«La faim triomphera»

Au bord du gouffre financier et à quelques heures d’un défaut de paiement, la Grèce, vers qui tous les yeux sont tournés, a fasciné l’étudiant et essayiste Gabriel Nadeau-Dubois, qui s’y est rendu à titre d’observateur. Dans ce texte exclusif au Devoir, il livre ses impressions.​
 

Autour des banques et des guichets automatiques d’Athènes, des journalistes étrangers font le guet, caméras à l’épaule, dans l’intention de capter des scènes spectaculaires de ruée vers les banques. Ils finissent par partir, déçus. Car malgré une précarité bien réelle et une effervescence politique palpable, les Grecs ont rapprivoisé leur quotidien. Comme s’ils s’étaient habitués, après des années de crise et d’instabilité, à vivre dans un état de tension permanente, mais tranquille.

 

On ne s’habitue jamais vraiment à la misère, mais avec le temps, les sociétés apprennent à l’administrer. Dans les quartiers centraux de la capitale hellène, certaines scènes de dépouillement extrême ont disparu. « Maintenant, je n’ai plus à sauter par-dessus des familles entières qui dorment dans la rue pour entrer au boulot », soupire Theodora Kotsaka, politologue et chercheuse à l’Institut Poulanzas, think tank associé au parti de gauche Syriza, au pouvoir depuis janvier 2015. « Nous avons appris à gérer la pauvreté. Des réseaux de solidarité communautaires ont été mis en place pour soulager les gens. Il y a de l’entraide. Sinon, les plus pauvres ont tout simplement été déplacés dans des ghettos plus périphériques. Mais la précarité reste une réalité concrète pour une partie importante de la population grecque. »

 

Il y a une dizaine de jours, preuve que le désespoir et l’austérité font encore des victimes, une mère de 68 ans et son fils de 32 ans se sont suicidés. Pris à la gorge, fatigués de se battre pour le peu de dignité qui leur restait encore, ils se sont jetés, ensemble, du haut de leur appartement. Les apparences sont parfois trompeuses : la Grèce souffre.

 

Une politique sous tension

 

Venetia, 22 ans, fait partie d’une génération qui sait que son avenir est sombre et qui a décidé de rester pour se battre. À l’été 2011, lorsque sa famille a été happée de plein fouet par les mesures d’austérité imposées par la troïka, elle est descendue dans les rues avec des milliers d’autres Grecs de tous les âges et de tous les milieux, occupant les places publiques pendant des semaines. Depuis, elle n’a plus jamais arrêté de militer. Membre de l’aile gauche de Syriza, elle critique sévèrement son chef, Alexis Tsipras : « Il sous-estime le peuple grec. Dans chaque maison, il y a un chômeur. Nous sommes prêts à faire ce qu’il faut pour sortir de la politique des mémorandums. » Questionnée sur les conséquences économiques imprévisibles — et potentiellement catastrophiques, selon certains — d’une sortie de son pays de la zone euro, elle répond du tac au tac, en visant des créanciers européens : « C’est imprévisible pour eux aussi ! Syriza doit rester ferme, sinon il perdra le pouvoir ! »

 

De plus en plus de députés au sein du fragile gouvernement de coalition dirigé par Alexis Tsipras partagent son avis. Dans les derniers jours, plusieurs d’entre eux ont ouvertement critiqué l’offre déposée lundi par Athènes à ses créanciers, et qui représentait à plusieurs égards un recul important par rapport aux engagements électoraux du parti. C’était le prix que le premier ministre hellène était prêt à payer pour revenir au pays avec une entente, mais la réponse des « partenaires » européens a été impitoyable. En quelques coups de plume à l’encre rouge, ils ont réclamé des négociateurs grecs des réformes massives des retraites, qu’ils savent pertinemment être politiquement suicidaires pour le gouvernement. À quelques heures d’un défaut de paiement, Tsipras se retrouve face à un dilemme terrible : plier, comme l’ont fait les politiciens grecs avant lui, ou tenir tête, et risquer la sortie de la zone euro.

