Le «monstre» que les «paysans» voudraient abattre - L'UPA n'est pas monolithique
Michel Morisset - Professeur titulaire et directeur du Groupe de recherche en économie et politiques agricoles (GREPA) de l'Université Laval
23 février 2008
Actualités économiques
Il faut abattre le monstre: tel semblait être la semaine dernière le cri de ralliement des «paysans», des journalistes et des éditorialistes qui avaient trouvé un «Robin des Bois» en Jean Pronovost et sa commission. Abattons le monopole qui opprime, qui exploite, qui contrôle... jusqu'au ministre de l'Agriculture lui-même, pauvre victime.
Peu de voix, si ce n'est en son sein, ont pris position en faveur de l'UPA. Certains diront qu'il n'y avait aucun besoin, l'organe suprême, le conseil des ministres, étant intervenu avant l'hallali. Que doit-on comprendre de cette réaction presque affective qui a occulté la publication d'un rapport tellement attendu et qui méritait un traitement plus approfondi?
Avec la montée de la question environnementale, tout particulièrement depuis le début des années 2000, des voix éparses se sont fédérées, qui pour se mobiliser contre les porcheries, qui pour promouvoir une agriculture à la marge, qui contre la malbouffe ou pour la gastronomie de haut vol.
Tyran national
Tous ces sujets vertueux ont trouvé dans tous les segments de la presse une écoute attentive et même complice. Pages et antennes se sont relayées pour décrire tantôt les malheurs de la petite agriculture, tantôt les joies du copieux samedi soir au goût du terroir. De fil en aiguille, on a trouvé les mots pour désigner le coupable de tous ces maux. Il fallait viser le noir vite et juste, l'urgence menaçait la petite agriculture, l'eau, l'air, les régions rurales, la nature, la santé, les générations et la postérité.
[On s'est] coalisé pour désigner le coupable, l'immonde monopole, source de tous nos maux, notre tyran national, l'UPA. Derrière ce paravent se cachent tous les satyres industriels de l'agriculture et de l'agroalimentaire, promoteurs du hamburger, alliés objectifs des McDonald's de la terre, de Wal-Mart, pourquoi pas, pollueurs et videurs de campagnes profondes, faiseurs de ministres et défaiseurs de gouvernements. Abattre le monstre tentaculaire, c'est redonner rien de moins que la liberté à la campagne oppressée, à l'agriculture marginale, aux lacs et aux rivières. Mais risquons notre vie pour nous approcher du monstre!
Organisation plurielle
Pour ceux qui ont de mauvaises fréquentations et pour reprendre une expression en voie de devenir populaire, l'UPA est une organisation plurielle. Comme organisation unique des agriculteurs, elle est traversée de multiples tensions et contradictions. Concilier les producteurs de porcs avec ceux de céréales ou de lait n'est pas un exercice simple: leurs enjeux et leurs intérêts sont différents quant ils ne sont pas divergents. Garder sous un même toit les producteurs de Saint-Hyacinthe avec ceux de l'Abitibi ou de la Gaspésie commande des concessions mutuelles souvent chaudement négociées.
Mais plus encore, l'enjeu le plus délicat a trait au fait que ce sont des producteurs de tailles diverses qui forment l'agriculture québécoise. À un extrême se trouvent les très grands producteurs, ceux dont l'activité se rapproche le plus de l'organisation industrielle. Ils sont représentés par l'UPA alors que leur fibre syndicale est très fragile. S'ils s'accommodent de certaines politiques, ils mettraient vite au panier des pans entiers de l'encadrement de l'agriculture familiale québécoise.
Il y a le centre, et c'est ce centre qui dirige l'UPA; parfois, la tendance «ferme à dimension humaine» reprend le dessus; parfois, la logique implacable
du marché surnage. Le récent changement à la
tête de l'UPA doit être compris à cette faveur.
Dans un vote serré, une faction plus régionaliste et tournée vers l'agriculture familiale a timidement pris le dessus.
Reste enfin un groupe d'agriculteurs en voie de sortie, marginaux cherchant la porte d'entrée et d'autres encore pratiquant une activité de loisir, qui forment une masse significative de membres mais concourent très peu à la production qui nourrit le Québec. C'est la résultante de ces forces qui produit la position de l'UPA, et sa force est d'en tenir compte au sein d'instances où sévit l'hyper-démocratisme et où on discourt souvent plus que moins.
Une division néfaste
Si nous nous attardons à la menace qui pèse sur cette organisation très hétérogène, deux aspects doivent être soulignés. La bataille s'apparente à celle de David contre Goliath, ce qui suscite une vaste sympathie pour le paysan qui veut rompre son joug.
Le véritable enjeu n'est toutefois pas là. Il est à l'autre extrémité du spectre, chez cette minorité relativement silencieuse qui contrôle la plus grande partie de certaines productions. L'UPA a plus à craindre de leur scission en matière de pouvoir et de ressources financières que de celle de l'agriculture marginale, volubile et tant adulée. Le résultat d'une telle division serait à n'en point douter un affaiblissement politique de l'agriculture familiale de taille moyenne. Est-ce le résultat recherché?
Il est à souhaiter que la réflexion se poursuive sur les raisons qui ont mené et mènent encore une pareille explosion de joie devant la chute éventuelle de l'UPA. Des pistes se trouvent certes dans l'arrogance de certains dirigeants et permanents, mais plus fondamentalement, il faut examiner le rôle du syndicalisme, son rôle dans la gestion de réglementations et de politiques ainsi que le changement des fonctions exercées au cours de la dernière décennie.
