De l’énergie à revendre

Photo: Agence France-Presse (photo) Karen Bleier
Londres – Les nouvelles ressources permettront de compenser le déclin des champs pétroliers existants pour répondre à la hausse de la demande d’or noir d’ici à 2035, tout en accroissant la compétitivité des pays producteurs, a prédit mardi l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Tirée par les pays émergents comme la Chine et l’Inde, notamment dans le secteur pétrochimique et les transports, la consommation mondiale de brut devrait atteindre 101 millions de barils par jour (mbj) en 2035, indique l’AIE dans son World Energy Outlook, sa grande étude prospective annuelle. Soit 14 mbj supplémentaires en un quart de siècle et 1,3 million de barils de plus que les 99,7 mbj anticipés l’an dernier.

Parallèlement, la production des champs en activité chutera de plus de 40 mbj à cette échéance, et la part de pétrole conventionnel dans la consommation d’or noir reculera à 65 mbj, contre environ 70 actuellement.

Pas de crise énergétique en vue, rassure toutefois l’AIE : les réserves estimées ont été revues en hausse grâce à la découverte de nouveaux puits de pétrole et au développement des hydrocarbures non conventionnels. « L’augmentation du pétrole non conventionnel (dont le pétrole de réservoirs compacts) et des liquides de gaz naturel permet de combler le fossé grandissant » entre la demande mondiale et la production de pétrole conventionnel, assure le bras énergétique de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Nouvelle donne mondiale

Ces nouvelles ressources dites non conventionnelles feront des États-Unis le premier producteur pétrolier mondial en 2015 (avec environ 11 mbj) et mèneront le pays vers l’indépendance énergétique à l’horizon 2035, tout en lui conférant un avantage compétitif grâce à des prix bas. C’est surtout vrai pour le gaz. « Après la révolution du gaz de schiste, nous observons aujourd’hui une disparité majeure entre les États-Unis et le reste du monde : au Japon, les prix du gaz sont jusqu’à cinq fois plus élevés qu’aux États-Unis et trois fois plus élevés en Europe », « une énorme différence » qui pose « un problème structurel pour ces pays », a souligné Fatih Birol, chef économiste de l’AIE, devant la presse à Londres.

Même si l’écart de prix devrait se réduire, « les États-Unis verront leur part dans les exportations de biens à forte teneur énergétique augmenter légèrement ». La part combinée de l’UE et du Japon devrait reculer d’un tiers dans les secteurs très énergivores, comme la chimie, l’acier, le verre et le papier. Dans le même temps, la production montera en puissance au Brésil grâce à la découverte de gisements offshore qui feront de ce pays un poids lourd du secteur.

Mais on ne se trouvera pas pour autant à l’orée d’une nouvelle ère d’abondance, prévient l’AIE. Les nouveaux investissements se justifient surtout par les cours du brut. L’Agence table sur une progression du prix du baril autour de 128 $US en 2035 (en dollars constants), contre une centaine de dollars cette année, alors qu’elle tablait l’an dernier sur 125 $US.

Le rôle croissant du Brésil et le pétrole non conventionnel en Amérique du Nord chamboulent, au moins temporairement, la géographie de la production. Le poids de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) ira en déclinant sur les dix prochaines années.

« Cependant, nous ne croyons pas que cette tendance (d’augmentation de la production de pétrole non conventionnel) continuera après les années 2020. Elle atteindra un plateau puis déclinera à cause de la taille limitée des ressources », a prévenu Fatih Birol. Les États-Unis ne resteraient donc premier producteur mondial qu’une dizaine d’années. « Après ça, nous aurons besoin d’une augmentation substantielle de la production de pétrole du Moyen-Orient » qui est « crucial pour répondre à l’augmentation de la demande », a-t-il ajouté.

La géographie de la demande sera également bouleversée par l’essor des émergents. La Chine sera le plus important consommateur devant les États-Unis en 2030 tandis que la consommation au Moyen-Orient dépassera celle de l’UE à la même date, estime l’AIE. Dès 2020, l’Inde sera « le principal moteur » de la croissance de la demande.

Face à cette nouvelle donne, les capacités de raffinage seront redéployées en Asie et au Moyen-Orient. « D’ici à 2035, nous estimons que près de 10 mbj de la capacité mondiale de raffinage est en danger. Les raffineries de l’OCDE, et de l’Europe en particulier, sont parmi les plus vulnérables ».
5 commentaires
  • Pierre Couture - Inscrit 13 novembre 2013 07 h 45

    Et nos surplus?

