Quel pouvoir pour les apprentis sorciers de la finance?

Encore cette semaine, les Espagnols ont manifesté contre les mesures d’austérité.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dominique Fahet Encore cette semaine, les Espagnols ont manifesté contre les mesures d’austérité.

Les pays et leurs gouvernements sont-ils les jouets d’apprentis sorciers de haut vol qui font semblant de tout savoir sur la conduite de l’économie, ou est-ce le contraire ? Est-ce qu’un peu tout le monde est à la fois coupable et victime ?


Il y avait de la fébrilité dans l’air, à la réunion annuelle de l’Association américaine d’économie qui s’est tenue à San Diego la fin de semaine dernière. « Ces réunions sont habituellement très académiques et n’ont aucun écho dans le grand public, raconte l’économiste québécois Marc Van Audenrode, qui était sur place. Mais cette fois-ci, on savait qu’une petite bombe politique venait d’être lâchée. »


La bombe en question a pris la forme d’une présentation de l’économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), Olivier Blanchard, où il reconnaissait que les experts avaient systématiquement sous-estimé l’impact économique des politiques d’austérité prescrites aux pays aux prises avec une crise de leur dette souveraine. Attribuée à la plupart des prévisionnistes, notamment ceux des institutions économiques internationales les plus influentes, comme la Commission européenne, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et le FMI, l’erreur d’appréciation serait venue du fait qu’on aurait appliqué aux pays en crise un modèle théorique prévu pour une situation plus normale. Le résultat est que les dommages économiques à court terme infligés par les compressions de dépenses et les hausses de revenus des gouvernements ont été, durant les jours les plus sombres de la crise, deux, sinon trois fois plus sévères qu’on l’avait prévu.

 

Pas une science exacte


Ce n’est pas la première fois qu’on accuse les économistes d’en savoir moins qu’ils ne le prétendent et de guider ainsi les gouvernements vers de mauvaises voies. L’incapacité des économistes à prédire la dernière grande crise mondiale est un récent exemple souvent cité. Un expert de l’Université de la Colombie-Britannique affirmait, le mois dernier, que le fameux retard de productivité que le Canada accuserait sur les autres pays développés serait surtout dû à une erreur de mesure qui risque de coûter cher si les gouvernements s’y fient trop.


« Quand admettra-t-on que l’économie n’est pas une science exacte ? Qu’on y jongle avec beaucoup trop de variables pour tenir ses conclusions pour des certitudes et que, par conséquent, les gouvernements devraient toujours faire preuve d’autant de pragmatisme et de prudence que possible », dit Bernard Landry, ancien premier ministre du Québec et maintenant professeur d’économie internationale, entre autres à l’École des sciences de la gestion de l’Université du Québec à Montréal et à l’École polytechnique de Montréal. « Moi, comme ministre des Finances, je demandais des contre-expertises lorsque je n’étais pas sûr des opinions qu’on me présentait. »


Marc Van Audenrode ne croit pas, de son côté, à cette histoire d’erreur méthodologique du FMI. La majorité des économistes sérieux avaient, selon lui, les bons chiffres depuis longtemps. « C’est un problème politique, pas scientifique », dit le professeur à l’Université de Sherbrooke et associé directeur à la firme américaine de consultants en économie et en finance Analysis Group. « Il y a tout un courant de pensée qui attribue des vertus spéciales aux politiques d’austérité dans de telles circonstances et il y a, malheureusement, trop d’économistes qui sont prêts à faire l’impasse sur ce que la science nous enseigne pour dire aux politiciens ce qu’ils veulent entendre. » Il en veut pour exemple cette guerre que le gouvernement fédéral mène depuis des années contre les travailleurs qui abuseraient de l’assurance-emploi sans qu’on ait de preuve scientifique de ces abus.

 

Les hommes en complets bleus


Les gouvernements n’ont toutefois pas toujours le loisir d’imposer leur vision de l’économie ni même de pouvoir refuser celle des autres, rappelle l’économiste en chef du Mouvement Desjardins, François Dupuis. « Quand un gouvernement a affaire aux grandes institutions internationales comme le FMI, c’est que plus personne ne veut lui prêter de l’argent et qu’il n’est plus en position de décider grand-chose. » La situation dans laquelle se trouve actuellement le gouvernement grec ou portugais lui rappelle le cas de certains pays africains où il a travaillé au début des années 90. « Ils arrivaient en avion de Washington avec leurs complets bleus et leurs mallettes. Ils allaient directement dans le bureau du ministre des Finances et lui disaient : “ Ça, c’est le plan que vous allez suivre. ”»


Les marchés, et leurs agences de notation, ne font guère plus de cadeaux, souligne-t-il. « Ils réagissent et sanctionnent bien avant les autres. »


Mais Marc Van Audenrode rappelle, encore une fois, que ceux qui préfèrent se laisser guider par leur idéologie plutôt que par les faits ne sont pas toujours ceux que l’on dit. Il en veut pour preuve cette mise en garde que Moody’s et Fitch ont faite, l’hiver dernier, au gouvernement de Stephen Harper contre les dangers de vouloir aller trop vite avec ses mesures d’austérité en pleine période d’incertitude économique.

