Forêt québécoise - L'industrie forestière en situation de crise...
Il y a autant d'arbres au Québec que d'humains sur la Terre
Photo : Clément Allard
Guy Chevrette est président et directeur général du Conseil de l’industrie forestière du Québec.
Le peuple de la forêt québécoise domine sur les terres d'ici. Il habite les régions, dont il recouvre en très grande partie les sols. Il est majoritairement résineux et, quoique très minoritaire, il n'en forme pas moins une nation plus feuillue au sud. Ses milliards d'habitants, les arbres, assurent la subsistance des humains vivant dans des milliers de petites villes, de villages et de rangs qui sont parsemés d'un nombre abondant de kilomètres de routes secondaires et de chemins forestiers.
Le peuple de la forêt a subi un examen général il y a quelque temps et il a été soumis à un régime minceur. Pour cette raison et pour bien d'autres, les hommes se montrent inquiets au sujet des sérieux problèmes de santé qui accablent l'industrie forestière. À chacun son existence durable.
Sur une superficie de 1,7 million de km2, les forêts couvrent au Québec 750 300 km2, soit près de la moitié de cette étendue. Le gouvernement québécois est propriétaire d'approximativement 92 % du territoire de la province, dont plus de la moitié renferme des forêts à valeur commerciale. Quant à eux, quelque 130 000 propriétaires se partagent les forêts privées, qui s'étendent sur 70 400 km2. Les cinq territoires forestiers les plus vastes se retrouvent respectivement sur la Côte-Nord (103 146 km2), au Saguenay-Lac-Saint-Jean (85 688 km2), dans le Nord-du-Québec (81 158 km2, en Abitibi-Témiscamingue (54 784 km2) et en Mauricie (33 881 km2).
L'Outaouais suit de près avec 27 785 km2 et la présence forestière se manifeste de façon sensible dans d'autres régions.
Un poids économique considérable
Le Conseil de l'industrie forestière du Québec brossait, en 2002, un tableau national chiffré des retombées économiques issues de cette ressource: l'importance majeure de ces données éclaire sur toute l'ampleur du poids financier et du drame humain qui frappent actuellement ce monde industriel sur différents fronts à la fois, pour de nombreuses raisons.
Il y avait alors 274 usines de sciage, 63 de pâtes et papiers et 25 de panneaux. Sur le plan du chiffre d'affaires en provenance de la première génération, les activités tirées de l'aménagement forestier atteignaient deux milliards, celles provenant du sciage, 3,3 milliards, et celles générées par les pâtes et papiers, 8,2 milliards. La superficie forestière productive atteignait 452 000 km2 dans le public et 66 000 km2 dans le privé, pour un total de 518 000 km2, soit près de 65 % de l'ensemble de la superficie globale. Pour les trois générations de transformation, le nombre d'emplois fournis se situait à tout près de 150 000 au total; les récents déboires de l'industrie ont causé des ravages à ce chapitre et l'hémorragie est loin d'être jugulée. Dans l'ensemble, le tableau montre maintenant une dégradation de la situation économique et, par ricochet, sociale.
Un sombre horizon
Fort d'une carrière politique qui s'est échelonnée sur trois décennies, Guy Chevrette devenait récemment président et directeur général du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ). Cet organisme regroupe la très grande majorité des entreprises de sciage de résineux et feuillus, de déroulage, de pâtes et papiers ainsi que de panneaux (plus de 130 membres réguliers et 50 associés). Il ne fait aucun doute pour lui que le problème majeur qui se pose présentement est celui des lacunes sur le plan concurrentiel: «On n'est plus concurrentiel. Notre matière ligneuse est la plus chère en Amérique du Nord. Les copeaux sont les plus dispendieux au monde. Un des graves problèmes des papetières, c'est qu'elles utilisent beaucoup de copeaux et que leur prix est démesuré.»
Il énumère d'autres difficultés: «Il y a le dollar canadien qui a pris de la valeur et le prix de l'énergie qui, jadis, était un avantage concurrentiel mais ne l'est plus avec les dernières augmentations d'Hydro-Québec.» Et il ajoute encore: «Il faut dire qu'ici, au Québec, les redevances ne cessent de grimper. Pour donner un exemple, on ne rivalise même plus avec la Colombie-Britannique; ils doivent abattre au minimum 50 % de leurs forêts d'ici cinq à six ans parce qu'ils sont aux prises avec le "Mountain Pine Beetle", le ver blanc qui est l'équivalent de notre tordeuse de l'épinette. Ils paient 25 ¢ du mètre cube alors que, de notre côté, on paie en moyenne 13,50 $. Là-bas, ils ne versent pas de taxe en capital, alors que nos entreprises doivent assumer des déboursés de 100 millions de dollars.» La capacité de concurrencer provient d'un ensemble de facteurs auxquels s'ajoutent ceux du bois d'oeuvre et des coupures dans la ressource générées par le rapport Coulombe; celles-ci représentent un problème central.
