Atchoum!
Photo : Agence Reuters
On en était venu à croire, pendant un temps, que l'on saurait faire mentir le dicton voulant que, lorsque les États-Unis éternuent, tout le monde attrape le rhume. Le spectre grandissant d'une récession dans la plus grande économie mondiale et la débâcle des places boursières de la planète sont venus remettre en perspective ce nouveau sentiment d'indépendance, particulièrement au Canada.
C'était à croire, cette semaine, que la déconfiture de toutes ces places boursières faisait plaisir aux analystes et autres observateurs de l'économie. «Le marché est finalement en train de se réveiller et de revenir à la réalité», a par exemple déclaré cette semaine Murray Leith, directeur de la recherche pour la firme d'investissement Odlum Brown de Vancouver. «De penser que les États-Unis puissent se diriger vers une récession sans que cela ait un impact sur les autres est une idée vraiment ridicule», a-t-il déclaré. «Une chose est certaine, a affirmé à son tour Sherry Cooper, économiste en chef à la BMO, le reste du monde ne se découplera pas du ralentissement de l'économie américaine.»
Ces propos sur l'impact de l'économie américaine sur le reste du monde n'auront rien de particulièrement audacieux aux yeux de ceux qui ne suivent pas de trop près l'actualité économique. Tout le monde ne sait-il pas, se demanderont-ils, que les États-Unis ont la plus grosse économie du monde et qu'à ce titre, sa moindre inflexion a nécessairement un impact sur les autres pays? Cette vérité n'est-elle pas inscrite dans le patrimoine génétique des économies québécoise et canadienne?
«Découplage»
Ce que ces gens ne savent pas, c'est que de nombreux économistes de firmes aussi connues que Goldman Sachs et Morgan Stanley s'étaient entichés récemment d'une nouvelle idée voulant que l'on assisterait, depuis les dernières années, à un «découplage» entre l'économie américaine et le reste de l'économie mondiale. On en voulait notamment pour preuve, l'an dernier, le fait que le ralentissement économique des États-Unis ne semblait pas avoir d'impact sur la croissance des autres pays, notamment celle des pays émergents, comme la Chine et l'Inde.
On expliquait ce phénomène par la perte de poids relative du géant américain, qui ne compte plus que pour 20 % de l'économie mondiale, contre 19 % pour l'Union européenne, 6 % pour le Japon, 18 % pour la Chine et les autres pays de la région, comme la Corée et Hong Kong, et 37 % pour tous les autres. Le Fonds monétaire international (FMI) soulignait, dans un rapport qui a fait beaucoup de bruit en avril, que le commerce avec les États-Unis tendait à perdre de l'importance aussi bien pour les autres pays développés que pour les économies émergentes. On y observait également qu'un bon nombre de ces pays pouvaient compter sur des marchés intérieurs de plus en plus solides. Le FMI notait aussi que le ralentissement en cours aux États-Unis était principalement causé, cette fois, par des problèmes qui leur étaient propres, comme l'éclatement de la bulle immobilière, plutôt que par des facteurs plus répandus, comme une flambée des prix du pétrole ou un vaste effondrement des valeurs boursières.
Un grand nombre d'analystes d'ici en concluaient que le ralentissement économique américain ne devrait pas trop affecter le Canada. Les exportations canadiennes vers les États-Unis seraient bien sûr touchées, disaient-ils, mais les économies émergentes continueraient d'acheter à fort prix nos matières premières. Et puis, le marché intérieur se portait remarquablement bien grâce, notamment, à un secteur immobilier en bonne santé, une forte création d'emplois et des finances publiques saines.
Retour à la réalité ou changement graduel?
La dégradation de la situation aux États-Unis a tout de même graduellement incité les prévisionnistes à réviser chacun leur tour leurs projections à la baisse. La chute spectaculaire de l'ensemble des grandes Bourses de la planète depuis le début de l'année semble aujourd'hui porter un coup fatal à la théorie du «découplage». «Le nouveau mot à la mode est "recouplage"», a lancé avec ironie cette semaine le chroniqueur financier du Globe and Mail, David Parkinson.
