Perspectives - Dernière chance
Les négociations «de la dernière chance» entre les principaux acteurs du cycle de Doha ont échoué la semaine dernière à l'OMC. La promesse qui avait été faite aux pays en voie de développement ne sera pas tenue. La menace du protectionnisme grandit. À moins que...
Cette fois-ci c'était vraiment la dernière chance. La fois d'avant était aussi la dernière chance (comme deux ou trois autres fois d'ailleurs), mais lors des dernières chances des dernières fois il restait quand même une petite marge de manoeuvre pour une toute petite dernière chance. Mais plus là. Là, c'était la dernière dernière chance que l'on avait de trouver un compromis à l'Organisation mondiale du commerce et conclure avec succès le cycle de négociations lancé à Doha, au Qatar, il y aura bientôt six ans. Et on l'a ratée.
Réunis à Postdam, en Allemagne, les représentants des quatre principaux joueurs dans les négociations (les États-Unis, l'Union européenne, le Brésil et l'Inde) s'étaient donné de mardi jusqu'à samedi, et si nécessaire dimanche, pour trouver une façon de sortir de l'impasse. Ils n'ont même pas réussi à se supporter plus de trois jours. Le ministre indien du Commerce, Kamal Nath, a été le premier à prendre la porte, se disant exaspéré par l'arrogance et le manque de souplesse des pays riches. «Ce n'est pas seulement une question de chiffres, a-t-il déclaré. C'est une question d'attitude. Les États-Unis ne semblent pas comprendre que le monde a changé.»
La cause de la fracture est encore et toujours la même. Il s'agit du commerce agricole. Le Programme de Doha pour le développement a pour principal objectif déclaré de répondre en priorité aux besoins des pays pauvres. Par définition, ces derniers ne disposent pas de beaucoup d'atouts d'un point de vue commercial, ni même économique. L'agriculture constitue, avec les ressources naturelles, l'un des rares secteurs où ils auraient peut-être des chances de s'enrichir grâce au commerce. C'est aussi le secteur où les pratiques commerciales déloyales des autres peuvent leur causer le plus dommages. Mais comme on n'a jamais rien pour rien dans ce bas monde, les pays riches demandent en échange que les pays pauvres ouvrent un peu plus leurs portes aux biens manufacturiers et aux services qu'ils ont eux-mêmes à vendre.
Jusque-là, la situation apparaît relativement simple. La réalité est évidement tout autre.
Il est vrai qu'Européens et Américains protègent et financent à mort leurs agriculteurs, mais les États-Unis se disent également prêts à laisser tomber tous leurs quotas et subventions à condition que les autres fassent pareil. Britanniques et Allemands ne demanderaient pas mieux dans le camp européens, mais les Français, les Espagnols ou encore les Portugais ne les laisseront pas faire. Le Brésil de son côté fait indiscutablement parti du groupe des pays en voie de développement, mais son industrie agricole est la plus puissante du monde. L'Inde de son côté est l'une des économies émergentes qui croît le plus vite sur la planète, mais plus de la moitié de sa population est composée de petits agriculteurs qui ne survivraient pas si les importations américaines ou brésiliennes pouvaient entrer sans contrainte dans leur pays. Les pays pauvres d'Afrique et d'Amérique latine se retrouvent un peu dans la même situation dans le secteur agricole, en plus de constituer des proies faciles pour les pays riches dans le secteur des services, et pour la Chine dans le secteur des biens manufacturiers. Le Canada souffre quant à lui dans le domaine d'un problème de personnalité multiple. Il demande à la fois une libéralisation du commerce pour des produits comme le boeuf, le porc et les céréales, et son contraire dans le lait, les oeufs et la volaille qui relèvent de systèmes de gestion de l'offre.
