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Les Innus font plier Kruger

18 juin 2005  Économie
La compagnie Kruger ne pourra pas couper de bois sur l'île René-Levasseur, sur la Côte-Nord, cet été. La Cour supérieure a acquiescé hier à la demande d'ordonnance de sauvegarde des Innus de Betsiamites, qui souhaitaient assurer la protection de cette immense île ronde située dans le réservoir Manic et qu'ils considèrent comme sacrée.

Cette décision pourrait mettre en jeu des emplois sur la Côte-Nord et en Mauricie et contribuer à envenimer les relations déjà tendues entre Blancs et autochtones de la région.

Dans son jugement publié hier, la juge Danielle Grenier, de la Cour supérieure du Québec, ordonne à Kruger et à «ses administrateurs, dirigeants, employés, mandataires et sous-traitants, de cesser immédiatement toute coupe forestière ou autres travaux forestiers accessoires sur l'île René-Levasseur ainsi que toute forme d'aménagement forestier» et de ne pas les reprendre jusqu'à ce qu'un jugement sur le fond de la question ait été rendu.

Les audiences sur une injonction interlocutoire et une injonction permanente doivent commencer en décembre au palais de justice de Montréal.

S'appuyant sur une montagne de documents ainsi que sur quatre jours d'audience tenus en mai, la magistrate a conclu que le gouvernement du Québec avait «violé son obligation constitutionnelle» de consulter les Innus et de les accommoder avant d'octroyer des contrats d'exploitation des ressources de leur territoire.

En réponse à la requête des procureurs des Innus, elle ordonne maintenant au gouvernement et à la compagnie montréalaise de fournir aux Innus tous les documents relatifs à l'exploitation de l'île, dont le permis annuel d'intervention 2005-06, le plan d'aménagement forestier et les calculs de possibilité forestière.

«La juge Danielle Grenier a reconnu ce que nous disons depuis le début, à savoir que le gouvernement du Québec n'a pas fait honneur à la Couronne en refusant de négocier de bonne foi et en accordant des permis de coupe sur un territoire faisant l'objet de revendication sans consulter notre nation au préalable», a indiqué dans un communiqué le chef de la communauté, Raphaël Picard.

En entrevue à RDI, le chef a ajouté que la décision constituait à son avis «une première étape» dans la lutte des Premières Nations pour faire reconnaître leurs droits sur la forêt.

«Je pense que Québec est appelé à un profond examen de conscience de sa façon de faire, de développer les ressources naturelles sans tenir compte de la place des Premières Nations et des Innus, surtout dans le développement des ressources naturelles», a-t-il déclaré.

Les Innus, qui ont obtenu l'appui de plusieurs groupes écologistes ainsi que celui du syndicaliste Michel Chartrand, se disent prêts à reprendre les discussions avec l'État. Le chef Picard a indiqué qu'il souhaitait que l'île soit entièrement transformée en aire protégée.

Environ le quart du territoire bénéficie actuellement de ce statut.

Puisque l'ordonnance prononcée hier ne vise que l'île, Kruger pourra continuer à couper du bois sur le reste du territoire qui lui a été octroyé sur la Côte-Nord. L'entreprise y détient deux contrats d'approvisionnement et d'aménagement forestier (CAAF).

L'arrêt de l'exploitation sur l'île René-Levasseur privera l'entreprise de 260 000 mètres cubes de bois, soit environ 2,2 millions d'arbres, ce qui représente le tiers de sa capacité sur la Côte-Nord.

Ce bois servait à approvisionner trois scieries, un atelier de séchage de même que l'usine à papier Wayagamack, de Trois-Rivières.

D'après Jean Majean, vice-président aux affaires publiques de Kruger, l'ordonnance affectera directement le fonctionnement de ces établissements.

La compagnie a déjà parlé de 1000 postes menacés, mais ce nombre prenait pour hypothèse un arrêt complet des activités dans le plus gros de ses deux CAAF dans la région. «La société rencontrera les représentants des travailleurs de la Côte-Nord et de la Mauricie au cours des prochains jours afin de leur communiquer l'impact de la décision de la cour», écrit l'entreprise dans un communiqué.

Kruger laisse par ailleurs entendre qu'elle pourrait entamer des procédures judiciaires contre le gouvernement, qui lui a octroyé les droits de récolte aujourd'hui contestés. «Nous étudions tous nos recours», a reconnu M. Majeau.

C'est que la société s'estime victime d'un conflit qui ne la concerne pas. «Nous souhaitons tout mettre en oeuvre pour faire respecter nos droits et pour préserver les emplois des travailleurs de Kruger de même que les importants investissements effectués par notre entreprise au cours des dernières années», a déclaré le porte-parole.

Le chef Picard a pour sa part minimisé les conséquences potentielles de la décision. «La juge pense que Kruger a suffisamment de stocks de bois pour continuer ses activités sans qu'elle en soit affectée sur le plan économique», a-t-il affirmé.

Le président du syndicat de la scierie Manic, Robert Dugas, s'est dit déçu de la décision de la juge.

«Les gouvernements ont mal manoeuvré là-dedans. J'espère qu'ils vont pouvoir dédommager les travailleurs qui vont perdre leur emploi», a-t-il confié.

À Québec, le gouvernement a laissé savoir qu'il prenait acte du jugement et qu'il évaluait ses recours.






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