Pour une «biodiversité économique» - L'approche coopérative est le remède à la crise

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités, Louis Favreau a enseigné pendant 25 ans au Département de travail social et des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais. <br />
Photo: Université du Québec en Outaouais Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités, Louis Favreau a enseigné pendant 25 ans au Département de travail social et des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

On compare souvent la crise économique qui sévit depuis 2008 à la Grande Dépression des années 1930. Toutefois, pour le sociologue Louis Favreau, elle est plus significative encore, puisqu'il s'agit d'une crise à la fois économique, sociale et écologique.

Louis Favreau fait remarquer qu'on assiste présentement à d'«épouvantables gâchis» qui combinent à la fois l'économique, le social et l'écologique, tel que le déversement de pétrole dans le golfe du Mexique au printemps 2010: «60 000 emplois dans le tourisme, l'agriculture et les pêcheries ont été précarisés d'un seul coup.» De même, la crise des subprimes aux États-Unis, «où les banques ont littéralement manipulé les gens pour leur faire acheter des propriétés qu'ils n'avaient pas les moyens de payer, de sorte que nombre d'entre eux ont fini par tout perdre!» Résultat: pertes d'emploi massives à l'échelle planétaire. «On assiste à l'effondrement de l'économie capitaliste», résume-t-il.

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités, Louis Favreau a enseigné pendant 25 ans au Département de travail social et des sciences sociales de l'Université du Québec en Outaouais. «La chaire que je dirige étudie principalement le développement des collectivités, ce qui est au coeur de toute démocratie, dit-il. La démocratie ne passe pas uniquement par des élections, des partis politiques et un État central, mais tout autant par les forces vives que représentent les regroupements communautaires, les mouvements coopératifs, syndicaux, agricoles, écologiques, etc.»

Il a en outre publié de nombreux ouvrages, dont le plus récent s'intitule Économie et société: pistes de sortie de crise, publié aux Presses de l'Université du Québec, en collaboration avec Ernesto Molina. «L'une de mes activités importantes à présent, ajoute le chercheur, est d'animer un blogue qui vulgarise les travaux de mes collègues et les miens.» Ce blogue, fort intéressant, se trouve à http://jupiter.uqo.ca/ries2001/carnet/).

«Il faut s'intéresser directement à l'économie, puisque l'économie ne s'intéresse pas à nous!, lance-t-il. C'est-à-dire qu'elle nous laisse en plan, sur le bord du chemin, comme chômeurs... Il y a heureusement des solutions de rechange — dont les mouvements coopératifs — que nous étudions depuis longtemps.»

Ne pas confondre

Comme bon nombre d'économistes et de sociologues, M. Favreau constate que les sociétés qui ont le mieux résisté à la crise de 2008 sont celles qui font preuve d'une «biodiversité économique», c'est-à-dire dont l'économie est constituée à la fois d'entreprises capitalistes, d'entreprises collectives et d'entreprises publiques. «Les États-Unis formant une société de monoculture — basée essentiellement sur les entreprises capitalistes — ils figurent parmi les pays qui ont le plus perdu, note-t-il, alors que le Québec en est un hybride intéressant, puisqu'il comprend un secteur non capitaliste développé qui favorise la biodiversité.»

«Il ne faut toutefois pas confondre l'économie capitaliste et l'économie privée», ajoute le professeur Favreau. La première met l'accent sur le profit maximal au bénéfice d'une minorité d'actionnaires, alors que la seconde repose sur une multitude de très petites entreprises et de PME. Les petits commerces, la restauration, les agriculteurs, etc., ont à leur tête des propriétaires qui font fructifier leurs biens, illustre-t-il. Toutefois, ceux-ci sont enracinés dans leur collectivité, et ce n'est pas d'abord l'argent, mais l'emploi, l'appartenance au milieu et l'économie locale viable qui comptent pour eux. À cela s'ajoutent les entreprises collectives — les coopératives en premier lieu — où ce qui prime, c'est l'égalité entre les partenaires, la viabilité économique, et non le profit maximal.»

«L'économie capitaliste, c'est l'individualisation des gains et la socialisation des pertes, alors que l'économie coopérative, c'est la socialisation des gains — par exemple, les ristournes dans le cas des caisses populaires», résume le chercheur.

Il observe en outre que nos gouvernements ne peuvent guère intervenir pour réglementer les grandes entreprises de l'économie capitaliste. «En fait, ils ne parviennent pas à s'entendre entre eux sur de nouveaux modes d'intervention de l'État, note-t-il, de sorte que, à mon avis, dans les prochaines années, il faudra moins compter sur nos gouvernements mais de plus en plus sur la collectivité et les mouvements sociaux. Je n'en fais pas une ligne de pensée normative — une idéologie — mais j'observe que la tendance des gouvernements à répondre à la crise actuelle est plutôt faible... Bon nombre de gouvernements considèrent même que la crise est passée et qu'on va s'en tirer, parce qu'ils espèrent qu'il s'agit d'une crise temporaire. Or les économistes les plus sérieux et les sociologues nous disent que non, non, non, c'est tout autre chose!»