Ce n'est pas parce que l'on parle d'une réduction de l'importance relative des États-Unis dans l'économie mondiale que cela veut dire qu'ils ont perdu toute influence, a rectifié cette semaine l'économiste à la Banque TD, Richard Kelly, dans une étude sur le sujet. Après tout, l'économie mondiale n'a jamais été aussi intégrée, le géant américain demeure la première économie et la première puissance financière au monde, et les pays émergents continuent de vendre 90 % de leurs exportations aux économies développées. Aussi, «si le risque de crise économique est minimal dans ces pays émergents, celui d'un certain ralentissement économique est clair», dit-il. «Heureusement, il ne sera pas nécessaire que ces pays accomplissent des exploits exceptionnels pour permettre à l'économie mondiale de continuer de croître, observe l'économiste, ils devront seulement rester en santé.»
«Le découplage n'est pas un mythe», a répété cette semaine l'influent magazine britannique The Economist à propos du lien entre l'économie américaine et les économies asiatiques. «Mais cette expression est trompeuse, parce qu'elle semble dire qu'une récession américaine n'aurait aucun impact sur l'Asie. Bien sûr que les exportations et les profits seront réduits. L'argument pertinent est qu'ils seront bien moins affectés qu'ils ne l'ont été lors des derniers ralentissements américains.»
Dans son rapport du mois d'avril sur la question, le FMI estimait qu'une baisse de 1 % du produit intérieur brut (PIB) américain se traduit par une diminution de 0,16 % du PIB mondial. L'impact serait le même sur l'ensemble des autres pays développés, mais irait en grandissant à mesure que les liens économiques avec les États-Unis se resserrent. La baisse serait ainsi de 0,25 % pour l'ensemble des économies d'Amérique latine, de 0,4 % au Mexique et de 0,5 % pour le voisin canadien.
Les voisins
Dans une autre étude plus détaillée, publiée celle-là au début du mois, le FMI révise à la hausse l'influence qu'il prête à l'économie américaine sur le Canada. Selon cette étude, une variation (à la hausse ou à la baisse) du PIB américain de 1 % se traduirait rapidement par un mouvement similaire de 0,25 % du PIB canadien. Au bout de deux ans, cet impact serait presque de 1 pour 1, avec une variation de 0,75 % à 0,80 %. Ce degré de corrélation entre les deux économies n'aurait pas changé en plus de 30 ans malgré l'accord de libre-échange, rapporte l'étude. La seule différence est que le principal canal de transmission de ces «chocs» ne serait plus le commerce, mais les marchés financiers et les Bourses, suivis par le commerce puis par le prix des matières premières.
Prenant acte de la dégradation de la situation économique aux États-Unis, la Banque du Canada a fortement révisé à la baisse, jeudi, ses prévisions de croissance au pays pour 2008. Elle a toutefois réitéré sa foi dans la «robustesse» de la demande intérieure canadienne, dans le maintien de prix élevés pour nos matières premières, grâce aux économies émergentes, ainsi que dans ses moyens, et ceux des gouvernements, d'injecter au besoin de l'argent frais dans l'économie.
«Le choc sera beaucoup plus dur pour les provinces exportatrices du Québec et de l'Ontario que pour les provinces de l'Ouest», prévient Yanick Desnoyers, économiste principal à la Banque Nationale. La dernière récession américaine de 2001 avait surtout affecté les entreprises aux États-Unis, note-t-il. «Cette fois-ci, ce sont les consommateurs américains qui sont en cause. Cela frappera plus directement nos exportations. Même si le Canada dans son ensemble évitera probablement la récession, je ne serais pas étonné que des régions manufacturières situées près de la frontière américaine, comme la Beauce ou l'Estrie, n'aient pas cette chance.»
Le Québec et l'Ontario échapperont de justesse à la récession en 2008 avec, respectivement, des taux de croissance d'à peine 0,6 % et 0,7 %, dit Robert Hogue, économiste principal de BMO Marchés des capitaux. La situation risque d'être encore pire si la crise économique se révèle plus longue et plus grave aux États-Unis, précise-t-il. «Notre secteur des exportations est déjà mal en point. C'est vrai que la demande intérieure reste forte, mais il faut se méfier de la psychologie des marchés, comme de celle des consommateurs. Il suffirait que la crise s'étire aux États-Unis pour que le doute s'installe au Canada et que les dépenses au pays chutent.»
