Le Canada devrait se concentrer sur l’ALENA de l’après-Trump

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et ses deux homologues, Robert Lighthizer et Ildefonso Guajardo Villarreal, doivent arriver dans la métropole montréalaise dimanche pour faire le point sur les progrès accomplis.
Photo: Manuel Balce Ceneta Associated Press La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et ses deux homologues, Robert Lighthizer et Ildefonso Guajardo Villarreal, doivent arriver dans la métropole montréalaise dimanche pour faire le point sur les progrès accomplis.

Le Canada et le Mexique doivent prendre garde, dans leur défense de l’ALENA, de s’aliéner l’ensemble des Américains tout comme d’accepter n’importe quoi dans l’espoir de sauver coûte que coûte l’accord. Après tout, Donald Trump ne sera pas éternel.

Il ne faut pas se raconter d’histoire, a averti le sous-ministre mexicain au Commerce, Juan Carlos Baker Pineda, lors d’une table ronde organisée vendredi par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). La renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), dont la sixième ronde doit se poursuivre à Montréal jusqu’à lundi, pourrait très bien échouer. « Si l’un des pays veut partir, il le fera. On ne peut rien faire contre cela », a-t-il dit, faisant référence aux États-Unis, dont certaines des demandes « sont simplement inacceptables », selon lui.

La seule chose à faire pour le Canada et le Mexique, dans un tel contexte, est de rappeler que beaucoup de progrès ont déjà été réalisés depuis le début des négociations, en août, et de continuer, pour le reste, d’essayer de se montrer « créatifs » dans la façon dont on pourrait accommoder malgré tout le camp américain. « Mais ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est de bricoler coûte que coûte des solutions qui ne seraient pas dans notre intérêt commun à long terme. Nous devons penser à long terme. »

Et tant pis si cela doit se conclure, malgré tout, par un échec, a déclaré le haut fonctionnaire mexicain. « Il y aura un jour un autre président à la tête des États-Unis, qui défendra une autre politique commerciale. » C’est pourquoi il faut savoir garder le contrôle de ses émotions et éviter de « s’aliéner la population américaine dans son ensemble ».

Problème de visions

Le professeur de droit international économique de l’Université Laval à Québec Richard Ouellet estime lui aussi que certaines demandes des États-Unis à la table de renégociation de l’ALENA sont tellement contraires non seulement aux intérêts de ses deux autres pays partenaires, mais aussi à la nature même de leur projet commun qu’elles semblent avoir été seulement conçues pour servir d’excuses pour conclure à leur échec.

Le problème, entre les États-Unis et ses deux autres partenaires, va bien au-delà d’intérêts nationaux divergents, estime le professeur et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines de l’Université de Montréal, Pierre Martin. « Le gouvernement Trump ne partage pas le même esprit, la même conception générale de l’ALENA. » Pour le nouveau président américain, l’accord met en présence trois économies nationales distinctes qui essaient de s’assurer les plus grosses parts de gâteau possible. Pour les deux autres et en réalité, le bloc commercial est un ensemble économique de plus en plus étroitement intégré et où les gains, comme les pertes, sont communs.

Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est de bricoler coûte que coûte des solutions qui ne seraient pas dans notre intérêt commun à long terme

Le professeur à l’École nationale d’administration publique Stéphane Paquin entrevoit quatre scénarios possibles. Un « ALENApocalypse » que Donald Trump pourrait déclencher dès mardi en annonçant la sortie de son pays de l’accord lors de son discours sur l’état de l’Union, ou alors un report de la fin des négociations en 2019, après les élections prévues au Mexique, aux États-Unis, mais aussi en Ontario et au Québec. Ou encore, la transformation des discussions en cours en négociations bilatérales entre les États-Unis et ses deux voisins séparément, mais qui n’auraient probablement pas plus de succès. Mais plus vraisemblablement, la signature prochaine d’une entente partielle couvrant les nombreuses questions déjà réglées et la remise aux calendes grecques des enjeux les plus litigieux. « Le pessimiste dira que les choses pourraient difficilement aller plus mal. L’optimiste lui répondra que, au contraire, elles le pourraient. »

Des avancées à Montréal

Des représentants des milieux d’affaires canadiens et mexicains ont affiché un optimisme prudent vendredi au quatrième jour des négociations à Montréal. Certains ont avancé que les partis étaient maintenant tout près d’une entente dans au moins six des trente chapitres en discussion, dont ceux portant sur le commerce électronique, les règles anticorruption, les télécommunications ainsi que les mesures sanitaires et phytosanitaires.

Le week-end devrait être consacré à des enjeux plus litigieux comme l’automobile, le droit des entreprises de poursuivre les États et l’établissement d’une durée de vie limite de l’éventuel accord. La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, et ses deux homologues doivent arriver dans la métropole montréalaise dimanche pour faire le point sur les progrès accomplis et tenir une conférence de presse le lendemain. C’est à ce moment que le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, pourrait annoncer l’intérêt ou non de son pays de poursuivre l’exercice. Officiellement, on s’est accordé encore deux autres rondes de négociations d’ici la fin du mois de mars pour arriver à une entente.