 

Mettre de l’ordre dans ses affaires


Les trois hommes se rejoignent sur l’importance primordiale, pour un État, de tendre vers des finances publiques saines, mais aussi sur la grande diversité des cas et des solutions possibles. « On sert sans cesse aux Européens l’exemple du retour à l’équilibre budgétaire du Canada dans les années 90 alors que les deux contextes sont très différents, observe François Dupuis. Même les cas de la Grèce et de l’Espagne sont très différents entre eux. Il faut se méfier des solutions uniques. »


Le Québec a aussi eu sa propre guerre contre les déficits durant la seconde moitié des années 90, avec son lot de compressions budgétaires difficiles. « L’austérité n’est jamais facile. Pour l’opinion publique, ce n’est jamais le bon temps, on voudrait toujours qu’on coupe moins, qu’on coupe ailleurs », dit Bernard Landry, qui était alors ministre des Finances du gouvernement de Lucien Bouchard et qui ne regrette rien. « On faisait alors 4 milliards de déficit par année. Imaginez ce que cela aurait été si on n’avait rien fait. »


« Sur le plan économique, j’ai eu la partie belle », estime-t-il rétrospectivement. Contrairement à aujourd’hui, le Québec commençait, à l’époque, une période de croissance économique ininterrompue sans précédent. « Mon successeur, qui doit, à son tour, faire le déficit 0, ne se trompe pas non plus, dit-il. Sauf que ça va être beaucoup plus difficile pour lui, forcément. »


En fait, observe François Dupuis, si le Canada, comme la Nouvelle-Zélande ou la Suède, peut servir d’exemple aux autres pays, c’est pour avoir su mettre de l’ordre dans ses finances publiques lorsque le contexte économique s’y prêtait, c’est-à-dire en période de croissance. « Disons les choses comme elles sont : les gouvernements des pays développés ont fait preuve d’une grande négligence durant la longue période de prospérité qui s’est étendue du milieu des années 90 à la crise. Leurs situations seraient beaucoup moins délicates aujourd’hui si on avait fait ce qu’il fallait. »

 

La voix du peuple


Marc Van Audenrode voit une autre raison pour laquelle tellement de gouvernements privilégient, aujourd’hui, l’austérité budgétaire au détriment de la faible croissance qui leur reste encore. « L’impact de ces mesures est plus concret, moins diffus que celui du ralentissement économique qu’elles infligent. Il est facile de voir si le déficit recule ou non alors qu’on peut avoir du mal à évaluer les dégâts causés par un chômage plus élevé chez toute une génération de jeunes pendant des années. »


En démocratie, c’est ultimement aux populations d’obliger leurs gouvernements à prendre les décisions économiques les plus éclairées possible, conclut Bernard Landry. « Les grandes catastrophes suscitent parfois de grandes prises de conscience. » Au-delà des erreurs ou des bons coups des économistes, il espère que la dernière crise amènera les gouvernements et les grandes institutions internationales « à agir de façon plus réfléchie et responsable », mais aussi les populations à réaliser que « le temps du populisme est fini ».


« Les populations doivent se comporter de façon démocratique sérieuse, dit-il. L’exemple de la Grèce est extraordinaire. Le gouvernement faisait plaisir à tout le monde, mais qui souffre aujourd’hui ? Pas les riches armateurs grecs. Le peuple peut devenir son propre ennemi dans ce laxisme. Je crois que des leçons seront apprises. »

13 commentaires
  • Jacques Patenaude - Abonné 12 janvier 2013 09 h 05

    science ou idéologie?

    Pourtant tout le monde savait depuis la grande dépression des années '30 que le chemin proposé par le FMI serait catastrophique. Le problème est que pour certains l'économie est davantage une idéologie qu'une science. Le problème de l'économie c'est qu'elle trouvera toujours des idéologues au service des capitalistes pour nous raconter des sornettes sous le couvert de la science.

