vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 17h09
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

L'industrie forestière reprendra son élan en 2008

«La créativité prendra le dessus», estime Frank Dottori, ex-président de Tembec

Frank Dottori
Frank Dottori
Depuis près de 35 ans, Frank Dottori est synonyme d'industrie forestière, de Tembec. Née de la détermination des travailleurs d'une petite usine du Témiscamingue, la société forestière a connu une expansion rapide jusqu'à ce que s'accumulent des défis si lourds qu'ils ont handicapé non seulement Tembec, mais toute une industrie. Un an après avoir quitté la barre, Frank Dottori parle de l'avenir de ce secteur éprouvé, de surexploitation et de l'énergie du désespoir.

Mise à l'épreuve comme jamais auparavant, l'industrie forestière, colonne vertébrale de dizaines de collectivités, n'a plus le choix. Aux prises avec une réduction du volume de bois qu'elle peut couper, elle devra «se retrousser les manches» et se réinventer. Rien de moins. Si les plus pessimistes balaieront du revers de la main cet ambitieux souhait, il ne vient pas de n'importe qui. Celui qui le formule pourrait en dire long sur la lutte au désespoir.

Frank Dottori, qui a fait partie de l'équipe fondatrice de la société forestière Tembec et l'a dirigée pendant 27 ans avant de lâcher les rênes il y a exactement un an, en a assez vu dans sa carrière pour savoir que «la créativité prendra le dessus». Un état de crise, dit-il, peut certes générer un sentiment de panique, mais il peut aussi servir d'inspiration.

«Quand on fait face à des réductions de 20 ou 30 % dans ce qu'on peut couper [conséquence du rapport Coulombe], la question n'est pas "Plus je coupe d'arbres, plus je fais de l'argent". C'est plutôt "Comment puis-je tirer le maximum de valeur de cet arbre?" Et ça, ça stimule la créativité», dit-il. Il faudra se pencher sur autre chose, sur de nouveaux produits à valeur ajoutée. Au lieu de faire des 2x4 ou des copeaux, pourquoi pas des bouts de charpente pour maisons préfabriquées? Ou des portes?

Les scieries ferment à un rythme accéléré depuis ce printemps, mais M. Dottori ne baisse pas les bras. «Avec la recherche et le développement, quelqu'un va trouver le moyen de faire de nouvelles choses», dit-il. «Par exemple, prenez la fibre. Au lieu de s'en servir pour faire de la pâte destinée à la production de papier journal, on pourrait l'utiliser pour remplacer l'acier dans les voitures. Ce genre de technologie est en développement en ce moment même. Il y a aussi la nanotechnologie... Ça va prendra trois, quatre, cinq ans, mais c'est pour ça que je suis optimiste!»

Il est généralement convenu que l'industrie forestière traverse une crise sans précédent. Alors que le rapport Coulombe, en 2004, estimait à 100 000 le nombre d'emplois que le secteur représentait globalement, plus de 8000 personnes ont perdu leur emploi depuis le début 2005. Parmi les principaux facteurs: la hausse rapide du dollar canadien, le conflit du bois d'oeuvre avec les Américains, les coûts de l'énergie, le coût de la fibre, etc.

«Cette année, il y aura encore de la restructuration, et je pense qu'on aura traversé le pire de la tempête, dit Frank Dottori. Mais vous verrez, en 2008, 2009, 2010 et ainsi de suite, l'industrie reprendra son élan.»

Même si Québec vient de mettre en place un programme d'aide aux travailleurs âgés afin de leur permettre de faire le pont avec la retraite, les mises à pied s'accumulent. Une chose permet de réduire les dommages, dit M. Dottori: le boom de l'industrie minière. «On est chanceux. À cause de ça, je crois qu'on n'a pas vu le plein impact de la crise forestière. Mais si le secteur minier connaissait une baisse de régime, il y aurait un impact assez sérieux.» Partout, dit-il, dans des villes comme Val d'Or et les environs, on voit une demande pour des techniciens, des spécialistes en mécanique.

Franc-parler

En semi-retraite depuis un an, Frank Dottori fait partie d'une espèce assez particulière d'entrepreneurs et de dirigeants. Né à Timmins en 1939, ingénieur de formation, ce Québécois d'adoption habite encore aujourd'hui à proximité de la principale usine de Tembec à Témiscaming, un complexe pharaonique qui longe la rivière des Outaouais sur près d'un kilomètre et demi. C'est sous sa gouverne que l'entreprise a pris de l'expansion.

Malgré cela, l'homme n'aime pas vraiment les feux de la rampe. Lui soutirer une entrevue constitue un défi en soi. Le langage qu'il déploie, toutefois, n'a rien de timide. Ses déclarations lui ont même valu une solide réputation de franc-tireur. Quelques exemples? La forêt a été surexploitée, pas de doute. L'accord qu'Ottawa a signé avec Washington pour régler le conflit du bois d'oeuvre est le pire qui soit. Il y a trop de réglementation au Québec.

Ce caractère combatif, c'est sa marque de commerce. Retour en arrière. Nous sommes en 1972 et Frank Dottori dirige l'usine qu'exploite Canadian International Paper (CIP), filiale du géant américain, dans la petite communauté de Témiscaming. Un jour, un représentant haut placé du siège social débarque. Il annonce aux cadres et aux employés que l'usine n'est pas assez rentable, qu'elle ferme dans trois mois. La nouvelle sème la panique. Quelque 350 emplois vont disparaître, et l'effet régional est estimé à 1500 emplois. «C'était la fin du monde», se souvient M. Dottori.

