L'euro, une monnaie dépolitisée
5 novembre 2007
Actualités économiques
Faut-il s'attendre à une guerre monétaire mondiale? La réunion des ministres des Finances du G7, à Washington, vendredi 19 octobre, s'est soldée par un échec. Aucune solution n'a été esquissée pour mettre fin aux vives tensions qui opposent, sur le marché des changes, le yen japonais, le dollar américain et l'euro. Pour faire diversion et pour masquer leurs désaccords, les grands argentiers des sept pays les plus industrialisés de la planète ont lancé un nouvel ultimatum à la Chine, absente de la rencontre, pour qu'elle réévalue sa monnaie.
Pas un mot en revanche, sur la grave crise de couple que connaissent l'euro et le dollar, les deux principales devises de la planète. Comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes monétaires possibles. La devise européenne se situe pourtant à des sommets historiques (1,4438 $US lundi dernier), ce qui, pour les nostalgiques, correspond à un niveau de 4,54 francs pour 1 $US, qui avait suffisamment inquiété, au milieu des années 1980, pour justifier les accords du Louvre.
Comment interpréter, alors, le silence du G7? Une forme de résignation face à une chute du billet vert que de nombreux économistes jugent depuis longtemps inéluctable? Ou la conséquence d'une Europe incapable de contester l'hyperpuissance monétaire américaine? La rencontre de Washington apparaîtra-t-elle un jour comme une sorte de Munich monétaire? Il ne manque pas de bonnes raisons économiques pour justifier la faiblesse du dollar. La crise des crédits hypothécaires américains à risques a cassé l'incroyable dynamisme dont faisait preuve la première économie mondiale depuis plusieurs années.
La déroute du marché immobilier ne pèse pas seulement sur le moral des ménages américains, qui, se sentant moins riches parce que la valeur de leur logement diminue, risquent de moins consommer. Elle suscite aussi l'inquiétude des milieux financiers internationaux à l'endroit d'une Amérique prise en flagrant délit de laisser-faire financier et confrontée à ses propres excès. Comme celui qui a consisté, pour des établissements de crédit peu scrupuleux, à prêter de l'argent à des taux prohibitifs à des ménages qui n'avaient pas les moyens d'emprunter. Preuve de cette défiance des investisseurs du monde entier, la balance américaine des capitaux a accusé un déficit record en août de 69,3 milliards de dollars.
Pas illogique, dans ces conditions, que le dollar, monnaie d'un pays dont on imaginait l'économie infaillible et qu'on découvre tout à coup vulnérable, décroche par rapport de l'euro. D'autant que la monnaie européenne, de son côté, à défaut de pouvoir s'appuyer sur une croissance française que le volontarisme de Nicolas Sarkozy n'est toujours pas parvenu à sortir de sa langueur, peut compter sur l'Allemagne. Cette dernière a enfin réussi à surmonter le choc financier de sa réunification et a retrouvé ses vertus économiques d'antan: finances publiques saines, excédents commerciaux records.
Ces explications ne convainquent qu'à moitié: le dollar était déjà faible quand l'économie des États-Unis était en pleine santé et le déficit commercial américain, considéré comme le premier responsable de la baisse du billet vert, a commencé depuis plusieurs mois à se réduire. Si l'euro est aujourd'hui si fort, c'est d'abord, si paradoxal que cela puisse paraître, parce que l'Europe est politiquement inexistante, incapable de faire entendre sa voix sur le marché des changes international et de s'opposer à la volonté monétaire de la Maison-Blanche.
Il n'y a plus guère que la ministre française de l'Économie et des Finances, Christine Lagarde, pour croire encore à la sincérité de son homologue américain, Henry Paulson, quand celui-ci affirme qu'«un dollar fort est dans l'intérêt des États-Unis». En vérité, Washington a aujourd'hui un besoin vital d'un dollar faible, qui stimule les exportations américaines à un moment où la demande intérieure se montre défaillante.
Les Européens n'ont ni stratégie
ni munitions
On voit mal, dans ce contexte, M. Paulson changer de discours et lancer: «Nous voulons un dollar plus fort.» Cette formule ne suffirait sans doute pas à faire remonter le dollar durablement, mais elle est en revanche une condition nécessaire de son redressement. Mais cette phrase, les dirigeants américains se refusent à la prononcer.