    Quand Bernard Landry dit que son gouvernement a réduit le déficit alors que nous vivions une période de croissance économique, il a eu raison. Il appliquait tout simplement la recette Keynésienne qui nous a sorti de dépression des années '30. Quand le FMI propose un plan d'austérité en pleine crise économique il applique la recette des néolibéraux. La même recette qui a aggravée la crise des années '30

  • Denis Miron - Inscrit 12 janvier 2013 09 h 17

    La loi de la gravité en économie est du domaine la science morale

    Vouloir donner à l’économie un statut de science pure et dure, comme la physique peut l’être, relève du sophisme. Il est étonnant de constater que certains profs d’université puissent encore soutenir cette thèse alors qu’aucun économiste, à part Nouriel Roubini, n’avait vu venir la crise de 2008
    En physique, la matière ne ment pas. Pour aller sur la lune, la loi de la gravité demeure constante, alors qu’en économie, la gravité est reliée au sens moral des hommes et, varie selon les idéologies et les préjugés et une multitude de facteurs. En banissant toutes valeurs morales de l’économie sous prétexte que c’est une science pure, on achemine l’humanité vers la catastrophe.
    Qu’un tel aveu soit perçu comme une bombe politique est révélateur de tout l’enflure d’orgueil qui affecte ces hauts lieux du pouvoir ainsi que ses conséquences désastreuses sur le quotidien des petites gens..
    La loi du marché, est-ce une panne de vision, ou une surdité qui produit de l’exclusion?
    Est­ce la loi du marché
    Des péchés capitaux,
    Capitaux etrangers
    Aux droits fondamentaux?
    Tuer du monde en alignant des fusils ou des colonnes de chiffres,est-ce bien différent?

  • France Marcotte - Abonnée 12 janvier 2013 09 h 30

    En principe toujours...

    «Marc Van Audenrode voit une autre raison pour laquelle tellement de gouvernements privilégient, aujourd’hui, l’austérité budgétaire au détriment de la faible croissance qui leur reste encore. « L’impact de ces mesures est plus concret, moins diffus que celui du ralentissement économique qu’elles infligent. Il est facile de voir si le déficit recule ou non alors qu’on peut avoir du mal à évaluer les dégâts causés par un chômage plus élevé chez toute une génération de jeunes pendant des années. »»

    Concret, moins diffus...

    Et comment se fait-il que dans une démocratie, une poignée d'initiés au jargon pointu de la science économique ne se donne pas la peine de rendre accessible à la population, par tous les moyens nécessaires, la compréhension des impacts des décisions que doivent prendre en son nom ses représentants élus?

    • Bernard Moffett - Inscrit 12 janvier 2013 13 h 36

      Bonne remarque. Depuis une année, pour tenter de comprendre le 'bordel' de la crise j'ai 'expatrié' mon terrain de 'recherche' d'info ailleurs qu'au Canada. Il y a beaucoup d'info de qualité sur la télé et le web européen-francopohone. On y organise des web-conférence-télé très enrichissantes, sans 'maudite' pub, au ton 'civilisé' et ce avec des panels de spécialistes heureusement passablement neutres politiquement et d'excellentes réputations. Important: Contrairement à ici, on prend le temps de traiter des questions; il n'est pas rare que des web-télé durent 2 ou 3 heures. En général les télévisions Française, Belge et Suisse, par exemple, ont un contenu d'info dont la pertinence est largement supérieure à ce qu'on nous sert ici (paradis d'insignifiantes mer...?).
      Moi j'aimerais qu'un journal comme Le Devoir s'inspire de l'expérience du journal indépendant Français Médiapart en introduisant la web-télé (avant que les vendus du JDM et LaPresse s'y adonnent). Je m'y suis abonné (pas cher) et j'ai suivi plusieurs de leurs soirées de web-télé sur des sujets comme la crise actuelle. On n'a pas l'équivalent ici. Si c'était le cas je m'abonnerais surement.
      J'ai fait mes études en ingénérie il y a bientôt quarante ans. Comme bien d'autres je n'ai pas de connaissances pointues en économie. Mais j'ai comme on dit 'une certaine tête sur les épaules' et je dis qu'il n'est pas nécessairement nécessaire d'avoir un PhD en économie pour aborder ces sujets. Nos vies en dépendent. L'important est de vérifier plusieurs sources d'info, de parfaire nos connaissances par la lecture entre autre et d'en discuter. C'est en forgeant qu'on devient forgeron.

    • France Marcotte - Abonnée 12 janvier 2013 15 h 38

      Merci de ces précieux conseils, Bernard Moffett.

    • France Marcotte - Abonnée 12 janvier 2013 15 h 58

      Merci de ces conseils mais qu'en est-il de ceux qui, sachant à peine lire, sont des citoyens de seconde zone au-dessus de la tête de qui toutes sortes de décisions les concernant se prennent?

      Peut-être qu'aucune décision importante n'aurait jamais dû se prendre en économie avant que tous puissent comprendre les enjeux.

    • Bernard Moffett - Inscrit 12 janvier 2013 16 h 16

      Sur la crise actuelle, pour ceux qui s'y intéresse et qui voudraient entendre un discours différent de ce qui nous est normalement présenté, voici un lien vers un site d'économistes européens dont le propos bifurque totalement de la rangaine habituelle:
      (http://www.atterres.org)
      Bien que le contexte soit celui de l'Europe, plusieurs des principes évoqués débordent de ce cadre. Leur manifeste est des plus instructif et pertinent. Le ton est cordial et d'adresse citoyenne.
      Bonne visite.

