Abandonnée par Teachers, Bell Canada exige 1,2 milliard
Photo : Jacques Nadeau
Mécontente de voir son prétendant déchirer le contrat de vente à 24 heures de la prise de possession, Bell Canada a ouvert un nouveau chapitre de la saga hier en exigeant que le fonds de retraite ontarien Teachers lui verse une indemnité de 1,2 milliard.
La dernier souffle de cette transaction, dont le prix astronomique de 52 milliards retenait l'attention ici comme à Wall Street, signifie pour tout le monde que l'époque des grosses acquisitions par endettement est bel et bien terminée. La valeur des ententes annulées depuis le début de la crise financière, l'an dernier, atteint maintenant plus de 100 milliards $US.
La vente de Bell Canada à Teachers et deux partenaires américains devait se conclure hier au plus tard. Or mercredi soir, Teachers a signifié à l'ancien monopole que la transaction ne tenait plus parce que KPMG, dont la bénédiction comptable était essentielle, demeure incapable de se prononcer sur la solvabilité de Bell après la vente.
«Puisque KPMG a conclu que le test de solvabilité n'est pas probant, ce critère mutuel et essentiel à la réussite de la transaction ne pourrait pas être, et n'a pas été, satisfait», a écrit Teachers dans un communiqué de deux paragraphes. Le fonds de retraite a donc déchiré son contrat et personne ne doit rien à personne, a estimé sa direction.
BCE ne partage pas cette façon de voir les choses. Selon BCE, qui s'est mise en vente en 2007 pour plaire à ses gros actionnaires, Teachers n'avait pas le droit de résilier l'entente avant la date de clôture. Dans un communiqué complètement dénué d'émotion, la compagnie a affirmé que l'avis de rupture venant de Teachers a été livré «prématurément» et qu'il est donc «invalide».
Endettement
Au coeur du problème figure le montage financier de la vente: pour acquérir Bell Canada, le consortium d'acheteurs tentait d'obtenir un prêt de plus de 30 milliards auprès de quatre grandes banques, soit Citigroup, Deutsche Bank, Royal Bank of Scotland et la Banque TD. À la suite de la transaction, le consortium aurait retiré BCE de la Bourse de Toronto et l'aurait transformée en société à capital fermé, dont les livres ne sont pas ouverts au public.
Or cet emprunt de plus de 30 milliards, qui devait être souscrit dans un contexte extrêmement difficile sur les marchés financiers, causait depuis longtemps un malaise réel, car la dette aurait été accrochée au bilan de Bell, et non à celui des acheteurs. C'est donc Bell qui en aurait porté la charge.
Le régime ontarien Teachers a rétorqué par voie de communiqué qu'il est «malheureux» de voir Bell brandir la menace d'une poursuite et qu'un tel geste serait «sans fondement».
Les observateurs ont accordé peu de crédibilité aux questions de principe, préférant voir dans cette manoeuvre de Bell une tentative de renflouer ses coffres pour couvrir les frais élevés de ce mariage avorté.
«Ultimement, ça va probablement se décider en cour», a écrit Joseph MacKay, analyste du secteur des télécommunications chez Valeurs Mobilières Desjardins. «Le geste de BCE semble être une façon de négocier, ou au moins de recouvrer, les coûts qui ont été encourus pendant les 18 mois consacrés à la transaction.»
Un porte-parole de Bell, Jacques Bouchard, n'a pas voulu se prononcer hier au sujet de l'impact de ces développements sur l'actuelle construction d'un complexe de 250 millions à l'île des Soeurs, où travailleront éventuellement plus de 4000 employés.
«Nous ne dirons rien de plus que ce qu'il y a dans le communiqué», a dit M. Bouchard. Pourquoi? «Parce que c'est de la conjecture.»
Le titre recule encore
L'action de BCE, société mère de Bell Canada, a de nouveau terminé en baisse hier. Lorsque BCE est passée aux aveux la semaine dernière au sujet de KPMG, qui ne pouvait se résigner à voir les futures finances de Bell d'un oeil favorable, l'action était passée de 38 $ à 25 $. Elle a continué d'évoluer à la baisse, au point où elle se négociait hier à 21,96 $, en baisse de 5 % par rapport à mercredi.
La vente de BCE à Teachers avait été annoncée au début de l'été 2007, à l'époque où le crédit était encore relativement facile à obtenir. Ses gros actionnaires en avaient assez de voir l'action végéter à moins de 30 $ malgré d'innombrables restructurations et des milliers de licenciements. Quelques jours plus tard, toutefois, les marchés ont pris froid et la perte de confiance qui a suivi a fait en sorte que les entreprises ont commencé à éprouver de la difficulté à décrocher des prêts.