De leur côté, les Européens se taisent, malgré l'impact négatif que présente, pour la croissance sur le Vieux Continent, la vigueur excessive de l'euro. Ce silence s'explique d'abord par les divisions franco-allemandes sur le sujet. Pas étonnant que les deux capitales aient des visions monétaires diamétralement opposées quand on sait que la balance commerciale de l'Allemagne dégage un excédent record et celle de la France un déficit sans précédent.
Nicolas Sarkozy n'est pas parvenu à entraîner la chancelière allemande, Angela Merkel, dans son combat contre l'euro fort. «Je préfère un euro fort à un euro faible», ne cesse de répéter le ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück. Or, pour les Américains, l'amour-propre national dut-il en souffrir, la seule voix monétaire européenne qui compte reste, en raison du passé prestigieux du deutsche mark, celle de Berlin. Celle de Paris est considérée comme exotique, comme l'est aussi celle de l'interlocuteur officiel de M. Paulson, le président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, premier ministre d'un microparadis fiscal.
La Maison-Blanche sait surtout que le vrai «M. Euro» n'est autre que le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet. Celui-ci, non content de piloter les taux d'intérêt, revendique aussi la gestion du taux de change. Avec pour conséquence de faire de l'euro, cas unique au monde, une monnaie apolitique, entre les mains d'une institution qui l'est aussi.
«Vous avez entendu le président des États-Unis parler des taux d'intérêt de la Réserve fédérale? Le secrétaire au Trésor des États-Unis parler des taux d'intérêt aux États-Unis?», s'était insurgé M. Trichet, après que l'Élysée eut critiqué sa politique. M. Sarkozy aurait pu lui rétorquer: «Vous avez entendu le président de la Réserve fédérale parler du dollar?» La réponse est: jamais. La politique de change américaine est du seul ressort de la Maison-Blanche, la Fed n'ayant pas son mot à dire sur le sujet.
Cette dépolitisation de l'euro empêche les Européens d'orienter ses cours, de manipuler son taux de change, de l'utiliser, comme le font sans état d'âme les Américains, les Chinois ou les Japonais, en tant qu'arme commerciale. Il n'est pas facile, dès lors, pour les constructeurs automobiles européens, de gagner des parts de marché. Ni de remporter des guerres monétaires quand on part au front sans munitions, sans stratégie et sans chef d'état-major.
Pas un mot en revanche, sur la grave crise de couple que connaissent l'euro et le dollar, les deux principales devises de la planète. Comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes monétaires possibles. La devise européenne se situe pourtant à des sommets historiques (1,4438 $US lundi dernier), ce qui, pour les nostalgiques, correspond à un niveau de 4,54 francs pour 1 $US, qui avait suffisamment inquiété, au milieu des années 1980, pour justifier les accords du Louvre.
Comment interpréter, alors, le silence du G7? Une forme de résignation face à une chute du billet vert que de nombreux économistes jugent depuis longtemps inéluctable? Ou la conséquence d'une Europe incapable de contester l'hyperpuissance monétaire américaine? La rencontre de Washington apparaîtra-t-elle un jour comme une sorte de Munich monétaire? Il ne manque pas de bonnes raisons économiques pour justifier la faiblesse du dollar. La crise des crédits hypothécaires américains à risques a cassé l'incroyable dynamisme dont faisait preuve la première économie mondiale depuis plusieurs années.
La déroute du marché immobilier ne pèse pas seulement sur le moral des ménages américains, qui, se sentant moins riches parce que la valeur de leur logement diminue, risquent de moins consommer. Elle suscite aussi l'inquiétude des milieux financiers internationaux à l'endroit d'une Amérique prise en flagrant délit de laisser-faire financier et confrontée à ses propres excès. Comme celui qui a consisté, pour des établissements de crédit peu scrupuleux, à prêter de l'argent à des taux prohibitifs à des ménages qui n'avaient pas les moyens d'emprunter. Preuve de cette défiance des investisseurs du monde entier, la balance américaine des capitaux a accusé un déficit record en août de 69,3 milliards de dollars.