Insultés, les cadres et employés décident de racheter l'usine, du jamais vu à l'époque. L'opération, qui vise en gros à sauver la collectivité, prend vite la forme d'un bras de fer avec CIP, qui refuse notamment de leur vendre les pitounes de bois qui flottent sur la rivière. La colère des employés et des résidants de Témiscaming les amènera à manifester, à bloquer une route, à jouer du coude. Des gestes qui déclencheront l'intervention de l'escouade anti-émeute de la Sûreté du Québec.

Les employés finiront par lever le financement nécessaire pour aboutir à une participation de 88 % dans la nouvelle compagnie. Ils récoltent aussi les appuis gouvernementaux. L'entreprise voit le jour par l'entremise d'un nouveau modèle patronal-syndical que les sceptiques, à l'époque, prédestinaient à l'échec. «On nous donnait un an», dit Frank Dottori. Cinq ans plus tard, l'Office national du film en faisait un documentaire. Dix ans plus tard, la compagnie s'inscrivait en Bourse. Vingt-cinq ans plus tard, Tembec générait un chiffre d'affaires de 1,6 milliard et exploitait des usines non seulement en Amérique du Nord, mais en Europe. Il y a eu des bons coups, d'autres beaucoup moins bons, mais aujourd'hui, les revenus annuels dépassent 3,3 milliards.

L'environnement et le dollar

Mais la marche est délicate. Il y a l'environnement. La compagnie, comme d'autres, fait des efforts dans les années 1990 pour réduire ce qu'elle rejette dans l'air et dans l'eau. La pression des groupes écologistes grimpe d'un cran en 1998 avec la charge de Richard Desjardins, dans L'Erreur boréale, contre la surexploitation. Oui, il y a eu de la surexploitation, dit Frank Dottori. Mais le système d'allocation des droits de coupe est dysfonctionnel. «L'industrie a suivi les règles, y compris nous, même si on disait depuis longtemps que les règles n'étaient bonnes ni pour nous, ni pour l'industrie. Mais d'un point de vue politique, elles étaient bonnes...»

Il est illogique, affirme-t-il, de jeter le blâme uniquement sur l'industrie. Le système, dit-il, comporte de sérieuses lacunes dans sa façon de projeter les courbes actuarielles de ce que les entreprises peuvent couper sans mettre en péril le capital forestier. De plus, dit-il, une entreprise qui ne coupe pas le maximum auquel elle a droit voit le solde de son quota remis au voisin. «C'est comme si on vous disait "Puisque vous n'utilisez pas vos deux chambres à coucher, on les donne au voisin"!»

Le dollar canadien n'a pas aidé, faisant un tort considérable à l'industrie et à Tembec. C'est sans compter le conflit du bois d'oeuvre, qui a contraint les entreprises à verser aux Américains des centaines de millions en pénalités. Ottawa a signé cet été un accord qui permet à Washington de garder environ

20 % de ce qui avait été versé.

«C'est la pire entente possible», dit M. Dottori. «Les gens s'inquiètent que les Américains décident un jour de briser l'entente, mais je ne vois pas pourquoi ils feraient ça: l'accord est génial de leur point de vue! Ils ont obtenu une taxe, un quota, un soutien des prix...» Le conflit était un irritant. Et pour redorer l'image canadienne, les conservateurs ont choisi de sacrifier l'industrie forestière. «Est-ce bon pour le Canada? C'est la population qui décidera.»

Depuis un an, Frank Dottori observe. Il est consultant pour Tembec. Le téléphone cellulaire est au mode vibrant, mais on l'entend s'activer aux dix minutes. On imagine un horaire chargé. Malgré tout, les mots coulent. «Les gens disaient "Comment un jeune ingénieur de Témiscaming peut-il réussir là où la plus grosse compagnie de papier au monde a échoué?" Je vais vous le dire: on avait une vision et des principes auxquels les gens adhéraient.» Tembec s'en sortira, dit-il, tout comme l'industrie. «Si on reste positif, c'est stupéfiant ce qu'on peut faire.»
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • Lapirog - Abonné
    3 janvier 2007 05 h 46
    L'industrie forestière reprendra son élan en 2008!
    Voila un message beaucoup plus crédible et stimulant que celui de Chevrette et de l'industrie forestière en général.Comme ancien intervenant forestier à l'époque de la CIP citée par Dottori,,je partage largement la vison de Frank Dottori sur la capacité de l'industrie à se réorienter et à se réinventer et de cesser de gémir comme une vieille pleureuse en quête de subventions largement consenties par le gouveernement Charest et ceux qui l'ont précédés.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Guy Gilbert - Inscrit
    3 janvier 2007 21 h 03
    De nouveaux défis pour l'industrie forestière
    Je suis en accord avec les opinions émises par monsieur Dotori. La conjoncture actuelle a poussé l'industrie forestière dans les cables. Disposant dorénavant de moins de fibre, et dans bien des cas d'une qualité décroissante, l'industrie doit à tout prix améliorer la valeur ajoutée obtenue de la ressource.

    Mon intervention ici est de souligner des aspects additionnels du défi à relever, auxquels je suis familier, étant moi-même promoteur industriel. Il ne s'agit plus simplement de scier des colombages et de les confier à des grossistes. Il faut maintenant fabriquer des produits élaborés innovateurs et les insérer à grands efforts dans des marchés spécialisés, pour une très large part du domaine de la construction.

    Alors que l'industrie n'est pas encore sortie de l'actuelle récession, il faut investir rapidement, tant en R&D, qu'en équipements de procédés performants et en développement de marché. C'est parfaitement possible selon moi, à la condition que le gouvernement et les institutions financières soient pleinement partenaires dans les défis à relever. Se contenter d'observer l'effondrement de l'industrie (processus que l'on qualifie de rationalisation) n'amènera rien de bon pour cette dernière. Il faut faire plus et rapidement.

    Guy Gilbert
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
2 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012