Parmi les défis de Bell Canada figure un investissement massif pour tenir tête au marché au chapitre de la technologie. La compagnie fait face à une concurrence très forte venant des câblodistributeurs, qui jouent dans ses plates-bandes traditionnelles en plus de lui mener la vie dure dans la téléphonie sans fil, un secteur qui, en plus, doit bientôt accueillir de nouveaux joueurs.
Soulagement
Les spécialistes étaient d'avis hier que Teachers et les quatre banques, pour toutes sortes de raisons, sont probablement très soulagées de pouvoir échapper à cette transaction. «Je pense qu'il y en a qui se disent "Ouf!"», a dit Louis Hébert, professeur de gestion à HEC Montréal. «Parfois, la meilleure transaction, c'est celle qu'on n'a pas faite.»
Les banques ont diffusé un bref communiqué pour préciser qu'elles n'ont plus aucune obligation et pour affirmer qu'elles ne commenteront pas la «dispute» entre BCE et Teachers.
«De plus en plus, on mettait en question la logique stratégique de ces grosses transactions, a ajouté M. Hébert. Pour la quantité de vraies occasions, il y en avait probablement trop. Et lorsqu'il y a peu d'occasions mais trop d'acheteurs, le prix augmente. Jusqu'au moment où ce n'est plus rentable de le faire.»
Le professeur de HEC Montréal s'est aussi interrogé au sujet des primes dévolues à l'ancienne direction de BCE et des options d'achat que détenait l'ex-président, Michael Sabia. Les médias torontois ont estimé à l'été 2007 que M. Sabia, qui a cédé sa place à George Cope, pourrait récolter des gains de plus de 30 millions par suite de la transaction.
Pour accommoder certaines demandes de la part des quatre banques l'été dernier, BCE avait accepté de faire des concessions. Entre autres, la compagnie avait annoncé la suspension du dividende sur les actions ordinaires, un geste lui permettant d'économiser 300 millions par trimestre, donc 1,2 milliard par année.
Hier, BCE a indiqué que ce dividende sera remis en vigueur à compter du quatrième trimestre, payable le 15 janvier 2009. À cette mesure se greffe l'intention de «retourner du capital à ses actionnaires» en rachetant des actions ordinaires dans le cours normal des activités. Elle n'a pas chiffré la quantité d'action ni le prix offert.
La dernier souffle de cette transaction, dont le prix astronomique de 52 milliards retenait l'attention ici comme à Wall Street, signifie pour tout le monde que l'époque des grosses acquisitions par endettement est bel et bien terminée. La valeur des ententes annulées depuis le début de la crise financière, l'an dernier, atteint maintenant plus de 100 milliards $US.
La vente de Bell Canada à Teachers et deux partenaires américains devait se conclure hier au plus tard. Or mercredi soir, Teachers a signifié à l'ancien monopole que la transaction ne tenait plus parce que KPMG, dont la bénédiction comptable était essentielle, demeure incapable de se prononcer sur la solvabilité de Bell après la vente.
«Puisque KPMG a conclu que le test de solvabilité n'est pas probant, ce critère mutuel et essentiel à la réussite de la transaction ne pourrait pas être, et n'a pas été, satisfait», a écrit Teachers dans un communiqué de deux paragraphes. Le fonds de retraite a donc déchiré son contrat et personne ne doit rien à personne, a estimé sa direction.
BCE ne partage pas cette façon de voir les choses. Selon BCE, qui s'est mise en vente en 2007 pour plaire à ses gros actionnaires, Teachers n'avait pas le droit de résilier l'entente avant la date de clôture. Dans un communiqué complètement dénué d'émotion, la compagnie a affirmé que l'avis de rupture venant de Teachers a été livré «prématurément» et qu'il est donc «invalide».
Endettement
Au coeur du problème figure le montage financier de la vente: pour acquérir Bell Canada, le consortium d'acheteurs tentait d'obtenir un prêt de plus de 30 milliards auprès de quatre grandes banques, soit Citigroup, Deutsche Bank, Royal Bank of Scotland et la Banque TD. À la suite de la transaction, le consortium aurait retiré BCE de la Bourse de Toronto et l'aurait transformée en société à capital fermé, dont les livres ne sont pas ouverts au public.
Or cet emprunt de plus de 30 milliards, qui devait être souscrit dans un contexte extrêmement difficile sur les marchés financiers, causait depuis longtemps un malaise réel, car la dette aurait été accrochée au bilan de Bell, et non à celui des acheteurs. C'est donc Bell qui en aurait porté la charge.