À propos de ce rapport, il déplore dans une formule-choc la lenteur avec laquelle le gouvernement procède: «Ça prend plus de temps pour créer le comité chargé de sa mise en oeuvre, définir son mandat et nommer les membres, que Coulombe en a pris pour faire son étude.»
Les conséquences économiques
Le secteur forestier compte pour beaucoup dans la vigueur de l'économie québécoise et sa stagnation, sinon son recul sur les marchés, a des effets néfastes qu'il décrit: «Il y a d'abord des milliers d'emplois qui sont en jeu, lesquels sont de grande qualité et très rémunérateurs. Deuxièmement, ce sont des drames humains vécus dans les régions. Troisièmement, je dirais que c'est carrément la balance commerciale du Québec qui va commencer à chuter; elle affiche un surplus de cinq milliards de dollars parce que l'industrie forestière y contribue pour 10 milliards. Demain matin, elle serait déficitaire de cinq milliards si on n'existait pas.»
Quelque 150 municipalités voient leur économie reposer entièrement sur le secteur forestier et 250 autres en sont tributaires à 80 ou 85 %. Des régions entières pourraient difficilement subsister et prospérer sans un tel apport économique.
En quête de solutions
Guy Chevrette se félicite de la création du groupe-conseil mis sur pied en novembre dernier pour tenter de sortir l'industrie de l'impasse où elle se dirige; une rencontre aura lieu dans quelques jours et le Conseil a mis sur la table les recommandations qu'il fera valoir à cette occasion. Entre-temps, il revient sur le rapport Coulombe: «Son président disait que, avant d'y aller trop fort avec son étude, il fallait trouver des stratégies pour que l'industrie puisse s'adapter. On doit procéder à des études d'impact et éviter les grands dérapages. Rien n'a été fait dans ce sens; c'est nous qui avons réclamé un comité de travail et qui avançons les propositions pour en arriver à des solutions.»
Le président-directeur général conserve, malgré la gravité de la crise, une certaine dose d'optimisme: «On se débat comme des diables dans l'eau bénite parce que c'est notre survie qui est en cause. Est-ce qu'on va survivre? Personnellement, je pense que oui, mais ce ne sera pas de la même façon.» Il énumère alors certains points que le Conseil veut mettre sur la table au cours de la discussion pour corriger le tir avant qu'il ne soit trop tard: il sera question de taxe sur le capital, de lourdeur administrative, de relations avec les autochtones et d'escalade des redevances.
Et il conclut avec une certaine satisfaction: «Au moins, M. Charest a reconnu que ce n'était pas une crise conjoncturelle, mais structurelle.» Il a donc demandé à trois de ses ministres de prendre en main le dossier.
Collaborateur du Devoir
Le peuple de la forêt a subi un examen général il y a quelque temps et il a été soumis à un régime minceur. Pour cette raison et pour bien d'autres, les hommes se montrent inquiets au sujet des sérieux problèmes de santé qui accablent l'industrie forestière. À chacun son existence durable.
Sur une superficie de 1,7 million de km2, les forêts couvrent au Québec 750 300 km2, soit près de la moitié de cette étendue. Le gouvernement québécois est propriétaire d'approximativement 92 % du territoire de la province, dont plus de la moitié renferme des forêts à valeur commerciale. Quant à eux, quelque 130 000 propriétaires se partagent les forêts privées, qui s'étendent sur 70 400 km2. Les cinq territoires forestiers les plus vastes se retrouvent respectivement sur la Côte-Nord (103 146 km2), au Saguenay-Lac-Saint-Jean (85 688 km2), dans le Nord-du-Québec (81 158 km2, en Abitibi-Témiscamingue (54 784 km2) et en Mauricie (33 881 km2).
L'Outaouais suit de près avec 27 785 km2 et la présence forestière se manifeste de façon sensible dans d'autres régions.
Un poids économique considérable
Le Conseil de l'industrie forestière du Québec brossait, en 2002, un tableau national chiffré des retombées économiques issues de cette ressource: l'importance majeure de ces données éclaire sur toute l'ampleur du poids financier et du drame humain qui frappent actuellement ce monde industriel sur différents fronts à la fois, pour de nombreuses raisons.
Il y avait alors 274 usines de sciage, 63 de pâtes et papiers et 25 de panneaux. Sur le plan du chiffre d'affaires en provenance de la première génération, les activités tirées de l'aménagement forestier atteignaient deux milliards, celles provenant du sciage, 3,3 milliards, et celles générées par les pâtes et papiers, 8,2 milliards. La superficie forestière productive atteignait 452 000 km2 dans le public et 66 000 km2 dans le privé, pour un total de 518 000 km2, soit près de 65 % de l'ensemble de la superficie globale. Pour les trois générations de transformation, le nombre d'emplois fournis se situait à tout près de 150 000 au total; les récents déboires de l'industrie ont causé des ravages à ce chapitre et l'hémorragie est loin d'être jugulée. Dans l'ensemble, le tableau montre maintenant une dégradation de la situation économique et, par ricochet, sociale.
