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Entrevue avec le forestier en chef du Québec - Relier le social, l'économique et l'environnemental

« Une occasion extraordinaire de conduire un virage de la gestion forestière »

Pierre Levac, forestier en chef du Québec
Source:MRNF
Pierre Levac, forestier en chef du Québec Source:MRNF
Nommé récemment par le premier ministre Jean Charest, et ce, sur la recommandation de Pierre Corbeil, ministre des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), Pierre Levac, dont le poste de forestier en chef émane de l'une des recommandations du rapport Coulombe, a cinq ans devant lui pour coucher sur papier la destinée de la forêt publique québécoise. Le fil des événements.

Du fait qu'un coup de barre s'imposait depuis la diffusion, il y a quelques années, du film-choc de Richard Desjardins et Robert Monderie, L'Erreur boréale, et autres manifestations citoyennes, le ministre Corbeil annonce, le 23 octobre 2003, la création de la Commission d'étude «scientifique, technique, publique et indépendante chargée d'examiner la gestion des forêts du domaine de l'État». Début des travaux: décembre 2003. Cette commission, que préside Guy Coulombe, déposera son rapport le 10 décembre 2004 sur le bureau de Pierre Corbeil, après avoir mené 39 jours de consultations publiques auxquelles ont assisté quelque 1800 personnes, visité 16 villes et quatre communautés autochtones, et reçu 303 mémoires contenant quelque 3000 recommandations.

81 recommandations plus tard

Rendu public quatre jours plus tard, le rapport de la Commission d'étude sur la gestion de la forêt publique comptera 81 recommandations, auxquelles s'ajoutent des rapports techniques et des expertises externes réalisés à la demande de la Commission. Ce jour-là, le ministre Corbeil déclarait par voie de communiqué que ce rapport «marque un tournant majeur dans l'histoire de nos forêts. Le rapport appelle des changements importants dans nos façons de faire et il représente un défi de taille pour tous ceux qui vivent de la forêt et y travaillent», en s'engageant du même souffle «à faire connaître, d'ici les prochains mois, le plan d'action du gouvernement qui donnera suite au rapport».

Ainsi, le 17 octobre dernier, le gouvernement du Québec dévoilait l'ensemble du cadre financier devant favoriser la mise en oeuvre des recommandations du rapport Coulombe: 453 millions de dollars sur trois ans, issus à la fois des programmes existants et des nouvelles mesures, selon la documentation du MRNF. Et le 8 décembre, Pierre Levac sera nommé forestier en chef. Son mandat, encadré par la loi 94, consiste notamment à superviser les opérations relatives au calcul des possibilités annuelles de récolte, de cibler les données forestières et écologiques à recueillir pour ces calculs, et à préparer le Manuel d'aménagement forestier.

Et tout récemment, le ministre Corbeil annonçait la création et la composition du Conseil de mise en oeuvre, constitué d'une quinzaine de personnes: un groupe consultatif chargé de conseiller le ministre sur le déploiement et la mise en application du rapport Coulombe.

Ce rapport est subdivisé en plusieurs chapitres qui portent notamment sur le territoire, la recherche, le transfert des connaissances et l'éducation relative au milieu forestier, la conservation, l'état des forêts et les prédictions de volumes ligneux, la sylviculture, la gestion intégrée, la décentralisation et la transparence. De plus, un chapitre est consacré aux autochtones et à la gestion forestière, d'où la recommandation suivante: «Que les autorités politiques des communautés autochtones localisées dans les régions forestières rencontrent les autorités politiques de ces régions afin d'harmoniser les stratégies de communication et de participation, et de s'entendre sur les mécanismes prévus de concertation.» En outre, l'une des recommandations saillantes de ce rapport suggère que l'aménagement écosystémique soit au coeur de la gestion des forêts publiques.

Écosystèmes et zones forestières

«Cette donne est extrêmement importante car elle exige des travaux préliminaires», estime Pierre Levac, le premier forestier du Québec, avant d'ajouter qu'il s'agit «d'analyser et de voir comment nous allons implanter les concepts de l'aménagement écosystémique. C'est un concept qui sera évolutif car lorsqu'on lit la littérature sur ce sujet, on s'aperçoit qu'il n'existe pas de consensus sur les éléments qui composent l'aménagement écosystémique. Et cela passe par la consultation, la participation et l'écoute des gens afin de mieux définir les éléments qu'il faudra retenir».

Clairement dit, «il s'agit de "recamper" les principes qui encadrent la notion d'aménagement forestier durable, lequel doit être en équilibre entre trois pôles: le social, l'économique et l'environnemental. Il faut maximiser l'usufruit que l'on peut retirer de la forêt».

Et cette forê, que passera à la loupe Pierre Levac est vaste. Les Québécois sont collectivement propriétaires d'environ 92 % du territoire du Québec, dont plus de la moitié est couverte de forêt à valeur commerciale. Nos forêts recouvrent près de 761 100 km2 divisés, du nord au sud, en trois grandes zones de végétation, soit la forêt boréale (551 400 km2), la forêt mélangée (98 600 km2) et la forêt feuillue (111 100 km2).

Cette étendue représente près de la moitié du territoire de la province, ou encore l'équivalent de la superficie de la Suède et de la Norvège réunies. Cette ressource verte compte pour 20 % du territoire forestier canadien et 2 % de l'ensemble des forêts mondiales. Les forêts privées du Québec, quant à elles, qui couvrent 70 400 km2, appartiennent à quelque 130 000 propriétaires.

Une centaine d'experts

Le bureau chef de M. Levac est situé à Roberval. Pierre Levac est à former son équipe qui, à terme, devrait être constituée de plus d'une centaine d'experts: «Le défi est grand. Je pars d'une page blanche. On ne m'a imposé aucune équipe. On m'a dit: "Il y a la loi, forme ton équipe et tu peux piger tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la fonction publique. Tu es maître de ta destinée".» Il tient aussi à confirmer qu'il a les coudées franches pour mener à bien ses travaux et qu'il agira en toute transparence. «C'est une occasion extraordinaire de conduire un virage de la gestion forestière.»

Il est à noter que, s'il est une recommandation du rapport Coulombe qui a fait grand bruit, c'est celle qui proposait de réduire de 20 % la possibilité ligneuse pour le groupe sapin-épinette-pin gris-mélèze, laquelle aurait, pour l'essentiel, fait perdre quelque 1000 emplois dans l'industrie forestière. Et cette mesure tient jusqu'à nouvel ordre car c'est Pierre Levac qui décidera de la suite des choses. «C'est le forestier en chef qui doit déterminer les critères à venir pour les groupes d'essences. C'est moi qui dois déterminer les niveaux de récolte et les conditions dans lesquelles elles doivent être faites.»

Le rapport final de M. Levac et ses recommandations seront déposés dans cinq ans. Finiront-ils sur les tablettes? «Écoutez, je n'en aurai pas le contrôle. Il sera public et diffusé sur le site Internet [www.forestierenchef.gouv.qc.ca] et déposé devant l'Assemblée nationale. C'est difficile d'être plus transparent que ça!»

Au Québec, la forêt génère plus de 90 000 emplois directs, dont 20 % sont liés à l'exploitation, 41 % aux produits du bois et 39 % aux pâtes et papiers. En fait, la transformation du bois est la principale source d'activité manufacturière dans près de 250 municipalités du Québec, et 13 % des emplois en dépendent dans le secteur manufacturier. L'industrie québécoise des produits forestiers regroupe environ 3000 établissements.

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