Au Brésil et en Argentine - Les présidents luttent pour ne pas décevoir
Preuves vivantes, pour certains, qu'une autre façon de faire est possible en Amérique latine, les présidents du Brésil, Ignácio Lula da Silva, et de l'Argentine, Néstor Kirchner, se débattent avec la dure et morne réalité depuis leur arrivée au pouvoir afin de ne pas trop décevoir les espoirs placés en eux.
«Je me suis trompé de rêve», a déclaré à l'automne le député, écrivain et écologiste Fernando Gabeira au moment de claquer la porte du Parti des travailleurs (PT) d'Ignácio Lula da Silva. Élu il y a un an par les plus pauvres de son pays pour améliorer les politiques sociales et rompre avec les diktats des grandes institutions financières internationales, le président brésilien a jusqu'à présent beaucoup plus déçu à gauche qu'à droite. Au point même où il est devenu l'improbable coqueluche des gens d'affaires et des banquiers étrangers.
«Le gouvernement Lula a troqué son programme politique plus que réformiste pour celui de son prédécesseur et opposant électoral Fernando Cardoso», constatait au début du mois Jean Daudelin, professeur à l'université Carleton, dans le cadre d'un atelier sur le Brésil et l'Argentine organisé par l'Observatoire des Amériques de l'UQAM. Bon élève, Lula a appliqué à la lettre le plan économique qu'il avait convenu avec le Fonds monétaire international (FMI). En matière sociale, sa réalisation la plus importante à ce jour (la réforme des retraites) a essentiellement consisté à faire adopter des changements proposés à l'origine par l'ancien gouvernement et auxquels le PT s'était opposé. En ce qui concerne son programme de lutte contre la pauvreté, appelé «Faim zéro», il piétine lamentablement après avoir été largement médiatisé.
La principale raison à cela tient au fonctionnement des institutions politiques brésiliennes, qui oblige les présidents à s'appuyer sur des alliances politiques souvent contre nature, en l'occurrence, ici, avec la droite libérale. «Le PT ne dispose que de 90 sièges sur 513», rappelle l'expert de l'université Carleton. Et il y a cette vieille tradition clientéliste qui reste encore bien vivace au Brésil. «Contre toute attente, c'est le Brésil qui est en train de changer le PT, pas l'inverse», constate-t-il.
Selon le politologue Philippe Faucher, de l'Université de Montréal, les problèmes de Lula et du Brésil tiennent surtout à une marge de manoeuvre économique presque inexistante, attribuable à un taux de croissance anémique et une lourde dette publique. «Il faudrait peu de chose pour que le Brésil bascule dans la spirale infernale où il perdrait la confiance des institutions financières internationales, ce qui resserrerait les conditions qui lui sont imposées et aggraverait encore plus sa situation.»
L'Argentine du président K.
À peu près inconnu au moment d'être élu, en avril dernier, avec seulement 22 % des voix, le nouveau président de l'Argentine, Néstor Kirchner, n'avait pas à composer avec le même niveau d'attente que son homologue brésilien. En faillite technique depuis plusieurs mois, le pays était en proie à une colère populaire sans précédent envers les politiciens, les grandes institutions financières internationales et leurs politiques économiques.
Depuis, un renversement tout aussi complet qu'imprévisible semble s'être produit. Les anciennes prévisions de croissance de 2 % et d'inflation de 20 à 25 % pour 2003 devraient être démenties par une ronflante expansion économique de 7 % et une inflation ramenée à un modeste 3 %. Fait à la fois de conciliation et d'esprit de décision, le «style K» inauguré par le nouveau président a permis d'arracher de nouvelles concessions au FMI, de remettre en cause l'impunité accordée aux responsables de la dernière dictature militaire, de faire du ménage à la Cour suprême et de démontrer une tolérance tout à fait inhabituelle à l'égard des mouvements sociaux de contestation.
Décidés, il y a quelques mois à peine, à «foutre tous leurs politiciens à la porte», les Argentins semblent aujourd'hui prêts à signer un chèque en blanc à leur nouveau président, qui recueille 89 % d'appui, constate Victor Armony, directeur de recherche à la Chaire en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l'UQAM. Les trois quarts se disent même optimistes pour l'avenir.
Les embûches seront toutefois nombreuses au cours des prochains mois, souligne-t-il. Comme Lula, Kirchner devra en premier lieu déployer une grande habileté politique pour ménager ses appuis politiques, qui n'attendent qu'une occasion pour lui faire faux bon, particulièrement au sein de son propre mouvement politique péroniste. Il devra aussi trouver le moyen de ramener les investissements nationaux et étrangers dans un pays qui, pour le moment, doit en bonne partie son étonnante remontée économique à la profondeur abyssale de la chute qui l'avait précédée, note Jorge Schwarzer, économiste à l'université de Buenos Aires. Quant à la dette de l'Argentine, il apparaît d'ores et déjà certain qu'elle ne pourra jamais la rembourser et devra par conséquent trouver des terrains d'entente avec les financiers étrangers.
Tout le monde aura d'ailleurs remarqué, dit Sebastian Santander, de l'Université libre de Bruxelles, qu'en matière de politique extérieure et commerciale, l'Argentine n'a pas été longue à tenter un rapprochement avec Washington tout en reprenant une certaine distance par rapport au Brésil et à sa position pro-Sud.
Le réalisme au pouvoir
«Les décisions difficiles restent à venir, constate Victor Armany. Je doute que l'on assiste à des ruptures brutales. J'entrevois plutôt une sorte de troisième voie à la manière de Tony Blair en Grande-Bretagne, mais pour l'Amérique latine.»
