Des paroles et des actes
Malgré son attachement officiel à la libéralisation des marchés, le Canada impose de nombreux obstacles aux importations provenant des pays pauvres
Photo : Agence Reuters
Un producteur de pommes de terre indonésien. Les quotas, tarifs et autres barrières commerciales canadiens ont la triste particularité de s’appliquer aux secteurs les plus sensibles pour les pays en voie de développement, comme l’agriculture et l
Grand apôtre du développement économique par le libre-échange, le Canada n'en continue pas moins d'imposer de nombreux obstacles aux importations provenant des pays pauvres.
Ces quotas, tarifs et autres barrières commerciales ont la triste particularité de s'appliquer aux secteurs les plus sensibles pour les pays en voie de développement, comme l'agriculture et le vêtement. Selon plusieurs experts, la plus grande injustice vient toutefois de l'interprétation excessivement étroite que le Canada et les autres pays riches donnent aujourd'hui à la libéralisation du commerce.
Les ministres du Commerce de 25 pays, dont le Canada, se sont retrouvés au cours des deux derniers jours en Australie pour une réunion informelle visant à faire le point sur les progrès réalisés depuis le lancement d'un nouveau cycle de négociations par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Doha, au Qatar, en novembre 2001. Qualifiées de «cycle pour le développement», ces négociations se sont officiellement donné pour objectif de permettre enfin aux pays pauvres de profiter à leur tour du processus de libéralisation des échanges en cours depuis des années.
«Il faut reconnaître que le Canada impose relativement peu de barrières commerciales aux importations étrangères comparativement à l'Union européenne ou aux États-Unis, constate Chantal Blouin, experte dans le domaine et chercheuse à l'Institut Nord-Sud. Le problème est que celles qui restent sont justement dans les secteurs où les pays en voie de développement auraient des chances de pouvoir faire du commerce avec nous.»
C'est le cas du textile et du vêtement, où l'on s'est engagé à abolir d'ici la fin de 2005 les quotas existants mais dont près du tiers des biens importés continueront de faire l'objet de tarifs supérieurs au seuil critique de 15 %. C'est le cas également de plus d'une vingtaine de produits agricoles, dont le poulet, le boeuf, le veau et les produits laitiers, où les tarifs vont croissant et peuvent atteindre 264 % passé le seuil de certains quotas. Des quotas saisonniers sont également imposés sur plusieurs produits maraîchers durant l'été.
D'autres secteurs sont également touchés, comme le cuir ou la chaussure. Là comme ailleurs, les barrières commerciales prennent parfois des formes plus subtiles, comme l'imposition de droits antidumping ou l'interdiction d'importer certains types de biens au nom de normes techniques ou sanitaires pas toujours bien fondées.
Taxer les pauvres
Fait inquiétant, le niveau de plusieurs tarifs va en augmentant plus on avance dans les étapes de transformation d'un produit. Ainsi, les tarifs moyens imposés aux simples produits textiles approchent 15 % mais dépassent 20 % une fois qu'ils ont été transformés en vêtements ou en accessoires.
«L'ironie est que ces mesures frappent presque toujours plus durement les pays pauvres que les pays riches et que l'on n'arrête pas de dire aux pays en voie de développement que le seul moyen de se sortir de leur misère est justement de moins compter sur l'exportation de matière première et d'essayer plutôt d'apporter de la valeur ajoutée à leurs produits», dit Gauri Sreenivasan, du Conseil canadien pour la coopération internationale.
Il y a des raisons à cela, note-t-elle. Les nombreux traités commerciaux signés entre le Canada et les autres pays riches ont graduellement réduit les obstacles commerciaux entre eux. On comprend également que le gouvernement canadien cherche, dans la mesure du possible, à protéger ses secteurs industriels régis par des mécanismes de gestion de l'offre, comme le lait au Québec; tout comme il peut chercher à protéger les secteurs particulièrement menacés par les faibles coûts de main-d'oeuvre des pays du Sud, comme le vêtement à Montréal.
Le problème est que l'une des plus grandes menaces à peser sur un secteur comme l'industrie agricole canadienne ne vient pas du Sud mais plutôt des fortes subventions accordées par l'Union européenne et les États-Unis à leurs propres producteurs. «Ces subventions ont des effets dévastateurs sur les économies des pays en voie de développement, note Chantal Blouin. Non seulement rendent-elles les produits du Sud non compétitifs à l'exportation, mais elles les rendent souvent aussi non compétitifs sur leur propre marché, ce qui a pour effet de détruire plusieurs économies locales.»