    Dans tout ce panorama, qui croira encore que nous pourrons vendre la ridicule électricité éolienne aux Étatsuniens?

  • Bernard Terreault - Abonné 13 novembre 2013 08 h 55

    Venise engloutie en 2100 ?

    Ainsi, il y a des hydrocarbures en quantité. Il est improbable que les pays émergeants comptant des milliards d'individus veuillent renoncer à ce pactole, ils voudront se payer un niveau de vie matériel semblable à celui des pays riches; et ces pays riches ne feront que quelques efforts symboliques, pas significatifs, pour limiter leur consommation. Il n'existe pas de manière de séquester les gaz à effets de serre à la fois efficacement et économiquement : c'est une impossibilité physico-chimique. La production de gaz à effet de serre va donc augmenter indéfiniment, et avec le réchauffement le niveau des mers. Le Bangladesh va disparaître; ses plus de 100 millions d'habitants devront trouver une place ailleurs. Les Pays-Bas aussi. De même de grandes villes côtières, comme Shanghaï. Et Venise, pour les romantiques.

  • Guillaume Pelletier - Inscrit 13 novembre 2013 09 h 25

    Du déclin de l'énergie et de l'économie

    À en croire l'AEI, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. On n'aura qu'à combler le déclin des champs existants par des pétroles non-conventionnels. C'est-à-dire au moins 3 nouvelles Arabie Sahoudite de pétrole d'ici 2020, y'a rien là!

    À lire absolument : Matthieu Auzanneau (http://petrole.blog.lemonde.fr/2013/11/13/petrole-

    En résumé, ni l'AEI ni personne ne semble voir venir le point de rupture entre la croissance exponentielle, le déclin de 6% par année des puits de pétroles conventionnels et les prix de l'énergie.

    Le répéterons-nous assez que même avec l'apport des énergies renouvellables et des pétroles non-conventionnels, la croissance exponentielle des 150 dernières est impossible à maintenir?

    Je ne comprends toujours pas (ou bien j'ai peur de trop bien comprendre) pourquoi ni les médias ni les gouvernements n'ont pas encore pris acte de l'état critique de notre civilisation industrielle basée sur la croissance exponentielle, l'endettement et surtout, surtout, l'énergie abondante et à bon marché. Relire "Les limites de la croissance" (Dennis Meadows) ou "The End of Growth" (Richard Heinberg) ne leur serait pas inutile.

    Ce qui s'est produit en 2008 n'est rien à côté de ce qui se produira d'ici quelques années. Les paris sont ouverts pour la nouvelle grande crise... 2014? 2015? 2016? Faites vos jeux!

  • Sylvain Auclair - Abonné 13 novembre 2013 13 h 16

    Rien sur les réserves

    On se réjouit de pouvoir faire de plus gros retraits de notre compte de banque (à taux d'intérêt nul) mais rien sur le solde... Qui descend nécessairement.

  • PAUL RACICOT - Inscrit 13 novembre 2013 14 h 22

    Or, la production-consommation des hydrocarbures fossiles s'accroît d'année en année...

    British Petroleum (BP) déclare * que, consommées au rythme actuel, les réserves de pétrole seront épuisées dans 52,9 ans, celles du gaz dans 55,7 ans, et celles du charbon dans 109 ans.

    Or, leur rythme de production-consommation... s'accroît toujours :

    - la production de pétrole a augmenté de 14,33 % en 10 ans (2002 – 2012), et de 2,2 % de 2011 à 2012;
    - la production de gaz a augmenté de 33,28 % en 10 ans (2002 – 2012), et de 1,9 % de 2011 à 2012;
    - la production de charbon a augmenté de 60,09 % (!) en 10 ans (2002 – 2012), et de 2,0 % de 2011 à 2012.

    Et plus de 80% de l'énergie actuellement consommée à l'échelle mondiale est tirée des hydrocarbures fossiles et ce pourcentage... ne variera guère d'ici 2030, selon l'AIE. J'ai comme l'impression que, tôt ou tard, le gouffre qui se creusera entre l'offre et la demande ne pourra plus être comblé par des "découvertes à venir" ou des politiques de transition énergétique à budgéter... alors que le prix moyen croissant de l'énergie fossile grugera patiemment les activités "productives" des États, des entreprises et des ménages. ;-)

    * BP Statistical Review of World Energy, June 2013. http://bit.ly/1bvFY3o