L'OMC a encore échoué
Ottawa déplore un «recul significatif» pour le commerce international, mais l'UPA se réjouit
Photo : Jacques Nadeau
Des vaches dans un pré de la Beauce. Les producteurs laitiers du Québec peuvent encore dormir tranquilles à la suite du nouvel échec annoncé hier à l’OMC.
Le cycle de Doha pour la libéralisation du commerce des produits agricoles dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) demeure dans l'impasse, malgré les efforts inouïs consentis dans les négociations au cours des 11 derniers jours à Genève, dernier chapitre d'une histoire commencée il y a sept ans. La déception a été très grande pour certains, tandis que d'autres se sont sentis soulagés. Quelles seront les séquelles de ce nouvel échec? Peut-être des relations commerciales un peu plus imprévisibles. Une relance des négociations paraît improbable à court terme.
Parmi les gens déçus de cette impasse, il y a certainement Michael Fortier et Gerry Ritz, les deux ministres du gouvernement canadien chargés de participer aux négociations de l'OMC. Ils considèrent que le nouvel échec dans les négociations constitue «un recul significatif» pour le commerce international. Ils annoncent que le Canada va maintenant mettre en avant «son propre plan commercial» en travaillant sur des projets d'ententes bilatérales, dont l'une pour un traité de libre-échange avec l'Union européenne, ce dont il sera question lors de la visite à l'automne de son président actuel, Nicolas Sarkozy.
«Au cours des prochains mois, je vais préparer le terrain avec Peter Mandelson, le négociateur européen», a déclaré M. Fortier en conférence de presse. Il y a déjà eu des ententes préliminaires signées avec le Pérou et la Colombie, et les discussions se poursuivront avec la Corée, a mentionné le ministre, en constatant par ailleurs qu'un accord multilatéral permettrait de rejoindre plus rapidement un nombre beaucoup plus grand de pays. «Nous étions venus ici avec la ferme intention d'obtenir la réalisation d'une entente. Malheureusement, cette ronde a échoué et nous en sommes très navrés. Le Canada est un pays qui dépend de ses exportations», a poursuivi le ministre du Commerce extérieur.
M. Fortier et son collègue Gerry Ritz, ministre de l'Agriculture, ont confirmé qu'ils étaient d'accord avec l'idée de Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, de chercher à dégager une base de consensus avec le G7, un regroupement de sept délégations représentant 80 % du commerce mondial, qui a été incapable de fournir cette base sur laquelle M. Lamy aurait pu s'appuyer pour obtenir un consensus plus large parmi les 153 pays membres. M. Fortier a d'ailleurs avoué qu'il n'a jamais vu au cours de ces neuf jours un texte sortir du G7 qu'il aurait pu analyser et commenter.
Les deux ministres canadiens sont du reste demeurés silencieux jusqu'à lundi dernier, ce qui a poussé la délégation de l'Union des producteurs agricoles du Québec (UPA) dans ses derniers retranchements pour ce qui est de son seuil de tolérance. Les producteurs québécois ont eu l'impression que le gouvernement Harper avait laissé tomber sa défense de la gestion de l'offre portant sur le lait, les oeufs et la volaille. D'ailleurs, c'est en pleine conférence de presse donnée hier matin par Christian Lacasse, le président de l'UPA, pour dénoncer l'inaction du gouvernement canadien, qu'une dépêche venant de Genève annonçait l'impossibilité d'en arriver à une entente.
MM. Fortier et Ritz se sont bien défendus d'avoir laissé tomber la gestion de l'offre. Ils ont expliqué que le mandat du G7 était de trouver un terrain d'entente sur un certain nombre de points majeurs épineux. La gestion de l'offre n'en faisait pas partie. Les négociateurs canadiens n'ont donc jamais eu l'occasion de défendre cette question dans des discussions formelles pendant leur séjour à Genève, puisque le sujet ne s'est jamais rendu à cette étape des négociations. Toutefois, les ministres soutiennent en avoir beaucoup parlé dans des réunions bilatérales avec divers pays, dont la Chine, le Japon et l'Union européenne. Ils affirment en outre avoir établi leurs balises, y compris celle de la gestion de l'offre, au début des travaux en chambre verte les 21 et 22 juillet.
