Bombardier rate le train du REM

Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, et le président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Michael Sabia
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, et le président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Michael Sabia

Six mois après avoir été écartée d’un contrat new-yorkais dont le potentiel était estimé à 3,2 milliards $US, Bombardier voit un autre projet de transport, en territoire un peu plus connu celui-là, lui filer entre les doigts.

La Caisse de dépôt et placement du Québec a annoncé jeudi que le contrat des voitures du Réseau express métropolitain (REM) avait été remporté par Alstom Transport Canada et SNC-Lavalin, échappant ainsi à Bombardier Transport Canada, qui était en lice.

L’exclusion du constructeur montréalais du projet de 6,3 milliards a immédiatement soulevé plusieurs questions sur l’avenir de l’usine de La Pocatière, actuellement occupée à assembler les trains Azur pour le métro de Montréal.

La situation a d’ailleurs incité le premier ministre Philippe Couillard à se faire rassurant à l’égard de l’avenir de l’établissement, qui a produit plus de 6000 voitures de train et de métro depuis le milieu des années 1970 et compte plus ou moins 600 employés.

« Il y a des activités encore pour un bon moment à La Pocatière. Il y aura des agrandissements de métro. De nouvelles lignes de différentes couleurs qui vont voir le jour à Montréal », a dit M. Couillard lors d’une conférence de presse en compagnie de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, du président de la Caisse, Michael Sabia, et du ministre fédéral des Transports, Marc Garneau.

L’entente de gré à gré conclue en 2010 avec le consortium Bombardier-Alstom pour les voitures du métro de Montréal s’appliquera aussi pour le matériel roulant requis pour le prolongement de la ligne bleue et pour la ligne rose si celle-ci se réalise, a assuré M. Couillard.

« Mais comme contribuable québécois, on a avantage à avoir des processus compétitifs les plus larges possible. C’est l’approche qu’a choisie avec justesse M. Sabia », a dit le premier ministre.

Car en excluant Bombardier, le processus se trouve ainsi à écarter une compagnie dans laquelle la Caisse a elle-même investi de façon importante en 2015, à une époque où la division aéronautique de Bombardier souffrait du poids de son programme d’avions C Series. La Caisse avait alors décidé d’investir 1,5 milliard $US dans la division transport, celle qui génère habituellement des profits.

Photo: Caisse de dépôt et placement du Québec Le REM accueillera ses premiers passagers à l’été 2021, et non en 2020 comme prévu.

Selon M. Sabia, la Caisse gère le projet, mais elle est également un investisseur. « Notre équipe a fait le choix pour livrer l’objectif fondamental de ce processus, soit le meilleur projet au meilleur prix », a-t-il dit. Et le REM comptera 65 % de contenu québécois, a-t-il répété.

Des inquiétudes

Il a été impossible de joindre le président du syndicat des employés de La Pocatière, Mario Guignard. Mais celui-ci a affirmé en entrevue à Radio-Canada que l’usine risque de vivre des « pertes d’emplois », car l’obtention du contrat aurait pu consolider ses assises « à long terme ».

Bombardier a dit avoir soumis une « offre très concurrentielle pour répondre aux besoins de mobilité » de la région montréalaise. « Nous comprenons et nous partageons la déception de nos employés. »

« À partir d’aujourd’hui, le carnet de commandes de La Pocatière porte sur 12 mois, jusqu’en 2019, mais après ça, c’est zéro », a dit un porte-parole de Bombardier Transport, Éric Prud’homme. M. Couillard a mentionné quelques projets connus du public, a-t-il ajouté. Pour assurer la continuité fluide des activités de l’usine, « à un moment donné, ça va prendre un signal clair », a dit M. Prud’homme.

L’entreprise a quand même décroché d’importants contrats en 2017, notamment en Asie, à Londres et pour le RER à Paris. À la fin septembre 2017, le carnet de commandes de Bombardier Transport se situait à 33 milliards $US.

À la Bourse de Toronto, l’action de Bombardier, qui tiendra une conférence téléphonique le 15 février pour discuter de ses états financiers trimestriels, a reculé de 2 % à 3,20 $. Celle de SNC a perdu 0,5 % à 52,39 $.

Lorsque Bombardier n’a pas été retenue pour le contrat potentiel de 3,2 milliards à New York, Le Journal de Montréal a publié le jour même une note interne au langage dur. Le président de Bombardier Transport, Benoit Brossoit, affirmait : « Notre mauvaise performance et les retards importants […] sur le projet des voitures R-179 ont scellé le sort de notre offre [...] la décision de notre client démontre que le marché n’est plus disposé à accepter des retards dans la performance et à subir l’impact de nos manquements. »

Des offres « inacceptables »

SNC-Lavalin a été gagnante dans les deux volets du projet du REM puisque c’est le consortium dont elle fait partie qui a obtenu l’autre contrat, celui des travaux d’ingénierie et de construction des infrastructures. Outre SNC-Lavalin, le consortium Groupe NouvLR regroupe Dragados Canada, Groupe Aecon Québec, Pomerleau et EBC.

C’est d’ailleurs le volet ingénierie et construction qui a entraîné une hausse des coûts du projet et des délais supplémentaires, puisque le REM accueillera ses premiers passagers à l’été 2021, et non en 2020 comme prévu.

Michael Sabia a indiqué que les soumissions reçues l’automne dernier pour ce volet étaient « inacceptables ». CDPQ Infra a donc pris une pause pour engager des discussions avec les consortiums. Cet exercice a notamment permis de réduire les coûts d’exploitation du REM, mais la facture globale du projet a augmenté, passant de 6,04 à 6,3 milliards, a-t-il dit sans vouloir divulguer la valeur des contrats octroyés.

« Il n’y a aucun impact sur nos partenaires, leurs investissements et sur les tarifs des usagers. Selon nous, ce processus est un succès », a ajouté M. Sabia.

La contribution de Québec au projet et celle d’Ottawa demeureront les mêmes, soit de 1,28 milliard de dollars chacune. Celle d’Hydro-Québec sera de 295 millions. De son côté, l’Autorité régionale de transport métropolitain versera 512 millions. La part de CDPQ Infra sera toutefois en hausse, passant de 2,67 à 2,95 milliards. Michael Sabia a évoqué un rendement attendu de 8 à 9 % pour la Caisse.

Le projet du REM devrait créer 34 000 emplois pendant sa construction et 1000 autres qui seront permanents par la suite.

La Caisse entend lancer les travaux au mois d’avril et les rames seront prêtes en 2020. Le projet sera réalisé en plusieurs phases. Une première antenne entrera en service à l’été 2021 et les autres parties du réseau seront réalisées selon une séquence qui reste à déterminer. CDPQ Infra n’a pas été en mesure de dire quand l’ensemble du projet serait achevé.