«Je comprends que l'on aimerait cela, parfois, que notre économie soit moins sensible à ce qui se passe aux États-Unis, dit Robert Hogue, mais la réalité est qu'on ne les suit jamais de très loin.»
C'était à croire, cette semaine, que la déconfiture de toutes ces places boursières faisait plaisir aux analystes et autres observateurs de l'économie. «Le marché est finalement en train de se réveiller et de revenir à la réalité», a par exemple déclaré cette semaine Murray Leith, directeur de la recherche pour la firme d'investissement Odlum Brown de Vancouver. «De penser que les États-Unis puissent se diriger vers une récession sans que cela ait un impact sur les autres est une idée vraiment ridicule», a-t-il déclaré. «Une chose est certaine, a affirmé à son tour Sherry Cooper, économiste en chef à la BMO, le reste du monde ne se découplera pas du ralentissement de l'économie américaine.»
Ces propos sur l'impact de l'économie américaine sur le reste du monde n'auront rien de particulièrement audacieux aux yeux de ceux qui ne suivent pas de trop près l'actualité économique. Tout le monde ne sait-il pas, se demanderont-ils, que les États-Unis ont la plus grosse économie du monde et qu'à ce titre, sa moindre inflexion a nécessairement un impact sur les autres pays? Cette vérité n'est-elle pas inscrite dans le patrimoine génétique des économies québécoise et canadienne?
«Découplage»
Ce que ces gens ne savent pas, c'est que de nombreux économistes de firmes aussi connues que Goldman Sachs et Morgan Stanley s'étaient entichés récemment d'une nouvelle idée voulant que l'on assisterait, depuis les dernières années, à un «découplage» entre l'économie américaine et le reste de l'économie mondiale. On en voulait notamment pour preuve, l'an dernier, le fait que le ralentissement économique des États-Unis ne semblait pas avoir d'impact sur la croissance des autres pays, notamment celle des pays émergents, comme la Chine et l'Inde.
On expliquait ce phénomène par la perte de poids relative du géant américain, qui ne compte plus que pour 20 % de l'économie mondiale, contre 19 % pour l'Union européenne, 6 % pour le Japon, 18 % pour la Chine et les autres pays de la région, comme la Corée et Hong Kong, et 37 % pour tous les autres. Le Fonds monétaire international (FMI) soulignait, dans un rapport qui a fait beaucoup de bruit en avril, que le commerce avec les États-Unis tendait à perdre de l'importance aussi bien pour les autres pays développés que pour les économies émergentes. On y observait également qu'un bon nombre de ces pays pouvaient compter sur des marchés intérieurs de plus en plus solides. Le FMI notait aussi que le ralentissement en cours aux États-Unis était principalement causé, cette fois, par des problèmes qui leur étaient propres, comme l'éclatement de la bulle immobilière, plutôt que par des facteurs plus répandus, comme une flambée des prix du pétrole ou un vaste effondrement des valeurs boursières.
Un grand nombre d'analystes d'ici en concluaient que le ralentissement économique américain ne devrait pas trop affecter le Canada. Les exportations canadiennes vers les États-Unis seraient bien sûr touchées, disaient-ils, mais les économies émergentes continueraient d'acheter à fort prix nos matières premières. Et puis, le marché intérieur se portait remarquablement bien grâce, notamment, à un secteur immobilier en bonne santé, une forte création d'emplois et des finances publiques saines.
Retour à la réalité ou changement graduel?
La dégradation de la situation aux États-Unis a tout de même graduellement incité les prévisionnistes à réviser chacun leur tour leurs projections à la baisse. La chute spectaculaire de l'ensemble des grandes Bourses de la planète depuis le début de l'année semble aujourd'hui porter un coup fatal à la théorie du «découplage». «Le nouveau mot à la mode est "recouplage"», a lancé avec ironie cette semaine le chroniqueur financier du Globe and Mail, David Parkinson.
