Scandale Madoff: un laxisme «stupéfiant»
Les agences américaines de surveillance encore blâmées devant une fraude pyramidale de 50 milliards
Photo : Agence Reuters
Une image vidéo montrant Bernard Madoff participant à une table ronde sur l’avenir du marché boursier, à New York, en octobre 2007.
La gigantesque fraude du financier new-yorkais Bernard Madoff ramène une nouvelle fois la question des défaillances des agences américaines de surveillance, mais aussi le manque de vigilance des investisseurs eux-mêmes. Les grands acteurs financiers internationaux, ainsi que de plus petits investisseurs, ont poursuivi hier l'évaluation de l'ampleur de leurs pertes après la découverte de la fraude pyramidale de 50 milliards de l'ancienne coqueluche de Wall Street, mis en état d'arrestation jeudi.
Des voix se sont aussi élevées pour demander des comptes à l'autorité des marchés financiers américains (la Security of Exchange Commission), ainsi qu'à tous les autres acteurs censés assurer la surveillance et l'encadrement du marché financier américain. La «surprise n'est pas qu'il y ait des voleurs», mais «la question est: "Que fait la police?"», a déclaré le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn. «La question n'est pas seulement d'avoir une nouvelle règle, c'est d'avoir un système pour voir si dans chaque pays ces règles sont vraiment appliquées.»
Citant en exemple un programme conjoint du FMI et de la Banque mondiale appelé FSAP qui vise la mise en place de normes et de mécanismes d'encadrement, il a noté qu'«un pays en particulier ne s'est pas soumis au FSAP, ce sont les États-Unis. Je [n'exagère] pas en disant que si le FSAP avait été appliqué aux États-Unis, tout, concernant le marché des subprimes ou les défauts du système de régulation, aurait été décelé par la Fed», la Réserve fédérale, a affirmé Dominique Strauss-Kahn.
«Pour la quatrième fois, la réglementation américaine est en cause», a déploré le nouveau président de l'Autorité française des marchés financiers, Jean-Pierre Jouyet, se référant aussi aux faillites retentissantes du fonds spéculatif Long-Term Capital Management (1998), d'Enron (2001) et de la banque Lehman Brothers (2008).
«Le laisser-faire, laisser-aller au nom de la compétitivité, de l'innovation financière, de la recherche de certains profits à court terme, trouve ses limites», a-t-il ajouté avant de conseiller aux États-Unis de s'inspirer de l'exemple européen.
«Je crois maintenant qu'il est difficile pour les gens d'investir dans des choses qui sont censées être régulées en Amérique, parce qu'ils n'ont pas fait leur boulot», a martelé la gestionnaire de l'un des fonds de couverture (hedge fund) le plus en vue à Londres, Nicola Horlick, directrice de Bramdean Alternatives, qui a investi 9 % de ses fonds dans la pyramide de Madoff. «C'est le plus grand scandale financier, probablement de toute l'histoire des marchés», a-t-elle ajouté à propos de cette affaire.
Le vice-président américain, Dick Cheney, s'est montré nettement moins convaincu de la nature généralisée du problème. L'affaire Madoff est «évidemment très inquiétante, a-t-il d'abord admis. Malheureusement, des pommes pourries, se livrant à du vol caractérisé — ce qui s'est probablement passé ici — nous en avons toujours eu», a-t-il poursuivi.
La pyramide s'effondre
Les autorités américaines ont annoncé hier la mise en liquidation de la société du gestionnaire de fonds Bernard Madoff, tout en avertissant les investisseurs de ne pas se faire d'illusions quant aux sommes qu'ils pourront recouvrer. L'agence chargée de protéger les intérêts des investisseurs a souligné que la gravité de l'affaire et l'état de la société rendaient le dossier particulièrement difficile.
À la fois dirigeant d'une firme de courtage et gestionnaire d'un fonds de couverture, Bernard Madoff, 70 ans, a réuni quelques-uns de ses plus proches collaborateurs mercredi pour leur annoncer «qu'il était fini, n'avait plus rien et avait perdu environ 50 milliards de dollars», rapporte le FBI, qui l'a arrêté dès le lendemain.
L'ancien président du Nasdaq, la Bourse des valeurs technologiques, promettait jusque-là, à des investisseurs triés sur le volet, des rendements annuels de 10 à 15 %, beau temps mauvais temps. Ses aveux et son arrestation ont permis de découvrir qu'il avait élaboré, en fait, un système pyramidal où les dépôts des nouveaux investisseurs arrivaient tout juste à répondre aux demandes ponctuelles de remboursement des autres. Ce système n'a apparemment pas résisté à la crise financière et à l'explosion des demandes de retraits.
Bernard Madoff a été libéré jeudi soir en échange d'une caution de 10 millions et de la promesse de ne pas quitter la région de New York. Il s'exposerait à une peine pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison et de 5 millions en amendes.
Au début de l'année, il avait déclaré à la SEC avoir entre 11 et 25 clients qui lui avaient confié la gestion d'un montant total de 17,1 milliards. Plusieurs de ces clients étaient des banques et des fonds de couverture, mais il y avait aussi des fonds caritatifs et de petits et de grands investisseurs, membres du même club de golf que lui, et qui lui avaient confié des sommes allant de 40 000 $ à plus d'un million.
