes d'experts américains, européens et japonais triés sur le volet. Edités régulièrement depuis une trentaine d'années, ces documents publics traduisent l'attention de la Trilatérale à des problèmes globaux censés transcender les souverainetés nationales et appeler l'intervention des pays riches : réforme des institutions internationales, mondialisation des marchés, environnement, finance internationale, libéralisation des économies, régionalisation des échanges, rapports Est-Ouest (surtout au début), endettement des pays pauvres, etc.

    Ces interventions s'articulent autour de quelques idées fondatrices qui ont été largement relayées par le politique. La première est la nécessité d'un "nouvel ordre international". Le cadre national serait trop étroit pour traiter des grands enjeux mondiaux dont la "complexité" et l'"interdépendance" sont sans cesse réaffirmées. Une telle analyse justifie et légitime les activités de la Commission, à la fois observatoire privilégié et contremaître de cette nouvelle architecture internationale.

    Les attentats du 11 septembre 2001 ont fourni une nouvelle occasion de rappeler, lors de la rencontre de Washington en avril 2002, la nécessité d'un "ordre international" et d'"une réponse globale" auxquels les principaux dirigeants de la planète sont enjoints de collaborer sous la houlette américaine. Lors de cette réunion annuelle de la Trilatérale, MM. Colin Powell (secrétaire d'Etat américain), Donald Rumsfeld (secrétaire à la défense), Richard Cheney (vice-président) et Alan Greenspan (président de la Réserve fédérale) étaient présents (5).

    La seconde idée fondatrice, qui découle de la première, est le rôle tutélaire des pays de la triade, en particulier des Etats-Unis, dans la réforme du système international. Les pays riches sont invités à s'exprimer d'une seule voix et à unir leurs efforts dans une mission destinée à promouvoir la "stabilité" de la planète grâce à la généralisation du modèle économique dominant. Les démocraties libérales sont le "centre vital" de l'économie, de la finance et de la technologie. Ce centre, les autres pays devront l'intégrer en acceptant le commandement qu'il s'est donné. L'unilatéralisme américain paraît cependant avoir mis à épreuve la cohésion des pays de la triade. Leurs dissensions s'expriment dans les débats de la Commission. Ainsi, dans son discours du 6 avril 2002, lors de la réunion évoquée plus haut, M. Colin Powell a défendu la position américaine sur les principaux points de discorde avec le reste du monde : refus de signer les accords de Kyoto, opposition à la création d'une cour pénale internationale, analyse de "l'axe du Mal", intervention américaine en Irak, appui à la politique israélienne, etc.

    L'hégémonie des démocraties libérales conforte la foi dans les vertus de la mondialisation et de la libéralisation des économies qui s'exprime dans le discours de la trilatérale. La mondialisation financière et le développement des échanges internationaux seraient au service du progrès et de l'amélioration des conditions de vie du plus grand nombre. Or elles supposent la remise en cause des souverainetés nationales et la suppression des mesures protectionnistes. Ce credo néolibéral est souvent au centre des débats.

    Lors de la rencontre annuelle d'avril 2003, à Séoul, il a été notamment question de l'intégration économique des pays d'Asie du Sud-Est et de la participation de la Chine à la dynamique de mondialisation. Les réunions des deux années précédentes avaient été l'occasion pour le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), M. Mike Moore, de professer dévotement les vertus du libre-échange. Après avoir vilipendé le mouvement antimondialisation, M. Moore avait même déclaré qu'il était "impératif de rappeler encore et toujours les preuves accablantes qui démontrent que le commerce international renforce la croissance économique (6)".

    La tirade du directeur de l'OMC contre les groupes réclamant une autre mondialisation - qualifiés de "e-hippies" - souligne la troisième caractéristique fondatrice de la Trilatérale : son aversion pour les mouvements populaires. Elle s'était exprimée dans le célèbre rapport de la Commission sur la gouvernance des démocraties rédigé par Michel Crozier, Samuel Huntington et Joji Watanuki (7). Dès 1975, ce texte dénonçait les "excès de la démocratie" qu'exprimaient aux yeux des auteurs les manifestations contestataires de l'époque. Celles qui, un peu comme aujourd'hui, mettaient en cause la politique étrangère des Etats-Unis (rôle de la CIA dans le putsch chilien, guerre du Vietnam, etc.) et réclamaient la reconnaissance de nouveaux droits sociaux. Ce rapport provoqua à l'époque nombre de commentaires indignés, qui dirigèrent leurs feux contre l'administration démocrate du président James Carter, qui fut membre de la Trilatérale (comme, plus tard, le président Clinton) (8).