Comme bien d'autres acteurs et enjeux sont mêlés à ces négociations qui impliquent 150 pays, et que tout cela fait un peu long à expliquer à chaque fois, on a pris ces dernières années l'habitude de résumer le problème à trois enjeux: le degré de volonté des États-Unis de réduire les subventions à leurs agriculteurs, celui de l'Union européenne d'abaisser ses barrières douanières agricoles et celui du Brésil d'abaisser ses obstacles à l'importation de biens industriels. Sur ces questions, les États-Unis ont offert la semaine dernière de faire passer le maximum permis de subvention à leur agriculture de 22 milliards à 17 milliards, les autres voudraient le voir entre 13 milliards et 15 milliards. L'Union européenne se dit prête à réduire de 39 % ses barrières commerciales agricoles, les autres lui demandent entre 55 % et 60 %. Le Brésil et l'Inde ont proposé de diminuer de 20 % leurs droits de douanes sur les produits industriels, les deux autres veulent 35 %.
Les produits agricoles ont beau compter pour seulement 8 % du commerce mondial des biens, contre 17 % pour les ressources naturelles et 75 % pour les produits manufacturiers, le secteur revêt une telle importance économique pour les uns, et surtout politique pour les autres, que tout le monde dit ne pas pouvoir concéder un pouce de plus. La peur de la montée du protectionnisme, de l'affaiblissement des règles multilatérales et du ralentissement de la croissance mondiale n'y changera apparemment rien.
Bientôt, toute négociation commerciale sera impossible alors que les États-Unis seront plongés dans la fièvre des élections présidentielles de 2008. Après, viendra la fièvre des élections indiennes de 2009. D'ici là, des négociations se poursuivront à Genève, ne serait-ce que pour la forme.
Mais le temps est une chose relative, tout particulièrement en matière de négociations commerciales. On a déjà vu des problèmes que des années de discussions n'avaient pas permis de régler trouver leurs solutions dans les toutes dernières minutes de la 12e heure.
Une convergence entre les quatre puissances réunies la semaine dernière à Potsdam aurait été utile, a admis au lendemain de leur échec le directeur général de l'OMC, Pascal Lamy. «Mais utile ne signifie pas indispensable. Cette négociation constitue un effort collectif des 150 membres de l'OMC.»
Qui sait, peut-être reste-t-il encore une dernière chance?
Cette fois-ci c'était vraiment la dernière chance. La fois d'avant était aussi la dernière chance (comme deux ou trois autres fois d'ailleurs), mais lors des dernières chances des dernières fois il restait quand même une petite marge de manoeuvre pour une toute petite dernière chance. Mais plus là. Là, c'était la dernière dernière chance que l'on avait de trouver un compromis à l'Organisation mondiale du commerce et conclure avec succès le cycle de négociations lancé à Doha, au Qatar, il y aura bientôt six ans. Et on l'a ratée.
Réunis à Postdam, en Allemagne, les représentants des quatre principaux joueurs dans les négociations (les États-Unis, l'Union européenne, le Brésil et l'Inde) s'étaient donné de mardi jusqu'à samedi, et si nécessaire dimanche, pour trouver une façon de sortir de l'impasse. Ils n'ont même pas réussi à se supporter plus de trois jours. Le ministre indien du Commerce, Kamal Nath, a été le premier à prendre la porte, se disant exaspéré par l'arrogance et le manque de souplesse des pays riches. «Ce n'est pas seulement une question de chiffres, a-t-il déclaré. C'est une question d'attitude. Les États-Unis ne semblent pas comprendre que le monde a changé.»
La cause de la fracture est encore et toujours la même. Il s'agit du commerce agricole. Le Programme de Doha pour le développement a pour principal objectif déclaré de répondre en priorité aux besoins des pays pauvres. Par définition, ces derniers ne disposent pas de beaucoup d'atouts d'un point de vue commercial, ni même économique. L'agriculture constitue, avec les ressources naturelles, l'un des rares secteurs où ils auraient peut-être des chances de s'enrichir grâce au commerce. C'est aussi le secteur où les pratiques commerciales déloyales des autres peuvent leur causer le plus dommages. Mais comme on n'a jamais rien pour rien dans ce bas monde, les pays riches demandent en échange que les pays pauvres ouvrent un peu plus leurs portes aux biens manufacturiers et aux services qu'ils ont eux-mêmes à vendre.
