Ceci n'est pas une pipe
Bill Buxton, designer de l'immatériel
Photo : Pascal Ratthé
Bill Buxton fait aujourd’hui office de grand chaman de la créativité au sein de l’empire Microsoft.
Dans un monde qui regorge d'appareils de haute technologie, le design est à la croisée des chemins. Plus que de beaux objets, le design de demain servira à créer des expériences, des écosystèmes entiers. Rencontre avec le chantre de la créativité de l'empire Microsoft.
S'il était né au début du siècle dernier, Bill Buxton aurait sûrement frayé avec les surréalistes et clamé: «Ceci n'est pas une pipe», comme Magritte. Pour lui, le succès d'un objet ne tient pas à ses seules lignes ou à sa beauté stricte mais à sa faculté de susciter de nouvelles émotions, de changer nos vies, voire de changer les valeurs de la société.
En dessinant sa pipe et ses chapeaux melon sur des fonds de scène loufoques et surréels, le peintre René Magritte voulait montrer qu'une pipe peinte, même reproduite de la façon la plus réaliste possible, n'a rien à voir avec la réalité d'une pipe qu'on peut bourrer et fumer en soufflant de magnifiques volutes.
Buxton aurait aimé. Quinquagénaire, fou de vélo de montagne et maniaque d'expéditions en plein air, il ne voit pas dans un beau vélo une simple machine à pédaler mais un appareil capable de susciter de nouvelles expériences, des émotions fortes, et de vous mener hors des sentiers battus. L'oeil pétillant, cet ex-musicien devenu spécialiste de l'interface utilisateur, pionnier des sciences informatiques, plaide aujourd'hui pour une redéfinition du design.
«On pense toujours au design en fonction de l'objet. Mais le design, c'est d'abord l'expérience et l'interaction avec cet objet. Mon mantra, c'est que le bon design suscite une bonne expérience. Si on cherche à dessiner seulement un bel objet, alors on fait fausse route», plaide celui que Bill Gates vient d'attirer dans son giron à titre d'agent de création.
Ce grand amateur de musique, qui a conçu les tout premiers systèmes de composition musicale par ordinateur au tournant des années 70 au Conseil national de recherche du Canada (CNRC), s'est ensuite converti aux sciences informatiques avant d'être recruté comme consultant par Xerox Park, puis par Alias/Wavefront, tout en maintenant sa propre boîte de design, Buxton Design, à Toronto.
Recruté en 2006 par Microsoft Research comme chercheur principal, Bill Buxton fait aujourd'hui office de grand chaman de la créativité au sein de l'empire du grand Bill. Son rôle: imposer la folie et le goût du risque aux administrateurs et faire en sorte que la créativité s'impose au détour de chaque décision. «Mon travail à Microsoft consiste à accorder le même poids au design qu'à la technique et au business. En tant que chercheur principal, c'est toute la culture de l'organisation que je dois concevoir pour faire en sorte que les conditions soient réunies afin de faire naître la créativité», affirme cet entremetteur d'esprits créatifs.
«Avoir de bonnes idées ne pose pas de problème. 80 % de mon énergie est consacrée à créer les conditions favorables pour faire émerger ces bonnes idées et à m'assurer que l'entreprise en fasse quelque chose», relance-t-il.
De conférence en conférence, des milliers d'étudiants en design boivent chaque année les paroles de ce gourou bohème aux allures de soixante-huitard, toujours professeur associé à l'Université de Toronto.
Cette semaine, il inculquait les théories décrites dans son livre, intitulé Sketching User Experiences - Getting the Design Right and the Right Design, à des professeurs et des étudiants en design industriel de l'Université de Montréal.
Le salut par la créativité
Dans le marché grouillant des nouvelles technologies, seules les entreprises qui laisseront libre cours au risque et à la créativité se tireront d'affaire, plaide-t-il. On peut compter sur Buxton pour donner l'exemple d'une expédition hors piste, marquée par le sauvetage d'un de ses amis enfoui sous une avalanche, afin de convaincre que le risque valait la peine d'être couru puisque tous avaient l'expérience et le savoir technique requis pour réagir correctement à ce petit imprévu.
Électron libre, Buxton, quand il n'est pas dans son kayak ou en train d'escalader un sommet, n'a de cesse de faire l'éloge du risque. À son avis, pas de création ni de progrès sans risques. «À long terme, la sécurité tue la créativité. Elle est beaucoup plus dangereuse que le risque», répète-t-il comme un mantra.
Plus encore, les entreprises qui, par souci d'économie, n'accordent pas au design intelligent la même importance qu'à la technique, au marketing ou à l'administration seront condamnées à l'échec, dit-il. «Y a-t-il un chef du design dans votre entreprise qui prend part aux décisions majeures? C'est la question que doivent se poser les entreprises», affirme cette tête chercheuse.