 

Dans une annonce en pleine nuit vendredi, le premier ministre a sorti un as de sa manche en déclarant qu’il reviendrait plutôt au peuple grec lui-même de décider du sort de l’accord avec les créanciers. Dimanche 5 juillet, les Grecs se prononceront donc par référendum sur l’entente négociée, une manoeuvre politique qui pourrait teinter les négociations en cours jusqu’à samedi soir.

 

« De plus en plus de militants et d’élus de Syriza sont prêts pour un “ Grexit ”, mais ils oublient trop souvent qu’une majorité de Grecs est encore profondément attachée à l’Europe », analyse Vassilis Kosmopoulos, documentariste et observateur de longue date de la scène politique grecque, rencontré dans un restaurant de la capitale.

 

Bien qu’un récent sondage donnait 48 % d’appui au gouvernement Tsipras au sein de la population, il insiste pour dire qu’il ne faut pas être berné par cette popularité surprenante : « Le vote de Syriza est plus volatil que celui des partis traditionnels. Tsipras sait que son gouvernement est fragile et c’est pourquoi il cherche actuellement à gagner du temps, afin de consolider son pouvoir. »

 

Preuve d’une augmentation de la pression sur le gouvernement de Syriza, les manifestations s’intensifient dans les rues d’Athènes. Opposants de droite, opposants de gauche ou partisans du gouvernement s’alternent presque chaque jour devant le parlement, à la place Syntagma, lieu historique de mobilisation du peuple grec depuis la libération de l’occupant nazi en 1944.

 

Un paradoxe intenable

 

La situation difficile dans laquelle se trouve le gouvernement Tsipras reflète le paradoxe profond qui caractérise la société grecque. Dans plusieurs esprits, la participation à l’union monétaire européenne est encore perçue comme le signe d’une appartenance à la famille européenne, synonyme de modernité et de prospérité.

 

Nikos Raptis, 86 ans, n’a jamais été membre d’un parti politique même s’il s’est toujours considéré comme militant et qu’il connaît l’histoire de son pays comme personne. Attablé au chic Café d’Athènes, qu’il nous présente comme « le lieu de rencontre de l’élite grecque depuis 30 ans », il nous parle avec passion de son peuple et de ses contradictions. « Notre identité nationale, à tort ou à raison, s’est en partie fondée sur l’idée selon laquelle nous sommes le berceau de la civilisation occidentale. Pour plusieurs, surtout les jeunes de la génération de Tsipras, l’Europe apparaît aujourd’hui comme l’incarnation de cette origine. Être expulsé de la zone euro serait interprété par beaucoup de Grecs comme un désaveu, une punition. »

 

Pourquoi la Grèce a donc élu, pas plus tard qu’en janvier et dans une proportion historiquement significative, un parti qui se démarquait justement par son ton combatif envers les créanciers européens ? « C’est ça la tension, la contradiction, l’antithèse ! En votant pour Syriza, les Grecs ont renoué avec leur longue tradition de gauche et de résistance », s’exclame celui qui se rappelle encore avoir fêté le départ des nazis d’Athènes à l’âge de 14 ans. « Ils ont voulu mettre fin au régime des mémorandums et ils avaient raison, évidemment ! Mais s’ils veulent vraiment en finir avec la spirale de l’austérité et la dictature de Berlin, ils devront un jour ou l’autre faire leur deuil de l’Europe néolibérale, ou au moins de la zone euro. Ils ne peuvent pas avoir les deux. »

 

Lequel choisiront-ils le moment venu ? « Il y a un troisième facteur ! C’est lui qui déterminera, à la fin, le choix que feront les Grecs, lance le vieux militant en prenant un air sage. La faim. Comme toujours, la faim triomphera. Si pour remplir leurs estomacs les Grecs doivent sortir de  l’Euro , ils le feront. Quelles que soient les conséquences. »

Si pour remplir leurs estomacs les Grecs doivent sortir de “ l’Euro ”, ils le feront

  • Hélène Gervais - Abonnée 27 juin 2015 07 h 03

    Pourquoi tenir autant à la zore euro?