Un sombre horizon
Fort d'une carrière politique qui s'est échelonnée sur trois décennies, Guy Chevrette devenait récemment président et directeur général du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ). Cet organisme regroupe la très grande majorité des entreprises de sciage de résineux et feuillus, de déroulage, de pâtes et papiers ainsi que de panneaux (plus de 130 membres réguliers et 50 associés). Il ne fait aucun doute pour lui que le problème majeur qui se pose présentement est celui des lacunes sur le plan concurrentiel: «On n'est plus concurrentiel. Notre matière ligneuse est la plus chère en Amérique du Nord. Les copeaux sont les plus dispendieux au monde. Un des graves problèmes des papetières, c'est qu'elles utilisent beaucoup de copeaux et que leur prix est démesuré.»
Il énumère d'autres difficultés: «Il y a le dollar canadien qui a pris de la valeur et le prix de l'énergie qui, jadis, était un avantage concurrentiel mais ne l'est plus avec les dernières augmentations d'Hydro-Québec.» Et il ajoute encore: «Il faut dire qu'ici, au Québec, les redevances ne cessent de grimper. Pour donner un exemple, on ne rivalise même plus avec la Colombie-Britannique; ils doivent abattre au minimum 50 % de leurs forêts d'ici cinq à six ans parce qu'ils sont aux prises avec le "Mountain Pine Beetle", le ver blanc qui est l'équivalent de notre tordeuse de l'épinette. Ils paient 25 ¢ du mètre cube alors que, de notre côté, on paie en moyenne 13,50 $. Là-bas, ils ne versent pas de taxe en capital, alors que nos entreprises doivent assumer des déboursés de 100 millions de dollars.» La capacité de concurrencer provient d'un ensemble de facteurs auxquels s'ajoutent ceux du bois d'oeuvre et des coupures dans la ressource générées par le rapport Coulombe; celles-ci représentent un problème central.
À propos de ce rapport, il déplore dans une formule-choc la lenteur avec laquelle le gouvernement procède: «Ça prend plus de temps pour créer le comité chargé de sa mise en oeuvre, définir son mandat et nommer les membres, que Coulombe en a pris pour faire son étude.»
Les conséquences économiques
Le secteur forestier compte pour beaucoup dans la vigueur de l'économie québécoise et sa stagnation, sinon son recul sur les marchés, a des effets néfastes qu'il décrit: «Il y a d'abord des milliers d'emplois qui sont en jeu, lesquels sont de grande qualité et très rémunérateurs. Deuxièmement, ce sont des drames humains vécus dans les régions. Troisièmement, je dirais que c'est carrément la balance commerciale du Québec qui va commencer à chuter; elle affiche un surplus de cinq milliards de dollars parce que l'industrie forestière y contribue pour 10 milliards. Demain matin, elle serait déficitaire de cinq milliards si on n'existait pas.»
Quelque 150 municipalités voient leur économie reposer entièrement sur le secteur forestier et 250 autres en sont tributaires à 80 ou 85 %. Des régions entières pourraient difficilement subsister et prospérer sans un tel apport économique.
En quête de solutions
Guy Chevrette se félicite de la création du groupe-conseil mis sur pied en novembre dernier pour tenter de sortir l'industrie de l'impasse où elle se dirige; une rencontre aura lieu dans quelques jours et le Conseil a mis sur la table les recommandations qu'il fera valoir à cette occasion. Entre-temps, il revient sur le rapport Coulombe: «Son président disait que, avant d'y aller trop fort avec son étude, il fallait trouver des stratégies pour que l'industrie puisse s'adapter. On doit procéder à des études d'impact et éviter les grands dérapages. Rien n'a été fait dans ce sens; c'est nous qui avons réclamé un comité de travail et qui avançons les propositions pour en arriver à des solutions.»
Le président-directeur général conserve, malgré la gravité de la crise, une certaine dose d'optimisme: «On se débat comme des diables dans l'eau bénite parce que c'est notre survie qui est en cause. Est-ce qu'on va survivre? Personnellement, je pense que oui, mais ce ne sera pas de la même façon.» Il énumère alors certains points que le Conseil veut mettre sur la table au cours de la discussion pour corriger le tir avant qu'il ne soit trop tard: il sera question de taxe sur le capital, de lourdeur administrative, de relations avec les autochtones et d'escalade des redevances.
Et il conclut avec une certaine satisfaction: «Au moins, M. Charest a reconnu que ce n'était pas une crise conjoncturelle, mais structurelle.» Il a donc demandé à trois de ses ministres de prendre en main le dossier.
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