Vers un troisième choc pétrolier
La flambée des cours pétroliers inquiète. Le chef de l'équipe des conseillers économiques de la Maison-Blanche n'a pas été sans évoquer, hier, les risques pour l'économie américaine (et mondiale) d'un prix de l'or noir multipliant les records. Même la Réserve fédérale (FED), qui a commandé hier une dixième hausse de suite de son taux d'intérêt directeur, doit avancer avec prudence. Car tous les ingrédients sont désormais réunis pour que cette flambée des cours, quasi ininterrompue depuis l'invasion de l'Irak, ne devienne le troisième choc pétrolier de l'histoire.
Hier, sans surprise, la FED a annoncé une hausse de 25 points de son taux interbancaire, à 3,5 %. La banque centrale américaine a toutefois jeté un regard inquisiteur sur l'inflation, retenant que «les pressions sur l'inflation demeurent élevées» mais que l'inflation de base (hors composantes volatiles telles l'alimentation et l'énergie) «est restée relativement basse ces derniers mois». Ainsi, les entreprises ne parviennent toujours pas à refiler la facture des coûts énergétiques à leurs clients, les dépenses de consommation demeurent soutenues et le coût du travail, sous tension, n'attise toujours pas le jeu des attentes qui pourrait nourrir une spirale inflationniste. Mais pour combien de temps encore?
Il y a donc risque, même si le principal moteur de l'économie américaine — la consommation — ne semble toujours pas souffrir de la hausse des prix de l'énergie.
Un risque qu'a évoqué hier le chef de l'équipe des conseillers économiques de la Maison-Blanche, Ben Bernanke. «Ces prix élevés sont un fardeau pour les ménages, pour les entreprises et pour les coûts de production, mais la bonne nouvelle est que l'économie américaine n'a pas été ralentie par ces prix élevés et se montre très résistante.»
La veille, le président américain avait signé la loi cadre sur l'énergie, «une loi qui ne va pas faire baisser immédiatement les prix de l'essence», mais une loi qui pose «les jalons d'une stratégie d'économies d'énergie, pour produire de manière plus soucieuse de l'environnement et en ayant pour objectif de garantir notre sécurité économique et nationale», a résumé M. Bush.
Avec un prix de référence multiplié par 2,5 en deux ans pour frôler présentement les 64 $US le baril, il appert que la question n'est plus de savoir si mais plutôt quand il atteindra les 70 $US puis les 80 $US, soit l'équivalent en dollars d'aujourd'hui du record établi lors du deuxième choc, en 1979. La tendance lourde, sur fond de tensions géopolitiques, milite en faveur de projections brandissant le spectre d'un troisième choc pétrolier mais dont l'ampleur ne saurait contenir les germes des crises précédentes. Pas de ruées en vue dans les stations-services. Mais les ménages devront s'ajuster à la cherté de l'essence qui, au Québec, atteint le 1,08 le litre (pour l'essence ordinaire) et qui se dirigerait vers le 1,20 $ d'ici à l'hiver.
Il y a un peu de fatalisme. On se console en se disant qu'en Europe, l'essence atteint les 2,50 $ avec des taxes comptant pour 75 % des prix à la pompe, comparativement à un poids fiscal de 40 % ici. L'analyste pétrolier Michael J. Ervin, de Calgary, a récemment illustré ce sentiment de résignation en soutenant qu'il faudrait que le prix du brut atteigne les 90 $US et que le prix du litre au Canada touche le 1,60 $ pour que l'on observe des changements fondamentaux dans le comportement des automobilistes et des ménages.
«Où faut-il tracer la ligne? Nous pensions que 55 $US le baril constituait un seuil. Or, la résistance n'était pas là», a commenter Joëlle Noreau, économiste au Mouvement Desjardins. Tous les scénarios sont désormais permis: la barre des 70 $US, des 80 $US et même des 100 $US, cible retenue par les analystes de CIBC Marchés mondiaux et de la banque d'affaires américaine JP Morgan, compose désormais l'univers de prévision des analystes. À l'autre extrême, à la Financière Banque Nationale, on table sur un retour du brut sous la barre des 50 $US l'an prochain, sous le poids d'une décélération de l'économie mondiale provoquée par le resserrement monétaire de la FED.
En clair, «il y a tellement de spéculation, d'émotivité, de facteurs irrationnels qui entrent présentement dans la composition du prix. Le jeu de l'offre et de la demande est à ce point serré que toute rumeur ou tout événement pouvant affecter la production provoque des poussées sur les prix», a martelé Joëlle Noreau. L'économiste pointe également en direction de cette «prime à la peur», qui a fait son apparition au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 et qui compte aujourd'hui pour 40 % du prix du brut.
Doit-on pour autant retenir un scénario de choc pétrolier? Les crises de 1973 et de 1979 ont été provoquées par l'offre, par un contrôle de l'offre. Aujourd'hui, la pression vient de cette forte demande découlant d'une synchronisation de la croissance économique mondiale exacerbée par la surchauffe économique en Chine. Surtout, la Chine et l'Inde ne font partie que depuis un an des modèles d'équilibre de l'Agence internationale de l'énergie. «Dans le passé, l'Asie nous avait habitué à des boums économiques éphémères. Cette fois, les pressions sur la demande venant de la Chine et de l'Inde se veulent plus persistantes. Personne n'avait prévu cela. On s'attendait à un allégement de la demande, qui n'est pas venu», a expliqué Louis Forget, président du comité de direction de l'Institut canadien des produits pétroliers.