    Depuis le début des années 1980, l'attention de la presse pour ce genre d'institution semble s'être plutôt portée sur des rencontres moins fermées et surtout plus médiatisées, comme le forum de Davos. L'importance des enjeux débattus au sein de la Trilatérale et le niveau de ceux qui ont participé à ses réunions ces dernières années soulignent néanmoins son influence persistante (9).

    Loin d'être un "vieux serpent de mer" qui referait surface au ravissement de quelques adeptes d'ésotérisme et de "théorie du complot", la Commission trilatérale est une institution bien établie, dont la discrétion facilite la collusion entre responsables politiques et grandes entreprises. "J'espère bien que les points de vue qui sont formulés par ces gens d'expérience ont une influence réelle sur la politique internationale !", nous a répliqué un ancien ministre canadien qui a participé à plusieurs des travaux de la Commission trilatérale. Il faisait ainsi écho aux propos du fondateur, M. David Rockefeller : "Quelquefois, les idées mises en avant par les rapports de la Commission trilatérale sont devenues des politiques officielles. Ses recommandations ont toujours été sérieusement débattues à l'extérieur de notre cercle, et elles ont joué un rôle dans les réflexions des gouvernements et dans la formulation de leurs décisions (10)."

    Ainsi se dessine la trame d'un pouvoir diffus, opaque, presque insaisissable, qui tisse ses liens à travers des clubs fermés et des rencontres internationales dont le forum de Davos représente l'expression la plus ostentatoire. Dans ces lieux de rencontres, d'échanges, de tractations gravitent les mêmes protagonistes, s'élaborent les analyses et les compromis qui précèdent souvent les grandes décisions. La Commission trilatérale est une des pièces de cet échiquier polymorphe. Elle consolide l'alliance entre le pouvoir des multinationales, de la finance et de la politique, grâce à un réseau d'influences dont les ramifications s'étendent aux principaux secteurs de la société.

    Par Olivier Boiral *

    * Professeur à l'université Laval (Canada)

    (1) Le Monde diplomatique a consacré plusieurs articles au sujet dans les années 1970. Lire en particulier Claude Julien, "Les sociétés libérales victimes d'elles-mêmes", et Diana Johnstone, "Une stratégie trilatérale", respectivement mars 1976 et novembre 1976. Lire aussi l'article de Georges-Albert Astre, "Réunifier l'Europe autour de l'Occident", in Manière de voir, no 72, en vente le 15 novembre.

    (2) Le nombre des "distingués citoyens" admis au sein de la Commission a été par la suite élargi et comprend aujourd'hui plus de 300 membres. MM. Raymond Barre, Thierry de Montbrial, Denis Kessler ont participé à ses travaux. M. de Montbrial est également membre du "Groupe Bilderberg".

    (3) Lire sur les réseaux de "décideurs" de ce genre, Geoffrey Guens, Tous pouvoirs confondus, EPO, Bruxelles, 2003.

    (4) Gilbert Larochelle, L'Imaginaire technocratique, Boréal, Montréal, 1990, p. 279.

    (5) Leurs discours, ainsi que de nombreuses autres informations, sont accessibles par le site de la Commission : http://www.trilateral.org/

    (6) Mike Moore, The Multilateral Trading Regime Is a Force for Good : Defend It, Improve It, Réunion de la Commission trilatérale du 11 mars 2001.

    (7) Michel Crozier, Samuel Huntington et Joji Watanuki, The Crisis of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York University Press, 1975.

    (8) Zbigniew Brzezinski avait été l'un des grands architectes de cette organisation avant de devenir le principal conseiller du président Carter pour les questions de sécurité.

    (9) On citera, par exemple, MM. William Clinton, George H. Bush, Henry Kissinger, George Soros, Valéry Giscard d'Estaing, Ernesto Zedillo, Mme Madeleine Albright. Mais, à ces responsables politiques, il convient d'ajouter de nombreux dirigeants en exercice des multinationales Exxon-Mobil, General Electric, Daimler-Chrysler, Levi Strauss, Kodak, Xerox, ABB, Johnson & Johnson, Alcan, Power Corporation, etc.

    (10) David Rockefeller, Georges Berthoin et Takeshi Watanabe, préface aux Task Force Reports : 9-14, New York University Press, 1978, p. IX.