Depuis l'éclatement du scandale, ce sont principalement des banques et des fonds européens qui se sont dits victimes de l'arnaque. La deuxième banque européenne, l'espagnole Santander, détient pour le moment la palme, l'un de ses fonds de couverture ayant investi 3,1 milliards dans l'affaire. Les banques britanniques HSBC (1 milliard) et RBS (600 millions), tout comme la néerlandaise Fortis (1 milliard) et les françaises Natixis (614 millions) et BNP-Paribas (478 millions) risquent aussi de trinquer, directement ou indirectement.
Au Canada, la Banque Royale a été la seule, jusqu'à présent, à annoncer que certains de ses clients pouvaient avoir perdu 50 millions.
Aux États-Unis, aucune banque importante n'a encore déclaré de pertes notables dans cette affaire. On rapporte cependant que les fondations caritatives du réalisateur Steven Spielberg et de l'auteur et prix Nobel de la paix Elie Wiesel, le magnat de la presse Mort Zuckerman, un riche sénateur du New Jersey, le propriétaire des Mets de New York ou encore le président de GMAC seraient aussi parmi les victimes.
Se baigner tout nu
Tout le monde essayait de comprendre hier pourquoi personne n'avait rien vu. Des voix par le passé s'étaient pourtant déjà inquiétées du manque de transparence de Bernard Madoff, de l'improbable constance de ses rendements, ainsi que de la taille de la firme externe chargée de la vérification comptable, qui ne comptait que trois employés. Plusieurs enquêtes auraient même été menées par la SEC, sans succès.
Le génie de Bernard Madoff aura notamment été de réussir à établir un climat de confiance avec ses clients, dont certains disposaient pourtant des moyens nécessaires pour découvrir le pot aux roses. «Il s'agit d'entreprises très connues qui ne devraient pas se laisser avoir, a fait remarquer hier Marc Pado, analyste chez Cantor Fitzgerald. Mais en même temps, si vous savez qu'une banque comme HSBC est impliquée, vous vous dites qu'elle a certainement dû effectuer tous les contrôles préalables.»
«La SEC, qui apparaît interloquée par l'ampleur de la malfaisance, peut difficilement se montrer fière d'elle», a commenté hier l'édition électronique de la revue The Economist. D'un autre côté, la fraude échafaudée par Bernard Madoff, comme l'effondrement des subprimes, il y a quelques mois, «trahit une stupéfiante absence de contrôle préalable» de la part des investisseurs, a poursuivi le prestigieux hebdomadaire britannique. «Warren Buffet a l'habitude de dire que c'est lorsque la marée se retire que l'on peut voir qui se baignait tout nu. On peut dire que cette affaire a enlevé le maillot de bain d'un nombre embarrassant d'investisseurs soi-disant sophistiqués.»
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Avec l'Agence France-Presse, Associated Press et The New York Times
Des voix se sont aussi élevées pour demander des comptes à l'autorité des marchés financiers américains (la Security of Exchange Commission), ainsi qu'à tous les autres acteurs censés assurer la surveillance et l'encadrement du marché financier américain. La «surprise n'est pas qu'il y ait des voleurs», mais «la question est: "Que fait la police?"», a déclaré le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn. «La question n'est pas seulement d'avoir une nouvelle règle, c'est d'avoir un système pour voir si dans chaque pays ces règles sont vraiment appliquées.»
Citant en exemple un programme conjoint du FMI et de la Banque mondiale appelé FSAP qui vise la mise en place de normes et de mécanismes d'encadrement, il a noté qu'«un pays en particulier ne s'est pas soumis au FSAP, ce sont les États-Unis. Je [n'exagère] pas en disant que si le FSAP avait été appliqué aux États-Unis, tout, concernant le marché des subprimes ou les défauts du système de régulation, aurait été décelé par la Fed», la Réserve fédérale, a affirmé Dominique Strauss-Kahn.
«Pour la quatrième fois, la réglementation américaine est en cause», a déploré le nouveau président de l'Autorité française des marchés financiers, Jean-Pierre Jouyet, se référant aussi aux faillites retentissantes du fonds spéculatif Long-Term Capital Management (1998), d'Enron (2001) et de la banque Lehman Brothers (2008).
«Le laisser-faire, laisser-aller au nom de la compétitivité, de l'innovation financière, de la recherche de certains profits à court terme, trouve ses limites», a-t-il ajouté avant de conseiller aux États-Unis de s'inspirer de l'exemple européen.
«Je crois maintenant qu'il est difficile pour les gens d'investir dans des choses qui sont censées être régulées en Amérique, parce qu'ils n'ont pas fait leur boulot», a martelé la gestionnaire de l'un des fonds de couverture (hedge fund) le plus en vue à Londres, Nicola Horlick, directrice de Bramdean Alternatives, qui a investi 9 % de ses fonds dans la pyramide de Madoff. «C'est le plus grand scandale financier, probablement de toute l'histoire des marchés», a-t-elle ajouté à propos de cette affaire.