    Qui de toute façon gère tout et ne laisse pas le choix aux pays participants de faire leurs propres choix? Est-ce si avantageux d'en faire partie? Tant qu'à crever de faim en en faisant partie ou pas, il me semble qu'ils sont aussi bien de gérer leurs propres affaires à leur façon en n'en faisant pas partie.

  • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2015 09 h 17

    Alors, si l'échéancier n'est pas respecté, la Grèce n'aura plus d'argent pour payer ses fonctionnaires, ses rentiers (pensions) et autres hors ou dans "l'Euro". En bref, le carnage économique complet et la société va imploser. Un Krach type 1929. Et qui est-ce qui va leur donner de l'argent alors qu'ils ne remboursent absolument rien ?

    Le référendum n'est qu'une autre diversion ou excuse pour ne pas payer. Après avoir exigé des Allemands que ceux-ci paient pour réparations de guerre (comme si les petits enfants étaient responsables des crimes de leurs grands-parents), ils utilisent une autre stratégie aussi infantile. L'extrême gauche ne vit pas sur la même planète que nous.

    • Léonel Plasse - Abonné 27 juin 2015 11 h 40

      Les allemands n'ont jamais payé de réparations et le montant qu'ils devraient rembourser serait bien proche de la dette actuelle du pays. Ils ont tout détruit en Europe et maintenent ils veulent tout diriger.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2015 18 h 43

      Donc, en suivant cette logique militaire, les Allemands devraient rembourser les Alliés qui ont libéré les Grecs au péril de leurs vies.

      Les argents que la Grèce a empruntés sur le marché européen découlent de petits épargnants qui ont placé leurs petits magots dans des banques qui ne se sont pas gênées à donner des emprunts à un pays peu fiable financièrement. Pensez-vous pour un instant que les banques européennes vont payer pour cela ? Ce sera le p'tit gars qui a passé sa vie à épargner ses sous.

      Et bientôt, il y aura une implosion sociétale en Grèce. Nos rêveurs d'une gauche idyllique vont en prendre toute une.

  • Jean-George Major - Abonné 27 juin 2015 09 h 51

    Jean-Georges Major

    Felicitation a Gabriel Nadeau-Dubois -
    L'UE est en train de pousser la Greece en faillite.
    Tout comme, le FMI l'a fait avec l'Argentine. Mais l'Argentine a refuse de payer leurs dettes.
    Alors la Greece devrait faire la meme chose, ou se faire supporter par les USA.

    • J-F Garneau - Inscrit 27 juin 2015 12 h 08

      Ha. La Grèce n'a pas besoin de l'Europe pour faire faillite! Ce sera la troisième fois en 120 and que la Grèce fait faillite.

      Si la Grèce ne trouve pas d'entente... les Grecs risquent de trouver que l'austérité de la zone euro était bien douce, comparé à ce qui les attend. Il faut peut-être, une fois pour toutes, s’interroger sur les responsabilités de la Grèce elle-même dans cette troisième faillite grecque! Il n’y a pas de solution magique à cette crise, peu importe ce que Tsipras a fait croire aux Grecs.

      "Le niveau de vie extrêmement bas de la population est le facteur principal de la tension sociale qui caractérise la Grèce. L’économie se trouve au point mort, alors que des sommes fabuleuses sont englouties dans des opérations financières frauduleuses et pour l’importation de produits de luxe. Le gouvernement n’a d’autre politique que de mendier sans cesse l’aide étrangère afin de maintenir son pouvoir et préserver les intérêts de la clique de marchands et de banquiers… décidée à défendre à tout prix ses intérêts sans se préoccuper de ce que cela peut coûter au pays."

      De qui est cette citation?

      Paul Porter, en 1947, décrivant la Grèce dans son rapport au Congrès Américain, en vue du New Deal.

      Comme quoi, plus ça change...