    Illustration(s) :

    ALFRED KUBIN. - "Montreur de chemin avec lanterne" (1932)

    "
    http://bilderberggroup.tripod.com/save-to-do/novem

  • Michelle Bergeron
    Abonné
    samedi 28 mars 2009 02h18
    La mondialisation c'est OMC sans avenir espérons
    La mondialisation sans encadrement qui favorise que l'OMC tel que nous la connaissons jusqu'à mérite de mourir.

  • Yann Takvorian
    Inscrit
    samedi 28 mars 2009 06h25
    L'arbre qui cache la forêt
    Depuis une dizaine d'années, quasiment toutes les offres d'emploi que je regarde, aux États-Unis et qui pourraient me concerner, mentionnent (US Citizenship). Ca, c'est du protectionnisme affirmé.

    Au Québec, de très nombreuses offres d'emplois mentionnent également (Membre de l'Ordre). Que penser aussi de la barrière de la langue. Ca, c'est aussi du protectionnisme.

    L'ALENA et la Crise ont bon dos. Mes deux exemples sont juste deux arbres qui cachent la forêt. La mondialisation a surtout été celle des capitaux. Les individus, eux, ont connu les mêmes problèmes qu'avant. Massivement, ils se sont fait exploiter (collectivement pour la Chine).

  • Parisien Jaque
    Abonné
    samedi 28 mars 2009 07h55
    Une bonne mauvaise nouvelle?
    Ça vous étonne, vous, qu'après les «dommages» de la mondialisation tout azimuth on en soit à reconsidérer le protectionnisme comme solution? N'est-ce pas encore plus étonnant que, tout à coup, on puise à même les fonds des gens ordinaires pour sortir les bonzes de la finance du foutoir dans lequel ils ont mis les pieds? Je réponds non à la première question et oui à la deuxième.

    Pourtant, un autre monde est possible, si vous me prêtez l'expression. Un juste milieu entre une économie mondialement partagée, voire imposée, et un repli sur soi me semblerait en effet une autre avenue envisageable.

    Encore que... je dis ça sur le bout des lèvres car la rapacité des riches et célèbres est aussi grande que leur mémoire est courte.

  • Pierre Girard
    Abonné
    samedi 28 mars 2009 08h11
    Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial - best-seller publié en 11 langues.
    Si vous voulez vraiment comprendre la mondialisation, il faut lire les livres "Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre " et "Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial ", (best-seller publié en 11 langues) de Michel Chossudovsky, directeur du Centre de recherche sur la mondialisation (www.mondialisation.ca) et professeur d'économie à l'Université d'Ottawa.

    Vous découvrirez les vrais dessous de la mondialisation. Personnellement avant de lire ces livres j'étais pour la mondialisation, mais plus maintenant. Lorsque l'on comprend mieux les rouages et les acteurs dans les coulisses de cette puissante machine, qui n'a de but que la prise de contrôle globale et la domination du monde par un tout petit groupe d'immensément nantis, nous ne pouvons plus croire que cela est bon, du moins dans le contexte pervers actuel.

    Depuis la mondialisation l'écart entres les riches et les autres (nous) se creuse toujours plus jour après jour, et, avec cette crise financière PLANIFIÉE par les acteurs de la mondialisation, qui sont aussi, selon mon opinion, derrière les fausses attaques du 11 septembre 2001 (911.pierregirard.ca) aidé des puissants du complexe militaro-industriel qui nous cachent même leur haute technologie extraterrestre sophistiquée, développée et MAÎTRISÉE depuis les années 40 selon mes recherches. Nous serions en mesure d'avoir de l'électricité gratuite pour tous les habitants de cette planète, et, de plus, les énergies fossiles (pétrole) ne seraient plus nécessaires, mais l'humanité est intentionnellement tenue à l'écart de ces découvertes. Notez que pour ces questions je ne peux pas parler pour Michel Chossudovsky qui demeure plus discret que moi sur ces sujets.

    Informez-vous à des sources qui ne sont pas trop contaminées par ceux qui dominent ce monde en secret. Les grands médias ont tendance à banaliser cela et à exclure ces questions d'un sain débat. Ils font inconsciemment le jeu pervers de la mondialisation parce qu'ils ne comprennent pas que les cartes sont truquées et que seul un tout petit groupe d'individu sait vraiment où cela nous mène véritablement - à notre asservissement et à notre perte de liberté au bout du compte, ça c'est clair pour moi.

    Je suggère donc de lire ces livres.

    Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial :

    http://www.ecosociete.org/t041.php

    Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre:

    http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va& excellent et pas très cher.

    pierre girard

    www.pierregirard.ca - si vous voulez savoir dans quel genre monde nous vivons.