Le régime ontarien Teachers a rétorqué par voie de communiqué qu'il est «malheureux» de voir Bell brandir la menace d'une poursuite et qu'un tel geste serait «sans fondement».
Les observateurs ont accordé peu de crédibilité aux questions de principe, préférant voir dans cette manoeuvre de Bell une tentative de renflouer ses coffres pour couvrir les frais élevés de ce mariage avorté.
«Ultimement, ça va probablement se décider en cour», a écrit Joseph MacKay, analyste du secteur des télécommunications chez Valeurs Mobilières Desjardins. «Le geste de BCE semble être une façon de négocier, ou au moins de recouvrer, les coûts qui ont été encourus pendant les 18 mois consacrés à la transaction.»
Un porte-parole de Bell, Jacques Bouchard, n'a pas voulu se prononcer hier au sujet de l'impact de ces développements sur l'actuelle construction d'un complexe de 250 millions à l'île des Soeurs, où travailleront éventuellement plus de 4000 employés.
«Nous ne dirons rien de plus que ce qu'il y a dans le communiqué», a dit M. Bouchard. Pourquoi? «Parce que c'est de la conjecture.»
Le titre recule encore
L'action de BCE, société mère de Bell Canada, a de nouveau terminé en baisse hier. Lorsque BCE est passée aux aveux la semaine dernière au sujet de KPMG, qui ne pouvait se résigner à voir les futures finances de Bell d'un oeil favorable, l'action était passée de 38 $ à 25 $. Elle a continué d'évoluer à la baisse, au point où elle se négociait hier à 21,96 $, en baisse de 5 % par rapport à mercredi.
La vente de BCE à Teachers avait été annoncée au début de l'été 2007, à l'époque où le crédit était encore relativement facile à obtenir. Ses gros actionnaires en avaient assez de voir l'action végéter à moins de 30 $ malgré d'innombrables restructurations et des milliers de licenciements. Quelques jours plus tard, toutefois, les marchés ont pris froid et la perte de confiance qui a suivi a fait en sorte que les entreprises ont commencé à éprouver de la difficulté à décrocher des prêts.
Parmi les défis de Bell Canada figure un investissement massif pour tenir tête au marché au chapitre de la technologie. La compagnie fait face à une concurrence très forte venant des câblodistributeurs, qui jouent dans ses plates-bandes traditionnelles en plus de lui mener la vie dure dans la téléphonie sans fil, un secteur qui, en plus, doit bientôt accueillir de nouveaux joueurs.
Soulagement
Les spécialistes étaient d'avis hier que Teachers et les quatre banques, pour toutes sortes de raisons, sont probablement très soulagées de pouvoir échapper à cette transaction. «Je pense qu'il y en a qui se disent "Ouf!"», a dit Louis Hébert, professeur de gestion à HEC Montréal. «Parfois, la meilleure transaction, c'est celle qu'on n'a pas faite.»
Les banques ont diffusé un bref communiqué pour préciser qu'elles n'ont plus aucune obligation et pour affirmer qu'elles ne commenteront pas la «dispute» entre BCE et Teachers.
«De plus en plus, on mettait en question la logique stratégique de ces grosses transactions, a ajouté M. Hébert. Pour la quantité de vraies occasions, il y en avait probablement trop. Et lorsqu'il y a peu d'occasions mais trop d'acheteurs, le prix augmente. Jusqu'au moment où ce n'est plus rentable de le faire.»
Le professeur de HEC Montréal s'est aussi interrogé au sujet des primes dévolues à l'ancienne direction de BCE et des options d'achat que détenait l'ex-président, Michael Sabia. Les médias torontois ont estimé à l'été 2007 que M. Sabia, qui a cédé sa place à George Cope, pourrait récolter des gains de plus de 30 millions par suite de la transaction.
Pour accommoder certaines demandes de la part des quatre banques l'été dernier, BCE avait accepté de faire des concessions. Entre autres, la compagnie avait annoncé la suspension du dividende sur les actions ordinaires, un geste lui permettant d'économiser 300 millions par trimestre, donc 1,2 milliard par année.
Hier, BCE a indiqué que ce dividende sera remis en vigueur à compter du quatrième trimestre, payable le 15 janvier 2009. À cette mesure se greffe l'intention de «retourner du capital à ses actionnaires» en rachetant des actions ordinaires dans le cours normal des activités. Elle n'a pas chiffré la quantité d'action ni le prix offert.
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