Lutte aux déficits publics oblige, le Canada a considérablement réduit ses propres subventions du genre. Il a également le mérite de s'être engagé cet été, au sommet du G7 à Kananaskis en Alberta, à éliminer tous ses tarifs sur les produits importés des 48 pays les plus pauvres du monde, parmi lesquels se trouvent surtout des pays d'Afrique mais aussi le Bangladesh, le Népal ou Haïti. Ce geste permettra de mettre un terme à une situation gênante où l'on voyait certains pays pauvres payer plus de taxes en droits de douanes qu'ils ne recevaient d'aide de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).
En 1999, seulement 11 % de la valeur totale des importations au Canada provenait des pays en voie de développement. De ce nombre, 45 % venait d'Asie, 27 % du Mexique, 15 % du reste de l'Amérique latine et 6 % d'Afrique.
Pertes de mémoire
Bien plus que les obstacles qu'il dresse aux importations venant des pays en voie de développement, plusieurs spécialistes en ont contre la conception du commerce défendue par le gouvernement canadien aux tables de négociations. «La question est de savoir si le Canada ne vise qu'à développer un libre-échange tous azimuts, comme il en a l'air, ou s'il cherche bel et bien à aider le développement des pays pauvres», résume Gauri Sreenivasan.
«On ne peut pas, dans ce genre de négociations, ne pas tenir compte des différences qu'il y a entre les pays riches et les pays en voie de développement, clamait à Montréal, le mois dernier, l'économiste Jagjit Plahe, de l'université de Monash en Australie, lors de sa participation au congrès Gouvernance mondiale 2002. Quand on parle d'agriculture, par exemple, on parle au Canada de 4 %, peut-être 5 % de la population totale, comparativement à 70 % ou 80 % dans la plupart des pays en voie de développement. Pour eux, ce n'est pas seulement un secteur économique qui est touché quand on prend une décision dans le domaine, c'est toute la société.»
Si elle ne conteste pas le principe général voulant que la libéralisation du commerce puisse favoriser le développement économique des pays pauvres, Chantal Blouin déplore le fait que le Canada, comme les autres pays riches, semble vouloir à tout prix l'appliquer dans son interprétation la plus étroite. Si l'on n'avait pas la mémoire si courte, dit-elle, on permettrait aux pays en voie de développement de disposer de mesures d'assouplissement dans le cadre des ententes commerciales.
«On semble oublier que, pour devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, les fameux Tigres d'Asie ont amplement eu recours, durant les années 60, 70 et 80, à plusieurs mesures souvent discriminatoires à l'égard des pays étrangers, comme des subventions aux investissements domestiques, des barrières aux importations ou le contrôle public de grands pans de l'économie. Le Canada a fait la même chose avec son pacte de l'auto. Sans cet accroc aux sacro-saints principes du libre-échange, il n'y aurait pas d'industrie automobile pour faire rouler l'économie ontarienne aujourd'hui.»
Ces quotas, tarifs et autres barrières commerciales ont la triste particularité de s'appliquer aux secteurs les plus sensibles pour les pays en voie de développement, comme l'agriculture et le vêtement. Selon plusieurs experts, la plus grande injustice vient toutefois de l'interprétation excessivement étroite que le Canada et les autres pays riches donnent aujourd'hui à la libéralisation du commerce.
Les ministres du Commerce de 25 pays, dont le Canada, se sont retrouvés au cours des deux derniers jours en Australie pour une réunion informelle visant à faire le point sur les progrès réalisés depuis le lancement d'un nouveau cycle de négociations par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Doha, au Qatar, en novembre 2001. Qualifiées de «cycle pour le développement», ces négociations se sont officiellement donné pour objectif de permettre enfin aux pays pauvres de profiter à leur tour du processus de libéralisation des échanges en cours depuis des années.
«Il faut reconnaître que le Canada impose relativement peu de barrières commerciales aux importations étrangères comparativement à l'Union européenne ou aux États-Unis, constate Chantal Blouin, experte dans le domaine et chercheuse à l'Institut Nord-Sud. Le problème est que celles qui restent sont justement dans les secteurs où les pays en voie de développement auraient des chances de pouvoir faire du commerce avec nous.»
C'est le cas du textile et du vêtement, où l'on s'est engagé à abolir d'ici la fin de 2005 les quotas existants mais dont près du tiers des biens importés continueront de faire l'objet de tarifs supérieurs au seuil critique de 15 %. C'est le cas également de plus d'une vingtaine de produits agricoles, dont le poulet, le boeuf, le veau et les produits laitiers, où les tarifs vont croissant et peuvent atteindre 264 % passé le seuil de certains quotas. Des quotas saisonniers sont également imposés sur plusieurs produits maraîchers durant l'été.
D'autres secteurs sont également touchés, comme le cuir ou la chaussure. Là comme ailleurs, les barrières commerciales prennent parfois des formes plus subtiles, comme l'imposition de droits antidumping ou l'interdiction d'importer certains types de biens au nom de normes techniques ou sanitaires pas toujours bien fondées.