    • Daniel Bérubé - Abonné 28 juin 2015 00 h 46

      @ J.F. Garneau : Mais, ne devait-elle pas à ce moment se remettre de la guerre 39-45, qui avait tout détruit de ce pays ? L'Allemagne a-t-elle réellement payé pour tout ce qu'elle a détruit dans ce pays ? Vous me direz sans doute que tout ayant été détruit, l'Allemagne a créer de l'emploi en Grèce au moment de la reconstruction ?

      De plus, est-il si essentiel de répondre à la voracité des banques et des créanciers qui se foutent de mettre un peuple dans une situation inimaginable ? Le gouvernement précédent de droite a abuser de son pouvoir et agit avec une vision toujours à court terme, mais n'a aucun compte à rendre. Est-il logique que les gouvernements de quantité de peuples aujourd'hui font exactement le contraire de ce qu'ils promettaient avant les élections, au nom de la prospérité à court terme ? Plusieurs diront: ah! vous avec voté pour eux, payez maintenant ! C'est dire alors qu'un gouvernement peut mettre un peuple dans une situation inimaginable, en faisant tout le contraire de ce qu'il a dit, mais ce dernier n'a aucun compte à rendre ! Où est la logique ? Devrons-nous aller jusqu'à dire que Hitler, lui au moins, à fait ce qu'il avait promis !?!?!

      Le néolibéralisme appauvrit les pauvres et enrichis les riches ! Quand le tout s'arrêtera-t-il ? Continuer avec les paradis fiscaux, subventions aux multinationnales ne créant que très peu d'emploi par rapport aux montant reçus ! Et ceci sans compter les impacts environnementaux et climatiques qui viennent lentement mais sûrement et augmenter les coûts alimentaires, sociaux et familliaux ! Redonnons de la valeur à ce qui ne s'achète pas, remettons les vrais valeurs à leurs places, car la publicité et la politique ont rendu certains humains insaciables...

    • J-F Garneau - Inscrit 28 juin 2015 04 h 28

      @Daniel Bérubé, pas nécessaire de brandit ici le méchant spectre du "néolibéralisme"... svp.
      Quant au Plan Marshall, les milliards dévolus par les USA on servi plusieurs nations plutot bien. Les observations de Porter à cette époque n'ont rien à voir avec la guerre, et tout à voir avec la gestion de la Grèce.

      Mais le pire de l'incompréhension ici c'est quand on entend "la voracité des banques et des créanciers qui se foutent de mettre un peuple dans une situation inimaginable". L'Europe, en plus d'avoir prêté 240 miliards d'euros, a tordu le bras aux créanciers privés, afin qu'ils renoncent à 70% de leurs obligations d'Etat!
      Or ce 240 milliard d'aide récente s'ajoute aux milliards que la Grèce a emprunté depuis 10 ans qu'elle est dans l'euro. Ce 240 milliards, c'est l'argent des contribuables européens.
      Et les grecs (de gauche de droite ou du centre) n'ont pas investi cet argent dans la construction d’une économie compétititive, les grecs ont fait le choix de développer un modèle de consommation à outrance, et se retrouve avec une balance commerciale gravement déficitaire.

  • Jean-Pierre Petit - Abonné 27 juin 2015 10 h 06

    Le pire ou le mieux

    Les Grecs peuple immature et gaspilleur (entendez profondément corrompu et cynique où on ne paie pas ses impôts à 70%) n'aurait jamais dû être accepté dans la zone euro et de l'Union Européenne. Les faits donnent raison à ces sceptiques qui n'en voulaient pas. Grexit tout de suite sera une bonne occasion pour les Grecs de se prendre en main seuls. Puis ayant fait d'ici 30 ans la preuve de leur nouvelle maturité financière et sociale ils pourront se réintégrer comme membre responsable et productif de cette union. L'union fait la force. Mais une fédération a aussi la force de son membre le plus faible en l'expulsant L'UE se renforçit. Le PNB de la Grèce ne fait que 1% de celui de l'Europe. On ne perdra pas grand chose. Tout le reste est maquillage politique et ces néo-byzantins devront s'accommoder de la réalité.

  • Fabienne Desbiens - Abonnée 27 juin 2015 10 h 31

    La Faim.

    Merci GND pour ce très bel article...