S'ajoutent des raffineries fonctionnant à pleine capacité, les synopsis d'une pénurie que l'on dit sans cesse imminente et les craintes d'attaques sur les infrastructures pétrolières. Mais pour qu'il y ait choc, «il faudrait des montées fulgurantes dans un court laps de temps», a précisé Louis Forget. Les prix ont été multipliés par quatre en 1973, par trois en 1979-1980, un bond rapide qui, dans les deux cas, avait servi de prétexte à la mise en place de politiques anti-inflationnistes ayant entraîné l'économie mondiale en récession.
«Il n'y a pas de comparaison possible avec aujourd'hui. Nos économies sont moins dépendantes du pétrole et il y a la Chine qui change tout», a mis en exergue Maurice Marchon, professeur à l'Institut d'économie appliquée de l'École des Hautes études commerciales. D'après les estimations du Fonds monétaire international, chaque hausse de 10 $US (se maintenant sur un an) du prix du baril de pétrole retire 0,4 % de croissance à l'économie mondiale. En septembre dernier, l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) soutenait pour sa part que «les risques pour la macro-économie, ce sont les complications», soit l'apparition d'une spirale prix-salaires qui forcerait les banques centrales à hausser plus fortement leurs taux directeurs, comme cela s'est produit lors des chocs des années 1970. En de telles circonstances, «le coût d'un choc pétrolier peut devenir considérable».
Mais rien de tel pour l'instant. Revenant à la Chine, «ce pays a créé une nouvelle dynamique», a insisté Maurice Marchon. Devenue plateforme mondiale de production, la Chine, qui exporte 35 % de son PIB, empêche que le lien pétrole-inflation ne s'établisse en inondant la planète de produits manufacturés bon marché. «Il faut analyser le tout au niveau mondial et non en économie fermée. À cette échelle, nous faisons face à une offre excédentaire de travail.»
«Certes, la hausse des cours énergétiques est restrictive. Elle prend la forme d'une taxe sur la consommation et d'une redistribution de la richesse vers les pays producteurs. Mais en retour, avec des taux d'intérêt bas, avec la plus-value de l'immobilier, avec le prix des biens en baisse..., a énuméré Maurice Marchon, le contexte inflationniste est tout autre!»
«Il y aura effet de substitution chez les ménages. Après tout, il y a une limite à la capacité de payer des gens. Mais il n'y aura pas de crise, sauf si des événements majeurs viennent provoquer une panique», a conclu Joëlle Noreau.
Hier, sans surprise, la FED a annoncé une hausse de 25 points de son taux interbancaire, à 3,5 %. La banque centrale américaine a toutefois jeté un regard inquisiteur sur l'inflation, retenant que «les pressions sur l'inflation demeurent élevées» mais que l'inflation de base (hors composantes volatiles telles l'alimentation et l'énergie) «est restée relativement basse ces derniers mois». Ainsi, les entreprises ne parviennent toujours pas à refiler la facture des coûts énergétiques à leurs clients, les dépenses de consommation demeurent soutenues et le coût du travail, sous tension, n'attise toujours pas le jeu des attentes qui pourrait nourrir une spirale inflationniste. Mais pour combien de temps encore?
Il y a donc risque, même si le principal moteur de l'économie américaine — la consommation — ne semble toujours pas souffrir de la hausse des prix de l'énergie.
Un risque qu'a évoqué hier le chef de l'équipe des conseillers économiques de la Maison-Blanche, Ben Bernanke. «Ces prix élevés sont un fardeau pour les ménages, pour les entreprises et pour les coûts de production, mais la bonne nouvelle est que l'économie américaine n'a pas été ralentie par ces prix élevés et se montre très résistante.»
La veille, le président américain avait signé la loi cadre sur l'énergie, «une loi qui ne va pas faire baisser immédiatement les prix de l'essence», mais une loi qui pose «les jalons d'une stratégie d'économies d'énergie, pour produire de manière plus soucieuse de l'environnement et en ayant pour objectif de garantir notre sécurité économique et nationale», a résumé M. Bush.
Avec un prix de référence multiplié par 2,5 en deux ans pour frôler présentement les 64 $US le baril, il appert que la question n'est plus de savoir si mais plutôt quand il atteindra les 70 $US puis les 80 $US, soit l'équivalent en dollars d'aujourd'hui du record établi lors du deuxième choc, en 1979. La tendance lourde, sur fond de tensions géopolitiques, milite en faveur de projections brandissant le spectre d'un troisième choc pétrolier mais dont l'ampleur ne saurait contenir les germes des crises précédentes. Pas de ruées en vue dans les stations-services. Mais les ménages devront s'ajuster à la cherté de l'essence qui, au Québec, atteint le 1,08 le litre (pour l'essence ordinaire) et qui se dirigerait vers le 1,20 $ d'ici à l'hiver.
