L’Alberta devra refiler à d’autres ses émissions de GES

Le gouvernement néodémocrate de Rachel Notley a annoncé son intention de limiter à 100 mégatonnes par année les émissions de GES de l’industrie des sables bitumineux.
Photo: Daniel Barnes Getty Images Le gouvernement néodémocrate de Rachel Notley a annoncé son intention de limiter à 100 mégatonnes par année les émissions de GES de l’industrie des sables bitumineux.

Si l’Alberta veut réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) tout en augmentant, comme prévu, sa production de pétrole, elle devra vraisemblablement exporter davantage de pétrole brut et laisser à d’autres le raffinage… et les émissions polluantes que cela implique.

 

Dans une analyse publiée mardi, deux chercheurs de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), Gilles L. Bourque et Noël Fagoaga, décortiquent le plan de lutte contre les changements climatiques dévoilé en novembre par la première ministre de l’Alberta, Rachel Notley. Ils constatent que ce plan ne pourra tenir la route qu’à certaines conditions.

 

Le gouvernement néodémocrate a annoncé son intention de limiter à 100 mégatonnes par année les émissions de GES de l’industrie des sables bitumineux. En parallèle, la production de pétrole albertain devrait passer de 2,3 millions de barils par jour (mbj) à 4,7 mbj en 2020, puis à 6 mbj en 2030.

 

« On a voulu savoir dans quelle mesure le gouvernement de l’Alberta peut concilier ses objectifs de production de pétrole […], tout en se permettant d’avoir un objectif d’émissions de GES plafonnées à 100 mégatonnes », résume M. Bourque.

 

« Exporter » ses émissions

 

Selon les chercheurs, la réussite du plan Notley dépend de la réussite de ses principaux volets : la fermeture de centrales au charbon et leur remplacement par des centrales au gaz, la diminution des émissions du secteur de la production énergétique et la mise en oeuvre d’une taxe carbone, qui devrait favoriser le développement de projets moins polluants.

 

Mais pour garder le cap sur la production de pétrole envisagée, MM. Bourque et Noël affirment que l’Alberta devra également privilégier l’exportation de son pétrole brut tout en réduisant ses activités de valorisation et de raffinage.

 

« En exportant du bitume, c’est l’importateur qui produit des GES en procédant au raffinage », fait remarquer M. Bourque.

 

Actuellement, la part du bitume dans les exportations du secteur pétrolier albertain avoisine les 50 %. Les deux chercheurs prévoient que cette proportion s’élèvera à 70 % en 2030.

 

« La stratégie d’exportation par pipeline et par train passerait par une délocalisation des émissions en exportant par exemple davantage de pétrole sous forme “ dilbit  [du bitume dilué pour être transporté], laissant ainsi aux importateurs le soin d’émettre les émissions de GES liées à l’étape de la valorisation en pétrole synthétique », souligne la note de l’IREC.

 

Autrement dit, cette stratégie avantagerait l’Alberta, qui limiterait ses émissions de GES tout en augmentant son niveau de production de pétrole, mais plomberait le bilan climatique des provinces où le pétrole de l’Ouest est raffiné. Cet impact se ferait particulièrement sentir au Québec et au Nouveau-Brunswick avec la construction de l’oléoduc Énergie Est.

 

Revenus en baisse?

 

L’hypothèse avancée par les chercheurs de l’IREC représente un net avantage pour l’Alberta en matière d’émissions de GES, mais elle ne fait pas oublier l’ampleur du choc qu’elle encaisse actuellement.

 

Le pétrole tout droit sorti des sables bitumineux, associé au baril de référence Western Canadian Select (WCS), se vend généralement moins cher que le baril de référence du pétrole nord-américain — le West Texas Intermediate (WTI) — parce que son raffinage est plus coûteux.

 

L’écart entre le WCS et le WTI était de 7 ou 8 $US en juin, il s’est creusé à environ 20 $US en août et avoisine aujourd’hui les 15 $US. Le prix du WTI oscille ces jours-ci autour de 30 $US, alors que celui du WCS se situe légèrement au-dessus de 15 $US. Or, une étude publiée il y a quelques mois par le Canadian Energy Research Institute indiquait que la production d’un baril de pétrole des sables bitumineux coûte entre 60 et 65 $US.

 

Dans ces conditions, Gilles L. Bourque reconnaît que les finances de l’Alberta ne se portent pas bien et que plusieurs compagnies sont en difficulté, mais il prône malgré tout la patience. « Quand une compagnie met 5 à 10 milliards de dollars pour développer les sables bitumineux, ce sont des investissements sur 20, 30 ou 40 ans. Donc ce n’est pas parce que les prix vont baisser pendant cinq ou dix ans que ça compromet nécessairement l’investissement de départ », soutient-il.

6 commentaires
  • Sylvain Dionne - Inscrit 13 janvier 2016 09 h 29

    Cacher la poussière sous le tapis

    Je n'en reviens pas de la bêtise: refiler les émissions de CO2 aux importateurs, comme si on ne partageait pas la même atmosphère! Décidémment, le réchauffement n'est pas pris au sérieux et tous les efforts sont mis pour se déresponsabiliser plutôt que d'imaginer de vraies solutions.

    • Jean Richard - Abonné 13 janvier 2016 11 h 03

      C'est à craindre qu'un jour on découvre qu'un problème réel, celui des changements climatiques, ait ouvert la porte à une multitude de fausses solutions avec en arrière-plan des intérêts financiers importants et non l'environnement.