Taxer les pauvres
Fait inquiétant, le niveau de plusieurs tarifs va en augmentant plus on avance dans les étapes de transformation d'un produit. Ainsi, les tarifs moyens imposés aux simples produits textiles approchent 15 % mais dépassent 20 % une fois qu'ils ont été transformés en vêtements ou en accessoires.
«L'ironie est que ces mesures frappent presque toujours plus durement les pays pauvres que les pays riches et que l'on n'arrête pas de dire aux pays en voie de développement que le seul moyen de se sortir de leur misère est justement de moins compter sur l'exportation de matière première et d'essayer plutôt d'apporter de la valeur ajoutée à leurs produits», dit Gauri Sreenivasan, du Conseil canadien pour la coopération internationale.
Il y a des raisons à cela, note-t-elle. Les nombreux traités commerciaux signés entre le Canada et les autres pays riches ont graduellement réduit les obstacles commerciaux entre eux. On comprend également que le gouvernement canadien cherche, dans la mesure du possible, à protéger ses secteurs industriels régis par des mécanismes de gestion de l'offre, comme le lait au Québec; tout comme il peut chercher à protéger les secteurs particulièrement menacés par les faibles coûts de main-d'oeuvre des pays du Sud, comme le vêtement à Montréal.
Le problème est que l'une des plus grandes menaces à peser sur un secteur comme l'industrie agricole canadienne ne vient pas du Sud mais plutôt des fortes subventions accordées par l'Union européenne et les États-Unis à leurs propres producteurs. «Ces subventions ont des effets dévastateurs sur les économies des pays en voie de développement, note Chantal Blouin. Non seulement rendent-elles les produits du Sud non compétitifs à l'exportation, mais elles les rendent souvent aussi non compétitifs sur leur propre marché, ce qui a pour effet de détruire plusieurs économies locales.»
Lutte aux déficits publics oblige, le Canada a considérablement réduit ses propres subventions du genre. Il a également le mérite de s'être engagé cet été, au sommet du G7 à Kananaskis en Alberta, à éliminer tous ses tarifs sur les produits importés des 48 pays les plus pauvres du monde, parmi lesquels se trouvent surtout des pays d'Afrique mais aussi le Bangladesh, le Népal ou Haïti. Ce geste permettra de mettre un terme à une situation gênante où l'on voyait certains pays pauvres payer plus de taxes en droits de douanes qu'ils ne recevaient d'aide de l'Agence canadienne de développement international (ACDI).
En 1999, seulement 11 % de la valeur totale des importations au Canada provenait des pays en voie de développement. De ce nombre, 45 % venait d'Asie, 27 % du Mexique, 15 % du reste de l'Amérique latine et 6 % d'Afrique.
Pertes de mémoire
Bien plus que les obstacles qu'il dresse aux importations venant des pays en voie de développement, plusieurs spécialistes en ont contre la conception du commerce défendue par le gouvernement canadien aux tables de négociations. «La question est de savoir si le Canada ne vise qu'à développer un libre-échange tous azimuts, comme il en a l'air, ou s'il cherche bel et bien à aider le développement des pays pauvres», résume Gauri Sreenivasan.
«On ne peut pas, dans ce genre de négociations, ne pas tenir compte des différences qu'il y a entre les pays riches et les pays en voie de développement, clamait à Montréal, le mois dernier, l'économiste Jagjit Plahe, de l'université de Monash en Australie, lors de sa participation au congrès Gouvernance mondiale 2002. Quand on parle d'agriculture, par exemple, on parle au Canada de 4 %, peut-être 5 % de la population totale, comparativement à 70 % ou 80 % dans la plupart des pays en voie de développement. Pour eux, ce n'est pas seulement un secteur économique qui est touché quand on prend une décision dans le domaine, c'est toute la société.»
Si elle ne conteste pas le principe général voulant que la libéralisation du commerce puisse favoriser le développement économique des pays pauvres, Chantal Blouin déplore le fait que le Canada, comme les autres pays riches, semble vouloir à tout prix l'appliquer dans son interprétation la plus étroite. Si l'on n'avait pas la mémoire si courte, dit-elle, on permettrait aux pays en voie de développement de disposer de mesures d'assouplissement dans le cadre des ententes commerciales.
«On semble oublier que, pour devenir ce qu'ils sont aujourd'hui, les fameux Tigres d'Asie ont amplement eu recours, durant les années 60, 70 et 80, à plusieurs mesures souvent discriminatoires à l'égard des pays étrangers, comme des subventions aux investissements domestiques, des barrières aux importations ou le contrôle public de grands pans de l'économie. Le Canada a fait la même chose avec son pacte de l'auto. Sans cet accroc aux sacro-saints principes du libre-échange, il n'y aurait pas d'industrie automobile pour faire rouler l'économie ontarienne aujourd'hui.»
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