D'ailleurs, Buxton déplore qu'on accorde aussi peu d'importance à la créativité dans la société en général. S'il a pu contribuer à la création des premiers écrans tactiles, c'est parce que le CNRC, à l'époque, a investi dans les tout premiers instruments actionnés par ordinateur, par la suite transformés notamment pour créer des films d'animation.
«Je ne crois pas que cela aurait pu être inventé par des informaticiens traditionnels. Avec le gouvernement actuel, cela n'aurait pas pu se produire, et tout un secteur de l'économie, celui des technologies de l'animation au Canada, n'aurait jamais éclos. Travailler avec des artistes est très valable. Plusieurs Prix Nobel, dont Benting [l'inventeur de l'insuline], étaient des musiciens. Si on veut aller de l'avant, il faut faire place à la culture», dit-il.
La recette d'Apple
Le concurrent d'Apple voit d'ailleurs dans la success story de ses rivaux la preuve de ses théories. Après avoir surfé sur le succès de son tout premier Mac, dans les années 80, Apple a périclité en 1996 et la valeur de ses actions a atteint un niveau plancher historique. Sa résurrection n'a été possible qu'avec le retour de son cofondateur, Steve Jobs, un créateur visionnaire, qui a misé sur la création.
«La première chose que Jobs a faite, ç'a été de rencontrer l'équipe du design et d'intégrer toute l'entreprise dans la relance. Quelques mois plus tard, le premier iMac était né. Jonathan Yve, qui a piloté le design du iMac et du iPod, était pourtant chef du design depuis 1992. Cela démontre qu'il faut plus que du talent. Il a fallu de la vision et un chef d'orchestre, et Steve Jobs a joué ce rôle», dit Buxton.
La renaissance d'Apple, plaide-t-il, repose en grande partie sur le design. La croyance selon laquelle tout succès repose sur les prouesses techniques des appareils est pure mystification, selon lui. À preuve, les premiers iPod, mis sur le marché par Apple en 2001, étaient des bijoux de design mais comportaient de nombreuses failles techniques. «Il n'y a pas eu de succès instantané. Les premiers lecteurs MP3 ont été créés en 1998 [trois ans plus tôt], et il a fallu quatre générations d'iPod avant que les ventes d'Apple atteignent leur apogée, à l'automne 2005», rappelle Buxton.
Le iPod et le iMac sont des illustrations parfaites du design mis au service de l'innovation. Devenus des icônes en raison de leur esthétique minimaliste et distinctive, ces objets-cultes ont réussi à créer des écosystèmes, notamment en mariant le iPod au phénomène du magasin en ligne iTunes ainsi qu'à tous les accessoires favorisant l'intégration du fameux lecteur blanc dans plusieurs sphères de la vie (adaptateurs pour l'auto, étuis, écouteurs, etc.).
Redéfinir le design
Ce promoteur d'une approche holistique du design croit aux objets simples qui brillent par l'intelligence de leur interactivité et par la force des valeurs qu'ils portent. Strictement fonctionnel, le fameux modèle T produit à des millions d'exemplaires par Ford a dû être totalement repensé le jour où General Motors a engagé un designer pour produire la Cadillac LaSalle de 1927, changeant à jamais l'image de la voiture avec sa carrosserie aux courbes voluptueuses, formées à partir de moules d'argile. Ford a dû stopper sa chaîne de production pendant six mois pour s'ajuster.
«Aujourd'hui, le design se trouve à une croisée des chemins similaire. Il faut revoir notre définition du design, comme ce fut le cas en 1927. La question qu'on doit se poser, ce n'est pas: "Mon MP3 fonctionne-t-il bien?" On doit se demander s'il s'intègre à notre vie, s'il interagit avec un téléphone, un ordi et tout un écosystème», pense Buxton.
D'ailleurs, les entreprises à l'affût du prochain éclair de génie pour provoquer une révolution rêvent en couleur, croit le designer. La plus grande difficulté n'est pas d'avoir de nouvelles idées mais de reconnaître qu'il s'agit d'idées novatrices, promises à un grand avenir. À preuve, la souris, utilisée aujourd'hui sur la plupart des ordinateurs et commercialisée pour la première fois par Apple en 1984, a été inventée en 1961, 23 ans plus tôt.
Le diktat de la rentabilité à court terme sape trop souvent les élans créatifs et la part de folie nécessaire à la poursuite des projets novateurs.