Quoi qu'il en soit, l'UPA, comme de nombreuses autres organisations de producteurs agricoles dans le monde, s'est sentie soulagée devant ce nouvel échec à Genève. Pour l'instant du moins, la gestion de l'offre est une fois de plus sauvée. Pour sa part, le gouvernement canadien s'engage à poursuivre ses efforts pour en arriver à un nouvel accord de commerce international, et ses ministres Fortier et Ritz assurent que la gestion de l'offre demeure encore une composante de la politique agricole canadienne.
Pascal Lamy ne lâche pas
Pour sa part, Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, a pris acte de l'échec. «Je vais continuer à m'investir pour un meilleur système commercial mondial», a-t-il indiqué lors d'une conférence de presse, tout en restant prudent sur l'évolution du calendrier après l'échec de Genève.
«Je vais essayer de remettre tout ça sur les rails», a-t-il ajouté, faisant état des progrès enregistrés pendant les neuf jours de discussions. «Je ne veux pas me livrer au jeu des accusations», a-t-il relevé, répondant à une question demandant quels étaient les responsables de l'échec.
«Cette réunion a échoué, les membres n'ont simplement pas été capables de rapprocher leurs différences. Quelques pièces importantes manquaient», a souligné M. Lamy, en citant le mécanisme de sauvegarde en agriculture.
Il a rappelé que les sujets déjà agréés par les 153 États membres de l'OMC ne seraient pas adoptés tant que l'ensemble des sujets du cycle n'était pas bouclé. «Prenez l'élimination des subventions à l'exportation, qui est sur la table depuis près de trois ans. Comme on n'a pas fini le round [cycle], ça reste sur la table», a-t-il souligné.
«On avait 20 sujets sur la liste des points à régler; on en a réglé 18, on est tombés sur le dix-neuvième.» Comme il faut que les 20 sujets soient réglés pour passer ce cap, si on en règle 18 et pas 20, on a accumulé du matériel qui sera bon pour la suite. On a très sérieusement monté le niveau du camp de base», a-t-il soutenu.
Le directeur général de l'OMC a indiqué que la suite des événements serait décidée par les États membres et qu'il ne pouvait pas se prononcer sur le calendrier à venir. «Les États-Unis et l'Inde n'ont pas accepté les propositions de compromis; on est arrivés à une impasse», a-t-on indiqué de source proche des négociations. Le ministre du Commerce néo-zélandais, Phil Goff, a pour sa part indiqué à la presse: «Nous ne prévoyons pas de conclusion du cycle de négociations cette année.» Entamées en novembre 2001 à Doha, au Qatar, les négociations sur la libéralisation du commerce mondial auraient dû en principe s'achever fin 2004.
La représentante américaine au Commerce, Susan Schwab, a pour sa part déploré hier que les négociateurs soient arrivés très près d'un accord vendredi dernier avant de buter sur l'écueil constitué par l'opposition entre les États-Unis et de grands pays émergents tels que l'Inde sur la question du mécanisme de sauvegarde en agriculture. Elle a ajouté que «les propositions américaines sont toujours sur la table. Nous attendons des offres réciproques».
Le mécanisme de sauvegarde sur lequel les négociations achoppaient depuis lundi permet aux pays en développement d'appliquer des tarifs exceptionnels sur des produits agricoles devant une forte hausse des importations ou une baisse des prix afin de protéger leurs propres producteurs. New Delhi, rejoint par les pays du G33 (pays en développement très dépendants de quelques produits agricoles), souhaitait que le seuil de déclenchement soit placé assez bas, mais Washington s'y opposait, estimant que le mécanisme pourrait dans ce cas devenir un outil protectionniste.