  • Jacques Morissette
    Abonné
    samedi 28 mars 2009 08h37
    En peu de mots
    C'est une très bonne nouvelle pour les travailleurs. Mais c'est une très mauvaise nouvelle pour tous les exploiteurs planétaire des petits travailleurs au sens large.

    JM (Montréal)

  • Jacques Morissette
    Abonné
    samedi 28 mars 2009 09h04
    Jacque Parisien, me permettez-vous?
    Je vous cite: «... car la rapacité des riches et célèbres est aussi grande que leur mémoire est courte.»

    Puis-je exprimer ce que vous dites si bien mais avec cette petite nuance, comme ceci:
    car la rapacité des prédateurs est aussi grande que leur mémoire est courte.

    Car, vous savez, les humains ont les règles de la biologie animale dans leurs gènes. Ceux-ci, les prédateurs, auraient tellement peur de vivre leur vie autrement. Ils jouent aux dés, et grâce au système qui leur est bon an mal an favorable, souvent les dés sont pipés à leur avantage.

    JM (Montréal)

  • Christiane Fleurant
    Inscrite
    samedi 28 mars 2009 10h02
    Il n'y a pas d'autre mondialisation possible que le respect et l'application des droits universels de la personne.
    Voilà j'ai tout dit.Tant et aussi longtemps que ce principe ne sera pas reconnu, les hommes proclameront des idées et des stratagèmes pour justifier leur propre existence.Qu'un groupe d'individus/ues se consacrent tout d'abord à nourrir sa progéniture n'est pas du protectionnisme mais bien un conditionnement biologique inhérent aux orgarnismes vivants sur notre planète.
    Plusieurs nations de notre monde ne peuvent assurer ses besoins puisque depuis des siècles les hommes au nom de leur propre survie se sont appliqués à instaurer des frontières et à détruire un environnement propice à l'auto-suffisance.
    Que les "ressources naturelles" soient devenues un moyen utilisé pour prendre part à un marché mondial est une ignominie incommensurable et injuste pour l'humanité. Je prétend que les ressources naturelles de la planète sont le bien commun de tous les organismes formes vivants sur terre et que seule l'espèce humaine à la capacité d'en gérer le partage.La mondialisation du respect n'a pas de frontières.

  • André Bussière
    Inscrit
    samedi 28 mars 2009 15h10
    Comment les riches détruisent la planète
    Je suggère à chacun de lire le livre d'Hervé Kempf: "COMMENT LES RICHES DÉTRUISENT LA PLANÈTE"
    Écrit en 2007, il analyse avant terme la crise actuelle sous un angle que peu d'ÉCONOMISTES adoptent. Il y dit notamment: "Nous sommes à un moment de l'histoire qui pose un défi radicalement nouveau à l'espèce humaine: POUR LA PREMIÈRE FOIS SON PRODIGIEUX DYNAMISME SE HEURTE AUX LIMITES DE LA BIOSPHÈRE ET MET EN DANGER SON AVENIR".
    .... "Or, UNE CLASSE DIRIGEANTE PRÉDATRICE ET CUPIDE gaspillant ses prébendes, mésusant du pouvoir, fait obstacle au changement de cap qui s'impose urgemment".

    Pour l'auteur de ces pages incisives et bien informées, Hervé Kempf, "on ne résoudra pas la crise écologique sans s'attaquer à la crise sociale concomitante. Elles sont intimement liées. Ce sont aujourd'hui les riches qui menacent la planète."

    Note: Hervé Kempf est un des journalistes d'environnement les plus réputés. Il a notamment fondé: REPORTERRE.

    Bonne lecture

    ANDRÉ BUSSIÈRE B.S.A.
    Montréal

  • Jean-Paul Jacques
    Inscrit
    dimanche 29 mars 2009 11h18
    La personne avant tout dans la mondialisation
    En cette ère d'individualisme, il est difficile de s'imaginer comment l'économie ne s'adapte pas à la personne humaine concrète, vivante et sujet de besoins à satisfaire pour une vie décente. Si tous les humains étaient oubien en prison ou bien à l'hôpital, ils seraient nourris et logés. Pouorquoi cela semble-t-il si impossible au génie humain dans le beau jardin de l'univers? Ce n'est pas une incapacité physique à mon point de vue, mais un manque de volonté politique et économique. Exemple: l'Allemagne déclare qu'il y a une recevance de 140 milliards d'euros qui lui est due mais qui est caché dans des comptes à numéro en Suisse et qu'elle ne peut rien faire pour récupérer ces impôts dûs. Le nouvel ordre mondial doit avant tout passer par la personne avant tout et non pas par les institutions.
    Jean-Paul Jacques
    29 mars 2009

  • Réal Ouellet
    Abonné
    dimanche 29 mars 2009 14h47
    Domination pour domination
    Les magnats de la finance ont remplacé les curés et la haute finance est devenue la nouvelle religion. Il faudra avoir la même attitude et se débarrasser des faux prophètes et de leurs dogmes.