Passés ces premiers moments d'émotion, reste donc à analyser le rapport Pronovost et à regarder en profondeur les problèmes bien réels et complexes qui sont soulevés.
Peu de voix, si ce n'est en son sein, ont pris position en faveur de l'UPA. Certains diront qu'il n'y avait aucun besoin, l'organe suprême, le conseil des ministres, étant intervenu avant l'hallali. Que doit-on comprendre de cette réaction presque affective qui a occulté la publication d'un rapport tellement attendu et qui méritait un traitement plus approfondi?
Avec la montée de la question environnementale, tout particulièrement depuis le début des années 2000, des voix éparses se sont fédérées, qui pour se mobiliser contre les porcheries, qui pour promouvoir une agriculture à la marge, qui contre la malbouffe ou pour la gastronomie de haut vol.
Tyran national
Tous ces sujets vertueux ont trouvé dans tous les segments de la presse une écoute attentive et même complice. Pages et antennes se sont relayées pour décrire tantôt les malheurs de la petite agriculture, tantôt les joies du copieux samedi soir au goût du terroir. De fil en aiguille, on a trouvé les mots pour désigner le coupable de tous ces maux. Il fallait viser le noir vite et juste, l'urgence menaçait la petite agriculture, l'eau, l'air, les régions rurales, la nature, la santé, les générations et la postérité.
[On s'est] coalisé pour désigner le coupable, l'immonde monopole, source de tous nos maux, notre tyran national, l'UPA. Derrière ce paravent se cachent tous les satyres industriels de l'agriculture et de l'agroalimentaire, promoteurs du hamburger, alliés objectifs des McDonald's de la terre, de Wal-Mart, pourquoi pas, pollueurs et videurs de campagnes profondes, faiseurs de ministres et défaiseurs de gouvernements. Abattre le monstre tentaculaire, c'est redonner rien de moins que la liberté à la campagne oppressée, à l'agriculture marginale, aux lacs et aux rivières. Mais risquons notre vie pour nous approcher du monstre!
Organisation plurielle
Pour ceux qui ont de mauvaises fréquentations et pour reprendre une expression en voie de devenir populaire, l'UPA est une organisation plurielle. Comme organisation unique des agriculteurs, elle est traversée de multiples tensions et contradictions. Concilier les producteurs de porcs avec ceux de céréales ou de lait n'est pas un exercice simple: leurs enjeux et leurs intérêts sont différents quant ils ne sont pas divergents. Garder sous un même toit les producteurs de Saint-Hyacinthe avec ceux de l'Abitibi ou de la Gaspésie commande des concessions mutuelles souvent chaudement négociées.
Mais plus encore, l'enjeu le plus délicat a trait au fait que ce sont des producteurs de tailles diverses qui forment l'agriculture québécoise. À un extrême se trouvent les très grands producteurs, ceux dont l'activité se rapproche le plus de l'organisation industrielle. Ils sont représentés par l'UPA alors que leur fibre syndicale est très fragile. S'ils s'accommodent de certaines politiques, ils mettraient vite au panier des pans entiers de l'encadrement de l'agriculture familiale québécoise.
Il y a le centre, et c'est ce centre qui dirige l'UPA; parfois, la tendance «ferme à dimension humaine» reprend le dessus; parfois, la logique implacable
du marché surnage. Le récent changement à la
tête de l'UPA doit être compris à cette faveur.
Dans un vote serré, une faction plus régionaliste et tournée vers l'agriculture familiale a timidement pris le dessus.
Reste enfin un groupe d'agriculteurs en voie de sortie, marginaux cherchant la porte d'entrée et d'autres encore pratiquant une activité de loisir, qui forment une masse significative de membres mais concourent très peu à la production qui nourrit le Québec. C'est la résultante de ces forces qui produit la position de l'UPA, et sa force est d'en tenir compte au sein d'instances où sévit l'hyper-démocratisme et où on discourt souvent plus que moins.
Une division néfaste
Si nous nous attardons à la menace qui pèse sur cette organisation très hétérogène, deux aspects doivent être soulignés. La bataille s'apparente à celle de David contre Goliath, ce qui suscite une vaste sympathie pour le paysan qui veut rompre son joug.
Le véritable enjeu n'est toutefois pas là. Il est à l'autre extrémité du spectre, chez cette minorité relativement silencieuse qui contrôle la plus grande partie de certaines productions. L'UPA a plus à craindre de leur scission en matière de pouvoir et de ressources financières que de celle de l'agriculture marginale, volubile et tant adulée. Le résultat d'une telle division serait à n'en point douter un affaiblissement politique de l'agriculture familiale de taille moyenne. Est-ce le résultat recherché?
Il est à souhaiter que la réflexion se poursuive sur les raisons qui ont mené et mènent encore une pareille explosion de joie devant la chute éventuelle de l'UPA. Des pistes se trouvent certes dans l'arrogance de certains dirigeants et permanents, mais plus fondamentalement, il faut examiner le rôle du syndicalisme, son rôle dans la gestion de réglementations et de politiques ainsi que le changement des fonctions exercées au cours de la dernière décennie.
Passés ces premiers moments d'émotion, reste donc à analyser le rapport Pronovost et à regarder en profondeur les problèmes bien réels et complexes qui sont soulevés.
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