      Le fonctionnement des bourses du carbone demeure, dans l'esprit de la forte majorité de la population, quelque chose de très ténébreux, obscur, qui nous est vendu comme de la vertu (et trop de gens croient spontanément à cette vertu). Cette vertueuse bourse est en réalité un moyen indirect de gérer les permis de polluer.

      L'atmosphère n'a pas de frontières, mais les pays en ont. Ces frontières permettent de fausser les nombres quand il est question de pollution atmosphérique car elles permettent la délocalisation de la pollution. De sorte qu'au niveau commercial, la facture de la production va au producteur. Ça permet au Québec, par exemple, de se croire vertueux avec des émissions plus faibles que la moyenne nord-américaine. Or si on refilait au consommateur la facture carbone, les chiffres ne seraient plus les mêmes. L'objet classé sans émissions (une voiture électrique par exemple) serait perçu autrement car il a fallu quelques tonnes de gaz, de pétrole ou de charbon pour le fabriquer.

      Alors, si l'Alberta réduit ses émissions en les refilant à d'autres, c'est que le système encourage cette façon de faire. Calculé de façon globale, il est probable qu'en éloignant le raffinage de la production, on augmente les émissions de GES. Mais on s'en fout...

  • Jean-François Trottier - Abonné 13 janvier 2016 09 h 55

    Mais au bout du compte...

    ...l'implication des sables bitumineux restera la même! On déplace le problème de trois pouces et voilà, ni vu ni connu.

    Ça pue!

  • Benoit Thibault - Abonné 13 janvier 2016 10 h 38

    Aux autres les problèmes...

    Quel conerie que ce rapport!
    D'une part à 60$ le baril pour le produire bravo d'en produire toujours plus quand il ce vend 15$ us (prix du WCS). En plus d'être difficile à raffiner, il y a tout à parier que le refil au raffinerie des coûts environnementaux de raffinage auront un autre effet à la baisse sur le pétrole des sables bitumineux. Le choc des coûts du carbone est loin d'être encore bien arrivé. Il manquent peu pour que ces compagnies continuent à demander subventions et octroies aux gouvernements ce qui serait financer l'infinancable.

    Les sables bitumineux sont un immenses carte de crédit sur lequel l'Alberta, le Canada a vécu. Le temps de payer est arrivé.

    Que vont faire ces compagnies pour gérer les risques environnementaux (bassins de décantation, revalorisation des sites, etc.) que l'exploitation a entrainer. Dans le documentaire Fort Mcmoney c'était une crainte certaine qui y était formulé. Les sommes misent de côté pour réabilliter sont nettement insuffisantes.
    Les profits de l'exploitation sont en grande partie partis!

  • René Pigeon - Abonné 13 janvier 2016 11 h 44

    Rendre les consommateurs responsables de tous les GES vs raffiner à l’endroit qui minimise les GES du raffinage ?

    « refiler les émissions de CO2 aux importateurs » qui raffineront le pétrole bitumineux en carburants brulés dans les véhicules situés proches de ces raffineurs a le grand avantage de rapprocher les GES des consommateurs qui devraient porter, idéalement, la responsabilité de la totalité des GES produits (extraction-raffinage-combustion) ; car ces les consommateurs et raffineurs appartiennent au même pays (les É-U) qui porte la responsabilité des GES assujettis à l’Accord de Paris (COP21). Responsabiliser les consommateurs, produisant les GES finaux, en leur attribuant toutes les émissions produites en amont est la façon la plus efficace de réglementer (taxer, échanger des crédits, limiter) les émissions de GES.
    Toutefois, cette question de savoir qui est le principal responsable et la meilleure cible pour réglementer les GES (le consommateur) ne devrait pas, idéalement, occulter la question de savoir à quel endroit devrait-on placer le raffinage du pétrole bitumineux afin de minimiser les émissions : près de l’extracteur du bitumine (en Alberta) ou près du consommateur (aux É-U) ? Les émissions causées par le raffinage du pétrole bitumineux seraient peut-être minimisées en exécutant les étapes de valorisation et de raffinage près de l’extraction en Alberta. Les Albertains pourraient réorienter leurs activités polluantes vers la valorisation-raffinage en procédant à moins d’extraction, en maintenant l’emploi, la contribution au PIB et les revenus fiscaux aux mêmes niveaux. Seuls les calculs révéler ces différences.
    Autres reportages reliés à celui-ci que Le Devoir pourrait signaler au lecteur de ce reportage :
    • Rapport Les riches sous-traitent leurs GES 3 décembre 2015 | Isabelle Paré
    Les pays en développement produisent des biens consommés dans les pays riches.
    • COP21 - Les experts demeurent sceptiques - 5 novembre | Christian Rioux
    • CHANGEMENTS CLIMATIQUES Agir sur la demande, pas sur l’offre ; 12 juin 2015 | Simon Poirier - Candidat au doctorat à Quee

  • François Beaulé - Abonné 14 janvier 2016 06 h 35

    Cette analyse de l'IREC prouve une chose

    Elle prouve que l'IREC et probablement la majorité des économistes ne comprennent pas grand-chose aux problèmes environnementaux et qu'ils continuent de penser bêtement malgré le consensus exprimé par l'Accord de Paris sur la nécessité de réduire de façon radicale la consommation et donc la production des combustibles fossiles.

    Délocaliser les émissions de GES ne réduit pas leur ampleur. La nécessité de réduire les émissions globalement doit mener à la réduction de la consommation et donc de la production des combustibles fossiles. Le pétrole issu des sables bitumineux génère plus d'émissions de GES que les autres formes de pétrole. Sa production doit donc diminuer en priorité.