Le vice-président américain, Dick Cheney, s'est montré nettement moins convaincu de la nature généralisée du problème. L'affaire Madoff est «évidemment très inquiétante, a-t-il d'abord admis. Malheureusement, des pommes pourries, se livrant à du vol caractérisé — ce qui s'est probablement passé ici — nous en avons toujours eu», a-t-il poursuivi.
La pyramide s'effondre
Les autorités américaines ont annoncé hier la mise en liquidation de la société du gestionnaire de fonds Bernard Madoff, tout en avertissant les investisseurs de ne pas se faire d'illusions quant aux sommes qu'ils pourront recouvrer. L'agence chargée de protéger les intérêts des investisseurs a souligné que la gravité de l'affaire et l'état de la société rendaient le dossier particulièrement difficile.
À la fois dirigeant d'une firme de courtage et gestionnaire d'un fonds de couverture, Bernard Madoff, 70 ans, a réuni quelques-uns de ses plus proches collaborateurs mercredi pour leur annoncer «qu'il était fini, n'avait plus rien et avait perdu environ 50 milliards de dollars», rapporte le FBI, qui l'a arrêté dès le lendemain.
L'ancien président du Nasdaq, la Bourse des valeurs technologiques, promettait jusque-là, à des investisseurs triés sur le volet, des rendements annuels de 10 à 15 %, beau temps mauvais temps. Ses aveux et son arrestation ont permis de découvrir qu'il avait élaboré, en fait, un système pyramidal où les dépôts des nouveaux investisseurs arrivaient tout juste à répondre aux demandes ponctuelles de remboursement des autres. Ce système n'a apparemment pas résisté à la crise financière et à l'explosion des demandes de retraits.
Bernard Madoff a été libéré jeudi soir en échange d'une caution de 10 millions et de la promesse de ne pas quitter la région de New York. Il s'exposerait à une peine pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison et de 5 millions en amendes.
Au début de l'année, il avait déclaré à la SEC avoir entre 11 et 25 clients qui lui avaient confié la gestion d'un montant total de 17,1 milliards. Plusieurs de ces clients étaient des banques et des fonds de couverture, mais il y avait aussi des fonds caritatifs et de petits et de grands investisseurs, membres du même club de golf que lui, et qui lui avaient confié des sommes allant de 40 000 $ à plus d'un million.
Depuis l'éclatement du scandale, ce sont principalement des banques et des fonds européens qui se sont dits victimes de l'arnaque. La deuxième banque européenne, l'espagnole Santander, détient pour le moment la palme, l'un de ses fonds de couverture ayant investi 3,1 milliards dans l'affaire. Les banques britanniques HSBC (1 milliard) et RBS (600 millions), tout comme la néerlandaise Fortis (1 milliard) et les françaises Natixis (614 millions) et BNP-Paribas (478 millions) risquent aussi de trinquer, directement ou indirectement.
Au Canada, la Banque Royale a été la seule, jusqu'à présent, à annoncer que certains de ses clients pouvaient avoir perdu 50 millions.
Aux États-Unis, aucune banque importante n'a encore déclaré de pertes notables dans cette affaire. On rapporte cependant que les fondations caritatives du réalisateur Steven Spielberg et de l'auteur et prix Nobel de la paix Elie Wiesel, le magnat de la presse Mort Zuckerman, un riche sénateur du New Jersey, le propriétaire des Mets de New York ou encore le président de GMAC seraient aussi parmi les victimes.
Se baigner tout nu
Tout le monde essayait de comprendre hier pourquoi personne n'avait rien vu. Des voix par le passé s'étaient pourtant déjà inquiétées du manque de transparence de Bernard Madoff, de l'improbable constance de ses rendements, ainsi que de la taille de la firme externe chargée de la vérification comptable, qui ne comptait que trois employés. Plusieurs enquêtes auraient même été menées par la SEC, sans succès.
Le génie de Bernard Madoff aura notamment été de réussir à établir un climat de confiance avec ses clients, dont certains disposaient pourtant des moyens nécessaires pour découvrir le pot aux roses. «Il s'agit d'entreprises très connues qui ne devraient pas se laisser avoir, a fait remarquer hier Marc Pado, analyste chez Cantor Fitzgerald. Mais en même temps, si vous savez qu'une banque comme HSBC est impliquée, vous vous dites qu'elle a certainement dû effectuer tous les contrôles préalables.»
«La SEC, qui apparaît interloquée par l'ampleur de la malfaisance, peut difficilement se montrer fière d'elle», a commenté hier l'édition électronique de la revue The Economist. D'un autre côté, la fraude échafaudée par Bernard Madoff, comme l'effondrement des subprimes, il y a quelques mois, «trahit une stupéfiante absence de contrôle préalable» de la part des investisseurs, a poursuivi le prestigieux hebdomadaire britannique. «Warren Buffet a l'habitude de dire que c'est lorsque la marée se retire que l'on peut voir qui se baignait tout nu. On peut dire que cette affaire a enlevé le maillot de bain d'un nombre embarrassant d'investisseurs soi-disant sophistiqués.»
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Avec l'Agence France-Presse, Associated Press et The New York Times
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