Jusque-là, la situation apparaît relativement simple. La réalité est évidement tout autre.
Il est vrai qu'Européens et Américains protègent et financent à mort leurs agriculteurs, mais les États-Unis se disent également prêts à laisser tomber tous leurs quotas et subventions à condition que les autres fassent pareil. Britanniques et Allemands ne demanderaient pas mieux dans le camp européens, mais les Français, les Espagnols ou encore les Portugais ne les laisseront pas faire. Le Brésil de son côté fait indiscutablement parti du groupe des pays en voie de développement, mais son industrie agricole est la plus puissante du monde. L'Inde de son côté est l'une des économies émergentes qui croît le plus vite sur la planète, mais plus de la moitié de sa population est composée de petits agriculteurs qui ne survivraient pas si les importations américaines ou brésiliennes pouvaient entrer sans contrainte dans leur pays. Les pays pauvres d'Afrique et d'Amérique latine se retrouvent un peu dans la même situation dans le secteur agricole, en plus de constituer des proies faciles pour les pays riches dans le secteur des services, et pour la Chine dans le secteur des biens manufacturiers. Le Canada souffre quant à lui dans le domaine d'un problème de personnalité multiple. Il demande à la fois une libéralisation du commerce pour des produits comme le boeuf, le porc et les céréales, et son contraire dans le lait, les oeufs et la volaille qui relèvent de systèmes de gestion de l'offre.
Comme bien d'autres acteurs et enjeux sont mêlés à ces négociations qui impliquent 150 pays, et que tout cela fait un peu long à expliquer à chaque fois, on a pris ces dernières années l'habitude de résumer le problème à trois enjeux: le degré de volonté des États-Unis de réduire les subventions à leurs agriculteurs, celui de l'Union européenne d'abaisser ses barrières douanières agricoles et celui du Brésil d'abaisser ses obstacles à l'importation de biens industriels. Sur ces questions, les États-Unis ont offert la semaine dernière de faire passer le maximum permis de subvention à leur agriculture de 22 milliards à 17 milliards, les autres voudraient le voir entre 13 milliards et 15 milliards. L'Union européenne se dit prête à réduire de 39 % ses barrières commerciales agricoles, les autres lui demandent entre 55 % et 60 %. Le Brésil et l'Inde ont proposé de diminuer de 20 % leurs droits de douanes sur les produits industriels, les deux autres veulent 35 %.
Les produits agricoles ont beau compter pour seulement 8 % du commerce mondial des biens, contre 17 % pour les ressources naturelles et 75 % pour les produits manufacturiers, le secteur revêt une telle importance économique pour les uns, et surtout politique pour les autres, que tout le monde dit ne pas pouvoir concéder un pouce de plus. La peur de la montée du protectionnisme, de l'affaiblissement des règles multilatérales et du ralentissement de la croissance mondiale n'y changera apparemment rien.
Bientôt, toute négociation commerciale sera impossible alors que les États-Unis seront plongés dans la fièvre des élections présidentielles de 2008. Après, viendra la fièvre des élections indiennes de 2009. D'ici là, des négociations se poursuivront à Genève, ne serait-ce que pour la forme.
Mais le temps est une chose relative, tout particulièrement en matière de négociations commerciales. On a déjà vu des problèmes que des années de discussions n'avaient pas permis de régler trouver leurs solutions dans les toutes dernières minutes de la 12e heure.
Une convergence entre les quatre puissances réunies la semaine dernière à Potsdam aurait été utile, a admis au lendemain de leur échec le directeur général de l'OMC, Pascal Lamy. «Mais utile ne signifie pas indispensable. Cette négociation constitue un effort collectif des 150 membres de l'OMC.»
Qui sait, peut-être reste-t-il encore une dernière chance?
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