Peter Mandelson, commissaire européen au Commerce, a pour sa part tiré la conclusion qu'il s'agit d'un «échec collectif» dont les conséquences ne seront pas les mêmes pour tout le monde et qu'elles seront ressenties de manière disproportionnée par ceux qui sont les plus vulnérables dans l'économie mondiale: «Nous avons raté la chance de mettre en place le premier pacte mondial pour redessiner l'ordre mondial. Nous, en Europe, croyons que le système commercial mondial a besoin d'un nouvel accord commercial multilatéral, non seulement pour les nouveaux échanges que nous aurons demain, mais pour l'ouverture dont nous aurons besoin dans les 10 prochaines années.»
***
Avec l'Agence France-Presse
Parmi les gens déçus de cette impasse, il y a certainement Michael Fortier et Gerry Ritz, les deux ministres du gouvernement canadien chargés de participer aux négociations de l'OMC. Ils considèrent que le nouvel échec dans les négociations constitue «un recul significatif» pour le commerce international. Ils annoncent que le Canada va maintenant mettre en avant «son propre plan commercial» en travaillant sur des projets d'ententes bilatérales, dont l'une pour un traité de libre-échange avec l'Union européenne, ce dont il sera question lors de la visite à l'automne de son président actuel, Nicolas Sarkozy.
«Au cours des prochains mois, je vais préparer le terrain avec Peter Mandelson, le négociateur européen», a déclaré M. Fortier en conférence de presse. Il y a déjà eu des ententes préliminaires signées avec le Pérou et la Colombie, et les discussions se poursuivront avec la Corée, a mentionné le ministre, en constatant par ailleurs qu'un accord multilatéral permettrait de rejoindre plus rapidement un nombre beaucoup plus grand de pays. «Nous étions venus ici avec la ferme intention d'obtenir la réalisation d'une entente. Malheureusement, cette ronde a échoué et nous en sommes très navrés. Le Canada est un pays qui dépend de ses exportations», a poursuivi le ministre du Commerce extérieur.
M. Fortier et son collègue Gerry Ritz, ministre de l'Agriculture, ont confirmé qu'ils étaient d'accord avec l'idée de Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, de chercher à dégager une base de consensus avec le G7, un regroupement de sept délégations représentant 80 % du commerce mondial, qui a été incapable de fournir cette base sur laquelle M. Lamy aurait pu s'appuyer pour obtenir un consensus plus large parmi les 153 pays membres. M. Fortier a d'ailleurs avoué qu'il n'a jamais vu au cours de ces neuf jours un texte sortir du G7 qu'il aurait pu analyser et commenter.
Les deux ministres canadiens sont du reste demeurés silencieux jusqu'à lundi dernier, ce qui a poussé la délégation de l'Union des producteurs agricoles du Québec (UPA) dans ses derniers retranchements pour ce qui est de son seuil de tolérance. Les producteurs québécois ont eu l'impression que le gouvernement Harper avait laissé tomber sa défense de la gestion de l'offre portant sur le lait, les oeufs et la volaille. D'ailleurs, c'est en pleine conférence de presse donnée hier matin par Christian Lacasse, le président de l'UPA, pour dénoncer l'inaction du gouvernement canadien, qu'une dépêche venant de Genève annonçait l'impossibilité d'en arriver à une entente.
MM. Fortier et Ritz se sont bien défendus d'avoir laissé tomber la gestion de l'offre. Ils ont expliqué que le mandat du G7 était de trouver un terrain d'entente sur un certain nombre de points majeurs épineux. La gestion de l'offre n'en faisait pas partie. Les négociateurs canadiens n'ont donc jamais eu l'occasion de défendre cette question dans des discussions formelles pendant leur séjour à Genève, puisque le sujet ne s'est jamais rendu à cette étape des négociations. Toutefois, les ministres soutiennent en avoir beaucoup parlé dans des réunions bilatérales avec divers pays, dont la Chine, le Japon et l'Union européenne. Ils affirment en outre avoir établi leurs balises, y compris celle de la gestion de l'offre, au début des travaux en chambre verte les 21 et 22 juillet.
Quoi qu'il en soit, l'UPA, comme de nombreuses autres organisations de producteurs agricoles dans le monde, s'est sentie soulagée devant ce nouvel échec à Genève. Pour l'instant du moins, la gestion de l'offre est une fois de plus sauvée. Pour sa part, le gouvernement canadien s'engage à poursuivre ses efforts pour en arriver à un nouvel accord de commerce international, et ses ministres Fortier et Ritz assurent que la gestion de l'offre demeure encore une composante de la politique agricole canadienne.