Il y a un peu de fatalisme. On se console en se disant qu'en Europe, l'essence atteint les 2,50 $ avec des taxes comptant pour 75 % des prix à la pompe, comparativement à un poids fiscal de 40 % ici. L'analyste pétrolier Michael J. Ervin, de Calgary, a récemment illustré ce sentiment de résignation en soutenant qu'il faudrait que le prix du brut atteigne les 90 $US et que le prix du litre au Canada touche le 1,60 $ pour que l'on observe des changements fondamentaux dans le comportement des automobilistes et des ménages.
«Où faut-il tracer la ligne? Nous pensions que 55 $US le baril constituait un seuil. Or, la résistance n'était pas là», a commenter Joëlle Noreau, économiste au Mouvement Desjardins. Tous les scénarios sont désormais permis: la barre des 70 $US, des 80 $US et même des 100 $US, cible retenue par les analystes de CIBC Marchés mondiaux et de la banque d'affaires américaine JP Morgan, compose désormais l'univers de prévision des analystes. À l'autre extrême, à la Financière Banque Nationale, on table sur un retour du brut sous la barre des 50 $US l'an prochain, sous le poids d'une décélération de l'économie mondiale provoquée par le resserrement monétaire de la FED.
En clair, «il y a tellement de spéculation, d'émotivité, de facteurs irrationnels qui entrent présentement dans la composition du prix. Le jeu de l'offre et de la demande est à ce point serré que toute rumeur ou tout événement pouvant affecter la production provoque des poussées sur les prix», a martelé Joëlle Noreau. L'économiste pointe également en direction de cette «prime à la peur», qui a fait son apparition au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 et qui compte aujourd'hui pour 40 % du prix du brut.
Doit-on pour autant retenir un scénario de choc pétrolier? Les crises de 1973 et de 1979 ont été provoquées par l'offre, par un contrôle de l'offre. Aujourd'hui, la pression vient de cette forte demande découlant d'une synchronisation de la croissance économique mondiale exacerbée par la surchauffe économique en Chine. Surtout, la Chine et l'Inde ne font partie que depuis un an des modèles d'équilibre de l'Agence internationale de l'énergie. «Dans le passé, l'Asie nous avait habitué à des boums économiques éphémères. Cette fois, les pressions sur la demande venant de la Chine et de l'Inde se veulent plus persistantes. Personne n'avait prévu cela. On s'attendait à un allégement de la demande, qui n'est pas venu», a expliqué Louis Forget, président du comité de direction de l'Institut canadien des produits pétroliers.
S'ajoutent des raffineries fonctionnant à pleine capacité, les synopsis d'une pénurie que l'on dit sans cesse imminente et les craintes d'attaques sur les infrastructures pétrolières. Mais pour qu'il y ait choc, «il faudrait des montées fulgurantes dans un court laps de temps», a précisé Louis Forget. Les prix ont été multipliés par quatre en 1973, par trois en 1979-1980, un bond rapide qui, dans les deux cas, avait servi de prétexte à la mise en place de politiques anti-inflationnistes ayant entraîné l'économie mondiale en récession.
«Il n'y a pas de comparaison possible avec aujourd'hui. Nos économies sont moins dépendantes du pétrole et il y a la Chine qui change tout», a mis en exergue Maurice Marchon, professeur à l'Institut d'économie appliquée de l'École des Hautes études commerciales. D'après les estimations du Fonds monétaire international, chaque hausse de 10 $US (se maintenant sur un an) du prix du baril de pétrole retire 0,4 % de croissance à l'économie mondiale. En septembre dernier, l'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) soutenait pour sa part que «les risques pour la macro-économie, ce sont les complications», soit l'apparition d'une spirale prix-salaires qui forcerait les banques centrales à hausser plus fortement leurs taux directeurs, comme cela s'est produit lors des chocs des années 1970. En de telles circonstances, «le coût d'un choc pétrolier peut devenir considérable».
Mais rien de tel pour l'instant. Revenant à la Chine, «ce pays a créé une nouvelle dynamique», a insisté Maurice Marchon. Devenue plateforme mondiale de production, la Chine, qui exporte 35 % de son PIB, empêche que le lien pétrole-inflation ne s'établisse en inondant la planète de produits manufacturés bon marché. «Il faut analyser le tout au niveau mondial et non en économie fermée. À cette échelle, nous faisons face à une offre excédentaire de travail.»
«Certes, la hausse des cours énergétiques est restrictive. Elle prend la forme d'une taxe sur la consommation et d'une redistribution de la richesse vers les pays producteurs. Mais en retour, avec des taux d'intérêt bas, avec la plus-value de l'immobilier, avec le prix des biens en baisse..., a énuméré Maurice Marchon, le contexte inflationniste est tout autre!»
«Il y aura effet de substitution chez les ménages. Après tout, il y a une limite à la capacité de payer des gens. Mais il n'y aura pas de crise, sauf si des événements majeurs viennent provoquer une panique», a conclu Joëlle Noreau.
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