Ce n'est pas parce que l'on parle d'une réduction de l'importance relative des États-Unis dans l'économie mondiale que cela veut dire qu'ils ont perdu toute influence, a rectifié cette semaine l'économiste à la Banque TD, Richard Kelly, dans une étude sur le sujet. Après tout, l'économie mondiale n'a jamais été aussi intégrée, le géant américain demeure la première économie et la première puissance financière au monde, et les pays émergents continuent de vendre 90 % de leurs exportations aux économies développées. Aussi, «si le risque de crise économique est minimal dans ces pays émergents, celui d'un certain ralentissement économique est clair», dit-il. «Heureusement, il ne sera pas nécessaire que ces pays accomplissent des exploits exceptionnels pour permettre à l'économie mondiale de continuer de croître, observe l'économiste, ils devront seulement rester en santé.»
«Le découplage n'est pas un mythe», a répété cette semaine l'influent magazine britannique The Economist à propos du lien entre l'économie américaine et les économies asiatiques. «Mais cette expression est trompeuse, parce qu'elle semble dire qu'une récession américaine n'aurait aucun impact sur l'Asie. Bien sûr que les exportations et les profits seront réduits. L'argument pertinent est qu'ils seront bien moins affectés qu'ils ne l'ont été lors des derniers ralentissements américains.»
Dans son rapport du mois d'avril sur la question, le FMI estimait qu'une baisse de 1 % du produit intérieur brut (PIB) américain se traduit par une diminution de 0,16 % du PIB mondial. L'impact serait le même sur l'ensemble des autres pays développés, mais irait en grandissant à mesure que les liens économiques avec les États-Unis se resserrent. La baisse serait ainsi de 0,25 % pour l'ensemble des économies d'Amérique latine, de 0,4 % au Mexique et de 0,5 % pour le voisin canadien.
Les voisins
Dans une autre étude plus détaillée, publiée celle-là au début du mois, le FMI révise à la hausse l'influence qu'il prête à l'économie américaine sur le Canada. Selon cette étude, une variation (à la hausse ou à la baisse) du PIB américain de 1 % se traduirait rapidement par un mouvement similaire de 0,25 % du PIB canadien. Au bout de deux ans, cet impact serait presque de 1 pour 1, avec une variation de 0,75 % à 0,80 %. Ce degré de corrélation entre les deux économies n'aurait pas changé en plus de 30 ans malgré l'accord de libre-échange, rapporte l'étude. La seule différence est que le principal canal de transmission de ces «chocs» ne serait plus le commerce, mais les marchés financiers et les Bourses, suivis par le commerce puis par le prix des matières premières.
Prenant acte de la dégradation de la situation économique aux États-Unis, la Banque du Canada a fortement révisé à la baisse, jeudi, ses prévisions de croissance au pays pour 2008. Elle a toutefois réitéré sa foi dans la «robustesse» de la demande intérieure canadienne, dans le maintien de prix élevés pour nos matières premières, grâce aux économies émergentes, ainsi que dans ses moyens, et ceux des gouvernements, d'injecter au besoin de l'argent frais dans l'économie.
«Le choc sera beaucoup plus dur pour les provinces exportatrices du Québec et de l'Ontario que pour les provinces de l'Ouest», prévient Yanick Desnoyers, économiste principal à la Banque Nationale. La dernière récession américaine de 2001 avait surtout affecté les entreprises aux États-Unis, note-t-il. «Cette fois-ci, ce sont les consommateurs américains qui sont en cause. Cela frappera plus directement nos exportations. Même si le Canada dans son ensemble évitera probablement la récession, je ne serais pas étonné que des régions manufacturières situées près de la frontière américaine, comme la Beauce ou l'Estrie, n'aient pas cette chance.»
Le Québec et l'Ontario échapperont de justesse à la récession en 2008 avec, respectivement, des taux de croissance d'à peine 0,6 % et 0,7 %, dit Robert Hogue, économiste principal de BMO Marchés des capitaux. La situation risque d'être encore pire si la crise économique se révèle plus longue et plus grave aux États-Unis, précise-t-il. «Notre secteur des exportations est déjà mal en point. C'est vrai que la demande intérieure reste forte, mais il faut se méfier de la psychologie des marchés, comme de celle des consommateurs. Il suffirait que la crise s'étire aux États-Unis pour que le doute s'installe au Canada et que les dépenses au pays chutent.»
«Je comprends que l'on aimerait cela, parfois, que notre économie soit moins sensible à ce qui se passe aux États-Unis, dit Robert Hogue, mais la réalité est qu'on ne les suit jamais de très loin.»
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