    • Bernard Moffett - Inscrit 13 janvier 2013 12 h 05

      Mme Marcotte. Concernant les capacités de lecture, c'est surtout premièrement à ceux qui disposent d'un niveau minimum de 'moyens' à s'avancer correctement. Je crois que ceux qui justement 'savent lire' sont plus redevables que ceux qui ne le savent pas. Depuis quand, dans une équipe de rugby, blâme-t-on le 5'4"-110lbs, s'il s'en trouve un, en premier pour les déboires de l'équipe? Quand donc se débarassa-t-on de la manie de tenter d'identifier les points noirs sur le visage du voisin? Je connais trop des gens qui effectivement savent lire mais qui agissent comme si ils ne le savaient pas. Trop insister sur ce sujet c'est remettre en question tous les milliards dépensés depuis 50 ans dans l'instruction publique et c'est, avouons-le, déprimant, contradictoire, contre-productif et 'zizanique'. La noblesse antique imposait aux commandants de se poster à l'avant du peloton et non le contraire. Sur un navire on dirait 'les femmes et les enfants d'abord'. J'attends tout comme vous le même comportement de la part de mes dirigeants. Jules Renard prétendait que le héros est celui qui fait ce qu'il peut lorsque personne d'autres ne fait quoi que ce soit. Prions pour le retour d'un poil de carotte.
      Vos interventions sont toujours appréciés.
      Bonne journée.

  • Alain Castonguay - Abonné 12 janvier 2013 11 h 10

    De la diversité

    Certains économistes et auteurs: Paul Krugman, Nassim Nicolas Taleb, Nouriel Roubini et Michael Lewis, ont écrit sur la crise et ses fondements. L'on constate à leur lecture que les économistes sont bons pour analyser le passé, pas pour prédire l'avenir. C'est lorsqu'ils s'aventurent sur le chemin de la prédiction qu'ils se trompent le plus souvent.
    On le voit bien avec la révolution énergétique causée par le gaz de schiste en Amérique du Nord, qui est en train de mettre Hydro-Québec sérieusement dans l'embarras. Personne n'avait prédit que cette découverte allait ainsi bouleverser la donne énergétique.
    Merci d'avoir soulevé ce débat.

  • Bernard Moffett - Inscrit 12 janvier 2013 12 h 55

    Je vois, dit l'aveugle.

    Il aura fallu découvrir une possible erreur d'équation pour se douter que quelque chose n'allait pas dans la vraie vie. Incroyable. L'indicateur de température de votre véhicule est à 'Normal', la boucane sort du capot et vous continuez comme si de rien n'était? Pour certains illuminés, stopper le véhicule serait un geste d'ignare puisqu'il ne suffirait que d'un léger ajustement d'un coefficient de 'boucane' pour qu'enfin l'équation corresponde à la réalité et que tout soit 'Normal as usual'. Dites donc est-ce que la vie des gens n'est qu'un banc d'essai destiné à vérifier le degré d'exactitude de débiles pondeurs de fariboles? On peut poser la question aux soit-disant experts qui éructent de telles éculubrations et aux vendus décideurs qui s'abreuvent de leurs conseils. On ne savait pas? Ah ouais! Qui a déjà dit ceci:
    "Ce que nous voulons simplement rappeler, c’est que les décisions humaines engageant l’avenir sur le plan personnel, politique ou économique ne peuvent être inspirées par une stricte prévision mathématique, puisque la base d’une telle prévision n’existe pas". Rép.: John Maynard Keynes, 1936.
    Dites donc les 'politico-gorlos', il serait temps de lâcher vos 'cart de golf' parcequ'à La Haye il y a un tribunal qui se ferait un immense plaisir de vous y accueillir. Plusieurs élus se sont engagés à 'réguler' les rackets de la finance, source de la crise actuelle. Rien. Frileux vendus? Demandez à Obama aux USA et à Bâle III en Europe. Et l'englué Pétro Harper? Vous voulez rire. Les ponctions fiscales des trafics spéculatifs 'légalisés' ne les aide que trop à 'équilibrer' leurs budgets. On est 'pogné' dans un enfer de bandits détrousseurs aidés en haut lieu par de lâches aveugles, filous et bornés.
    M. Landry a raison en ceci: Il faudra apprendre à bien aiguiser le bout de nos souliers et bien identifier les postérieurs qui serviront à bien vérifier le pointu.
    Lus dernièrement: 'Blythe Masters' de P. Jovanovic et 'L'or des fous' de G. Tett. Étonnants.