«En moyenne, dix ans de travail sont nécessaires avant qu'une technologie ne soit commercialisée. Les succès de demain sont toujours fondés sur les réalisations d'hier. Cela signifie que la technologie nécessaire à la création du iPod existait bien avant qu'il ne soit conçu. Cela signifie que ce qui sera une "innovation" dans nos vies demain existe déjà quelque part», soutient ce grand sage à la mèche rebelle.
S'il était né au début du siècle dernier, Bill Buxton aurait sûrement frayé avec les surréalistes et clamé: «Ceci n'est pas une pipe», comme Magritte. Pour lui, le succès d'un objet ne tient pas à ses seules lignes ou à sa beauté stricte mais à sa faculté de susciter de nouvelles émotions, de changer nos vies, voire de changer les valeurs de la société.
En dessinant sa pipe et ses chapeaux melon sur des fonds de scène loufoques et surréels, le peintre René Magritte voulait montrer qu'une pipe peinte, même reproduite de la façon la plus réaliste possible, n'a rien à voir avec la réalité d'une pipe qu'on peut bourrer et fumer en soufflant de magnifiques volutes.
Buxton aurait aimé. Quinquagénaire, fou de vélo de montagne et maniaque d'expéditions en plein air, il ne voit pas dans un beau vélo une simple machine à pédaler mais un appareil capable de susciter de nouvelles expériences, des émotions fortes, et de vous mener hors des sentiers battus. L'oeil pétillant, cet ex-musicien devenu spécialiste de l'interface utilisateur, pionnier des sciences informatiques, plaide aujourd'hui pour une redéfinition du design.
«On pense toujours au design en fonction de l'objet. Mais le design, c'est d'abord l'expérience et l'interaction avec cet objet. Mon mantra, c'est que le bon design suscite une bonne expérience. Si on cherche à dessiner seulement un bel objet, alors on fait fausse route», plaide celui que Bill Gates vient d'attirer dans son giron à titre d'agent de création.
Ce grand amateur de musique, qui a conçu les tout premiers systèmes de composition musicale par ordinateur au tournant des années 70 au Conseil national de recherche du Canada (CNRC), s'est ensuite converti aux sciences informatiques avant d'être recruté comme consultant par Xerox Park, puis par Alias/Wavefront, tout en maintenant sa propre boîte de design, Buxton Design, à Toronto.
Recruté en 2006 par Microsoft Research comme chercheur principal, Bill Buxton fait aujourd'hui office de grand chaman de la créativité au sein de l'empire du grand Bill. Son rôle: imposer la folie et le goût du risque aux administrateurs et faire en sorte que la créativité s'impose au détour de chaque décision. «Mon travail à Microsoft consiste à accorder le même poids au design qu'à la technique et au business. En tant que chercheur principal, c'est toute la culture de l'organisation que je dois concevoir pour faire en sorte que les conditions soient réunies afin de faire naître la créativité», affirme cet entremetteur d'esprits créatifs.
«Avoir de bonnes idées ne pose pas de problème. 80 % de mon énergie est consacrée à créer les conditions favorables pour faire émerger ces bonnes idées et à m'assurer que l'entreprise en fasse quelque chose», relance-t-il.
De conférence en conférence, des milliers d'étudiants en design boivent chaque année les paroles de ce gourou bohème aux allures de soixante-huitard, toujours professeur associé à l'Université de Toronto.
Cette semaine, il inculquait les théories décrites dans son livre, intitulé Sketching User Experiences - Getting the Design Right and the Right Design, à des professeurs et des étudiants en design industriel de l'Université de Montréal.
Le salut par la créativité
Dans le marché grouillant des nouvelles technologies, seules les entreprises qui laisseront libre cours au risque et à la créativité se tireront d'affaire, plaide-t-il. On peut compter sur Buxton pour donner l'exemple d'une expédition hors piste, marquée par le sauvetage d'un de ses amis enfoui sous une avalanche, afin de convaincre que le risque valait la peine d'être couru puisque tous avaient l'expérience et le savoir technique requis pour réagir correctement à ce petit imprévu.
Électron libre, Buxton, quand il n'est pas dans son kayak ou en train d'escalader un sommet, n'a de cesse de faire l'éloge du risque. À son avis, pas de création ni de progrès sans risques. «À long terme, la sécurité tue la créativité. Elle est beaucoup plus dangereuse que le risque», répète-t-il comme un mantra.
Plus encore, les entreprises qui, par souci d'économie, n'accordent pas au design intelligent la même importance qu'à la technique, au marketing ou à l'administration seront condamnées à l'échec, dit-il. «Y a-t-il un chef du design dans votre entreprise qui prend part aux décisions majeures? C'est la question que doivent se poser les entreprises», affirme cette tête chercheuse.