Pas illogique, dans ces conditions, que le dollar, monnaie d'un pays dont on imaginait l'économie infaillible et qu'on découvre tout à coup vulnérable, décroche par rapport de l'euro. D'autant que la monnaie européenne, de son côté, à défaut de pouvoir s'appuyer sur une croissance française que le volontarisme de Nicolas Sarkozy n'est toujours pas parvenu à sortir de sa langueur, peut compter sur l'Allemagne. Cette dernière a enfin réussi à surmonter le choc financier de sa réunification et a retrouvé ses vertus économiques d'antan: finances publiques saines, excédents commerciaux records.
Ces explications ne convainquent qu'à moitié: le dollar était déjà faible quand l'économie des États-Unis était en pleine santé et le déficit commercial américain, considéré comme le premier responsable de la baisse du billet vert, a commencé depuis plusieurs mois à se réduire. Si l'euro est aujourd'hui si fort, c'est d'abord, si paradoxal que cela puisse paraître, parce que l'Europe est politiquement inexistante, incapable de faire entendre sa voix sur le marché des changes international et de s'opposer à la volonté monétaire de la Maison-Blanche.
Il n'y a plus guère que la ministre française de l'Économie et des Finances, Christine Lagarde, pour croire encore à la sincérité de son homologue américain, Henry Paulson, quand celui-ci affirme qu'«un dollar fort est dans l'intérêt des États-Unis». En vérité, Washington a aujourd'hui un besoin vital d'un dollar faible, qui stimule les exportations américaines à un moment où la demande intérieure se montre défaillante.
Les Européens n'ont ni stratégie
ni munitions
On voit mal, dans ce contexte, M. Paulson changer de discours et lancer: «Nous voulons un dollar plus fort.» Cette formule ne suffirait sans doute pas à faire remonter le dollar durablement, mais elle est en revanche une condition nécessaire de son redressement. Mais cette phrase, les dirigeants américains se refusent à la prononcer.
De leur côté, les Européens se taisent, malgré l'impact négatif que présente, pour la croissance sur le Vieux Continent, la vigueur excessive de l'euro. Ce silence s'explique d'abord par les divisions franco-allemandes sur le sujet. Pas étonnant que les deux capitales aient des visions monétaires diamétralement opposées quand on sait que la balance commerciale de l'Allemagne dégage un excédent record et celle de la France un déficit sans précédent.
Nicolas Sarkozy n'est pas parvenu à entraîner la chancelière allemande, Angela Merkel, dans son combat contre l'euro fort. «Je préfère un euro fort à un euro faible», ne cesse de répéter le ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück. Or, pour les Américains, l'amour-propre national dut-il en souffrir, la seule voix monétaire européenne qui compte reste, en raison du passé prestigieux du deutsche mark, celle de Berlin. Celle de Paris est considérée comme exotique, comme l'est aussi celle de l'interlocuteur officiel de M. Paulson, le président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker, premier ministre d'un microparadis fiscal.
La Maison-Blanche sait surtout que le vrai «M. Euro» n'est autre que le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet. Celui-ci, non content de piloter les taux d'intérêt, revendique aussi la gestion du taux de change. Avec pour conséquence de faire de l'euro, cas unique au monde, une monnaie apolitique, entre les mains d'une institution qui l'est aussi.
«Vous avez entendu le président des États-Unis parler des taux d'intérêt de la Réserve fédérale? Le secrétaire au Trésor des États-Unis parler des taux d'intérêt aux États-Unis?», s'était insurgé M. Trichet, après que l'Élysée eut critiqué sa politique. M. Sarkozy aurait pu lui rétorquer: «Vous avez entendu le président de la Réserve fédérale parler du dollar?» La réponse est: jamais. La politique de change américaine est du seul ressort de la Maison-Blanche, la Fed n'ayant pas son mot à dire sur le sujet.
Cette dépolitisation de l'euro empêche les Européens d'orienter ses cours, de manipuler son taux de change, de l'utiliser, comme le font sans état d'âme les Américains, les Chinois ou les Japonais, en tant qu'arme commerciale. Il n'est pas facile, dès lors, pour les constructeurs automobiles européens, de gagner des parts de marché. Ni de remporter des guerres monétaires quand on part au front sans munitions, sans stratégie et sans chef d'état-major.
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