  • Christian Tallon
    Inscrit
    dimanche 29 mars 2009 19h34
    Fin d'un cycle, fin d'un monde ou fin du monde ? Je me prépare à quoi ?
    En cas de crise, chaque pays reprend ses vieux réflexes. L'Angleterre redevient d'un égoïsme féroce et au patriotisme, la France et la Chine font appel au dirigisme d'Etat. Si Pierre Girard (merci pour cette vidéo de JFK) a raison, il y a de quoi être inquiet. Pour sortir d'une crise systémique, on fait en général de grands travaux ou des guerres pour employer les chômeurs. A mon avis la meilleure chose serait d'offrir à chaque américain une voiture électrique (pas en plastique puisque c'est de la pétrochimie), puis faire taxezr le pétrole pour rembourser la dette abyssale, diminuant la dépendance américaine, diminuer les dépenses d'armement qui sont devenues folles, permettant le développement et reconversion d'un secteur nouveau, diminuant les tensions internationales de l'Irak au Pakistan qui risquent réellement de faire sauter la planète. Les russes ont lancé des signes clairs que la ligne rouge était déjà dépassée et risposteront sans hésiter (Israel réarme la Géorgie !) Seul Obama peut créer une nouvelle frontière économique qui réduise du même coup le risque de guerre, transformant la machine de mort en espérance de vie et de renouveau. En aura-t-il les moyens ? Pourra-t-il trahir ceux qui l'ont porté à la présidence ? Très sincèrement je l'espère parce que l'Europe est démoralisée par les faillites et que la France est outrée par son président-casse-toi pauv'con, dans un climat pré-révolutionnaire à l'approche des élections européennes qui se solderont inévitablement par un cinglant désaveu de l'oligarchie bruxelloise par les peuples.

  • Pierre-Yves Pau
    Inscrit
    dimanche 29 mars 2009 21h38
    Protectionnisme = guerre
    Le protectionnisme a été, sur le pland économique, la principale cause des deux guerres mondiales du 20ieme siècle, qui ont tuées environ 100 millions de personne directement, et probablement encore davantage indirectement. Quels que soient les arguments fallacieux dont on l'habille (nationalisme hier, soi-disant protection des classes défavorisées aujourd'hui), le protectionnisme appauvrit tout le monde et engendre des tensions qui ne peuvent généralement se résoudre que par des conflits armés. Si les pays de G20 se laisse entraîner sur cette pente glissante, il y a fort a parier que le prochain aura lieu entre la Chine et l'Occident. Que des intellectuels irresponsables se laissent convaincre par des élites politiques à la courte vue d'entonner cette funeste antienne n'est en rien fait pour rassurer.

  • Stephane Thellen
    Abonné
    lundi 30 mars 2009 13h34
    Pau = idéologue
    Je sais, mettre en équation, c'est une peu sauvage, cela manque de nuance, c'est même un peu violente. Admettons ensemble que dans le contexte, et pour répondre au commentaire de M. Pau (Protectionisme = guerre), la formule a le mérite d'être pédagogique.

    Apôtre d'un capitalisme lisse et sans friction, M. Pau coupe court et refuse d'admettre que l'ultralibéralisme qu'il défend est l'idéologie des dominants et des impérialistes. Il oublie aussi de dire que ce sont les crises du capitalisme et des excès de libéralisme qui précèdent bien souvent les crispations, culturelles, économiques et/ou politiques.

    On serait en droit de l'interroger sur les méfaits de la dérèglementation, dérégulation, délocalisation, de la dématérialisation (financiarisation), sur les institutions sociales démocratiques, sur les rapports entre les différents groupes sociaux, sur l'environnement, sur les travailleurs et les travailleuses, tous et toutes soumises non pas au "moins pire des système" mais au plus destructeur d'entre tous, d'autant plus qu'il est aujourd'hui globalisé.

    J'invite notre commentateur moralisateur à lire, notamment "Du communisme au capitalisme: théorie d'une catastrophe" de Michel Henry. Et, tant qu'à y être, à s'abonner à une autre revue que The Economist afin de nuancer ses propos.

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