Jean Daudelin ne s'attend pas à autre chose pour le Brésil. «Lula a choisi la réalité plutôt que le rêve, dit-il, dans toute sa grisaille et son quotidien ordinaire. Cette voie n'a rien de spectaculaire mais n'est pas insignifiante pour autant.»
«Je me suis trompé de rêve», a déclaré à l'automne le député, écrivain et écologiste Fernando Gabeira au moment de claquer la porte du Parti des travailleurs (PT) d'Ignácio Lula da Silva. Élu il y a un an par les plus pauvres de son pays pour améliorer les politiques sociales et rompre avec les diktats des grandes institutions financières internationales, le président brésilien a jusqu'à présent beaucoup plus déçu à gauche qu'à droite. Au point même où il est devenu l'improbable coqueluche des gens d'affaires et des banquiers étrangers.
«Le gouvernement Lula a troqué son programme politique plus que réformiste pour celui de son prédécesseur et opposant électoral Fernando Cardoso», constatait au début du mois Jean Daudelin, professeur à l'université Carleton, dans le cadre d'un atelier sur le Brésil et l'Argentine organisé par l'Observatoire des Amériques de l'UQAM. Bon élève, Lula a appliqué à la lettre le plan économique qu'il avait convenu avec le Fonds monétaire international (FMI). En matière sociale, sa réalisation la plus importante à ce jour (la réforme des retraites) a essentiellement consisté à faire adopter des changements proposés à l'origine par l'ancien gouvernement et auxquels le PT s'était opposé. En ce qui concerne son programme de lutte contre la pauvreté, appelé «Faim zéro», il piétine lamentablement après avoir été largement médiatisé.
La principale raison à cela tient au fonctionnement des institutions politiques brésiliennes, qui oblige les présidents à s'appuyer sur des alliances politiques souvent contre nature, en l'occurrence, ici, avec la droite libérale. «Le PT ne dispose que de 90 sièges sur 513», rappelle l'expert de l'université Carleton. Et il y a cette vieille tradition clientéliste qui reste encore bien vivace au Brésil. «Contre toute attente, c'est le Brésil qui est en train de changer le PT, pas l'inverse», constate-t-il.
Selon le politologue Philippe Faucher, de l'Université de Montréal, les problèmes de Lula et du Brésil tiennent surtout à une marge de manoeuvre économique presque inexistante, attribuable à un taux de croissance anémique et une lourde dette publique. «Il faudrait peu de chose pour que le Brésil bascule dans la spirale infernale où il perdrait la confiance des institutions financières internationales, ce qui resserrerait les conditions qui lui sont imposées et aggraverait encore plus sa situation.»
L'Argentine du président K.
À peu près inconnu au moment d'être élu, en avril dernier, avec seulement 22 % des voix, le nouveau président de l'Argentine, Néstor Kirchner, n'avait pas à composer avec le même niveau d'attente que son homologue brésilien. En faillite technique depuis plusieurs mois, le pays était en proie à une colère populaire sans précédent envers les politiciens, les grandes institutions financières internationales et leurs politiques économiques.
Depuis, un renversement tout aussi complet qu'imprévisible semble s'être produit. Les anciennes prévisions de croissance de 2 % et d'inflation de 20 à 25 % pour 2003 devraient être démenties par une ronflante expansion économique de 7 % et une inflation ramenée à un modeste 3 %. Fait à la fois de conciliation et d'esprit de décision, le «style K» inauguré par le nouveau président a permis d'arracher de nouvelles concessions au FMI, de remettre en cause l'impunité accordée aux responsables de la dernière dictature militaire, de faire du ménage à la Cour suprême et de démontrer une tolérance tout à fait inhabituelle à l'égard des mouvements sociaux de contestation.
Décidés, il y a quelques mois à peine, à «foutre tous leurs politiciens à la porte», les Argentins semblent aujourd'hui prêts à signer un chèque en blanc à leur nouveau président, qui recueille 89 % d'appui, constate Victor Armony, directeur de recherche à la Chaire en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l'UQAM. Les trois quarts se disent même optimistes pour l'avenir.
Les embûches seront toutefois nombreuses au cours des prochains mois, souligne-t-il. Comme Lula, Kirchner devra en premier lieu déployer une grande habileté politique pour ménager ses appuis politiques, qui n'attendent qu'une occasion pour lui faire faux bon, particulièrement au sein de son propre mouvement politique péroniste. Il devra aussi trouver le moyen de ramener les investissements nationaux et étrangers dans un pays qui, pour le moment, doit en bonne partie son étonnante remontée économique à la profondeur abyssale de la chute qui l'avait précédée, note Jorge Schwarzer, économiste à l'université de Buenos Aires. Quant à la dette de l'Argentine, il apparaît d'ores et déjà certain qu'elle ne pourra jamais la rembourser et devra par conséquent trouver des terrains d'entente avec les financiers étrangers.
Tout le monde aura d'ailleurs remarqué, dit Sebastian Santander, de l'Université libre de Bruxelles, qu'en matière de politique extérieure et commerciale, l'Argentine n'a pas été longue à tenter un rapprochement avec Washington tout en reprenant une certaine distance par rapport au Brésil et à sa position pro-Sud.
Le réalisme au pouvoir
«Les décisions difficiles restent à venir, constate Victor Armany. Je doute que l'on assiste à des ruptures brutales. J'entrevois plutôt une sorte de troisième voie à la manière de Tony Blair en Grande-Bretagne, mais pour l'Amérique latine.»
Jean Daudelin ne s'attend pas à autre chose pour le Brésil. «Lula a choisi la réalité plutôt que le rêve, dit-il, dans toute sa grisaille et son quotidien ordinaire. Cette voie n'a rien de spectaculaire mais n'est pas insignifiante pour autant.»
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