D'ailleurs, Buxton déplore qu'on accorde aussi peu d'importance à la créativité dans la société en général. S'il a pu contribuer à la création des premiers écrans tactiles, c'est parce que le CNRC, à l'époque, a investi dans les tout premiers instruments actionnés par ordinateur, par la suite transformés notamment pour créer des films d'animation.
«Je ne crois pas que cela aurait pu être inventé par des informaticiens traditionnels. Avec le gouvernement actuel, cela n'aurait pas pu se produire, et tout un secteur de l'économie, celui des technologies de l'animation au Canada, n'aurait jamais éclos. Travailler avec des artistes est très valable. Plusieurs Prix Nobel, dont Benting [l'inventeur de l'insuline], étaient des musiciens. Si on veut aller de l'avant, il faut faire place à la culture», dit-il.
La recette d'Apple
Le concurrent d'Apple voit d'ailleurs dans la success story de ses rivaux la preuve de ses théories. Après avoir surfé sur le succès de son tout premier Mac, dans les années 80, Apple a périclité en 1996 et la valeur de ses actions a atteint un niveau plancher historique. Sa résurrection n'a été possible qu'avec le retour de son cofondateur, Steve Jobs, un créateur visionnaire, qui a misé sur la création.
«La première chose que Jobs a faite, ç'a été de rencontrer l'équipe du design et d'intégrer toute l'entreprise dans la relance. Quelques mois plus tard, le premier iMac était né. Jonathan Yve, qui a piloté le design du iMac et du iPod, était pourtant chef du design depuis 1992. Cela démontre qu'il faut plus que du talent. Il a fallu de la vision et un chef d'orchestre, et Steve Jobs a joué ce rôle», dit Buxton.
La renaissance d'Apple, plaide-t-il, repose en grande partie sur le design. La croyance selon laquelle tout succès repose sur les prouesses techniques des appareils est pure mystification, selon lui. À preuve, les premiers iPod, mis sur le marché par Apple en 2001, étaient des bijoux de design mais comportaient de nombreuses failles techniques. «Il n'y a pas eu de succès instantané. Les premiers lecteurs MP3 ont été créés en 1998 [trois ans plus tôt], et il a fallu quatre générations d'iPod avant que les ventes d'Apple atteignent leur apogée, à l'automne 2005», rappelle Buxton.
Le iPod et le iMac sont des illustrations parfaites du design mis au service de l'innovation. Devenus des icônes en raison de leur esthétique minimaliste et distinctive, ces objets-cultes ont réussi à créer des écosystèmes, notamment en mariant le iPod au phénomène du magasin en ligne iTunes ainsi qu'à tous les accessoires favorisant l'intégration du fameux lecteur blanc dans plusieurs sphères de la vie (adaptateurs pour l'auto, étuis, écouteurs, etc.).
Redéfinir le design
Ce promoteur d'une approche holistique du design croit aux objets simples qui brillent par l'intelligence de leur interactivité et par la force des valeurs qu'ils portent. Strictement fonctionnel, le fameux modèle T produit à des millions d'exemplaires par Ford a dû être totalement repensé le jour où General Motors a engagé un designer pour produire la Cadillac LaSalle de 1927, changeant à jamais l'image de la voiture avec sa carrosserie aux courbes voluptueuses, formées à partir de moules d'argile. Ford a dû stopper sa chaîne de production pendant six mois pour s'ajuster.
«Aujourd'hui, le design se trouve à une croisée des chemins similaire. Il faut revoir notre définition du design, comme ce fut le cas en 1927. La question qu'on doit se poser, ce n'est pas: "Mon MP3 fonctionne-t-il bien?" On doit se demander s'il s'intègre à notre vie, s'il interagit avec un téléphone, un ordi et tout un écosystème», pense Buxton.
D'ailleurs, les entreprises à l'affût du prochain éclair de génie pour provoquer une révolution rêvent en couleur, croit le designer. La plus grande difficulté n'est pas d'avoir de nouvelles idées mais de reconnaître qu'il s'agit d'idées novatrices, promises à un grand avenir. À preuve, la souris, utilisée aujourd'hui sur la plupart des ordinateurs et commercialisée pour la première fois par Apple en 1984, a été inventée en 1961, 23 ans plus tôt.
Le diktat de la rentabilité à court terme sape trop souvent les élans créatifs et la part de folie nécessaire à la poursuite des projets novateurs.
«En moyenne, dix ans de travail sont nécessaires avant qu'une technologie ne soit commercialisée. Les succès de demain sont toujours fondés sur les réalisations d'hier. Cela signifie que la technologie nécessaire à la création du iPod existait bien avant qu'il ne soit conçu. Cela signifie que ce qui sera une "innovation" dans nos vies demain existe déjà quelque part», soutient ce grand sage à la mèche rebelle.
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