Pascal Lamy ne lâche pas
Pour sa part, Pascal Lamy, directeur général de l'OMC, a pris acte de l'échec. «Je vais continuer à m'investir pour un meilleur système commercial mondial», a-t-il indiqué lors d'une conférence de presse, tout en restant prudent sur l'évolution du calendrier après l'échec de Genève.
«Je vais essayer de remettre tout ça sur les rails», a-t-il ajouté, faisant état des progrès enregistrés pendant les neuf jours de discussions. «Je ne veux pas me livrer au jeu des accusations», a-t-il relevé, répondant à une question demandant quels étaient les responsables de l'échec.
«Cette réunion a échoué, les membres n'ont simplement pas été capables de rapprocher leurs différences. Quelques pièces importantes manquaient», a souligné M. Lamy, en citant le mécanisme de sauvegarde en agriculture.
Il a rappelé que les sujets déjà agréés par les 153 États membres de l'OMC ne seraient pas adoptés tant que l'ensemble des sujets du cycle n'était pas bouclé. «Prenez l'élimination des subventions à l'exportation, qui est sur la table depuis près de trois ans. Comme on n'a pas fini le round [cycle], ça reste sur la table», a-t-il souligné.
«On avait 20 sujets sur la liste des points à régler; on en a réglé 18, on est tombés sur le dix-neuvième.» Comme il faut que les 20 sujets soient réglés pour passer ce cap, si on en règle 18 et pas 20, on a accumulé du matériel qui sera bon pour la suite. On a très sérieusement monté le niveau du camp de base», a-t-il soutenu.
Le directeur général de l'OMC a indiqué que la suite des événements serait décidée par les États membres et qu'il ne pouvait pas se prononcer sur le calendrier à venir. «Les États-Unis et l'Inde n'ont pas accepté les propositions de compromis; on est arrivés à une impasse», a-t-on indiqué de source proche des négociations. Le ministre du Commerce néo-zélandais, Phil Goff, a pour sa part indiqué à la presse: «Nous ne prévoyons pas de conclusion du cycle de négociations cette année.» Entamées en novembre 2001 à Doha, au Qatar, les négociations sur la libéralisation du commerce mondial auraient dû en principe s'achever fin 2004.
La représentante américaine au Commerce, Susan Schwab, a pour sa part déploré hier que les négociateurs soient arrivés très près d'un accord vendredi dernier avant de buter sur l'écueil constitué par l'opposition entre les États-Unis et de grands pays émergents tels que l'Inde sur la question du mécanisme de sauvegarde en agriculture. Elle a ajouté que «les propositions américaines sont toujours sur la table. Nous attendons des offres réciproques».
Le mécanisme de sauvegarde sur lequel les négociations achoppaient depuis lundi permet aux pays en développement d'appliquer des tarifs exceptionnels sur des produits agricoles devant une forte hausse des importations ou une baisse des prix afin de protéger leurs propres producteurs. New Delhi, rejoint par les pays du G33 (pays en développement très dépendants de quelques produits agricoles), souhaitait que le seuil de déclenchement soit placé assez bas, mais Washington s'y opposait, estimant que le mécanisme pourrait dans ce cas devenir un outil protectionniste.
Peter Mandelson, commissaire européen au Commerce, a pour sa part tiré la conclusion qu'il s'agit d'un «échec collectif» dont les conséquences ne seront pas les mêmes pour tout le monde et qu'elles seront ressenties de manière disproportionnée par ceux qui sont les plus vulnérables dans l'économie mondiale: «Nous avons raté la chance de mettre en place le premier pacte mondial pour redessiner l'ordre mondial. Nous, en Europe, croyons que le système commercial mondial a besoin d'un nouvel accord commercial multilatéral, non seulement pour les nouveaux échanges que nous aurons demain, mais pour l'ouverture dont nous aurons besoin dans les 10 prochaines années.»
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Avec l'Agence France-Presse
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