Quatre pistes d'avenir

«En conséquence, je pense que le mouvement coopératif est en train d'apparaître comme l'une des solutions de rechange au capitalisme, poursuit le titulaire de la Chaire en développement des collectivités. Et c'est intéressant parce que, à l'occasion de la conférence internationale organisée par le Conseil québécois de la coopération et de la mutualité en septembre 2010, 600 participants ont justement défini un projet de société d'avenir basé sur le mouvement coopératif.»

L'ouvrage intitulé Économie et société: pistes de sortie de crise rend justement compte de cette conférence, tout en allant plus loin puisque, comme le relate le coauteur, «nous sommes partis de là pour regarder ce que les sciences économiques et sociales ont dit d'intelligent sur les différents sujets dont on a traité durant cette conférence».

L'ouvrage énonce en fait quatre grandes pistes de solution applicables à moyen et à long termes: la démocratisation de l'économie, un véritable virage vert, le renouvellement de l'État social et l'instauration d'une solidarité internationale.

«Il faut le dire, insiste Louis Favreau, si on ne prend pas la direction de ces quatre pistes, on s'en va tout droit vers un mur!»

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Collaborateur du Devoir
7 commentaires
  • Paul Racicot - Inscrit 31 mars 2012 12 h 27

    Un menu alléchant mais, selon moi, guère réaliste en regard de l'inertie de "la société civile" et des résistances aux changements de tout appareil étatique et... du système capitaliste financier international - qui profite sans retenue de la faiblesse de l'emprise des États sur ses prédations planétaires.

    Or, le temps de notre société pétrovore est compté...

    Nos gouvernants se réveilleront-ils à temps et prendront-ils les bonnes décisions ? Je crois que non. Je crois qu'il nous faudra faire dans la résilience - à la mesure de nos moyens communautaires et des ressources de notre localité et de notre région.

    Et advienne que pourra ! ;-)

  • d.lauzon - Inscrite 31 mars 2012 14 h 22

    Est-ce que le capitalisme sauvage va l'emporter?

    L'école s'est donné comme mission de produire de futurs travailleurs compétitifs et performants et il ne faut pas se surprendre de voir les jeunes, génération après génération, devenir des capitalistes aguerris. Dès leurs premières payes, ils ont déjà des projets tels que s'acheter une voiture, une maison, un bateau, de faire des voyages dans le sud, de fonder une famille et pouvoir offrir à leurs enfants tous les gadgets disponibles sur le marché. Le partage, la collaboration et la préservation de l'environnement sont des sujets dont ils entendent parler mais ça leur semble plutôt comme des voeux pieux. D'ailleurs, ils ne sauraient pas comment mettre ces valeurs-là en pratique.

    Je pense que le seul espoir d'un changement réside chez les jeunes d'âge scolaire à qui on inculquerait de nouvelles valeurs allant vers le partage. Cependant, pour que cette nouvelle approche puisse être enseignée, il faudrait des pédagogues qui décideraient qu'un changement est nécessaire. Malheureusement, puisqu'ils sont eux même ancrés dans le capitalisme sauvage, il est peu probable d'assister à un renouveau scolaire de ce genre.

    • Roland Berger - Inscrit 31 mars 2012 18 h 31

      La droite a voulu caricaturer les étudiants en grève comme de fieffés égoïstes qui veulent faire payer leurs études par les autres. N'importe qui sauf eux. Nombre d'entre eux font plutôt montre d'une grandeur d'âme devenue rare. Ils pensent au sort des étudiants qui les suivront, des étudiants talentueux qui risquent de ne pas avoir accès aux études avancées parce que le compte en banque de leurs parents ne leur permet pas.
      Roland Berger

  • Louis-Gerard Fregeau - Inscrit 31 mars 2012 15 h 52

    Le bihaviorisme écnomique au lieu de biodiversité économique

    Intéressant comme idée mais désolé, Louis Favreau ne mérite pas d'être titulaire d'une chaire de recherche. Lui et son équipe inventent des expressions qui, je l'admets, enrichissent le débat mais ne respecte pas l'étymologie des mots et n'amène que de la confusion.

    Ce qui est bio doit demeure bio. L'économie ou si l'on préfère la gestion des ménages, peut prendre différentes formes qui n'ont pas de lien avec la manière dont le vivant s'organise sans intervention humaine.

    En fait, les idées qu'ils proposent sont déjà couvertes en bonne partie par la discipline qu'est l'économie bihavorisme. Traduction l'art de gérer les ménages en étudiant les différents comportements. Il faut se pauser la question pourquoi les ménages adhèrent ou n'adhérent pas à tel ou tel forme d'activités de gestion. Ainsi, l'on évite de proposer comme une panacé une modèle de gestion au détriment d'un autre. Pire encore, en suridéalisant un modèle l'on risque de ne pas voir certaines alternatives tout aussi valable. Le coopératisme et extrêmement intéressant. Cependant, il faut aussi être réaliste, il comporte plusieurs écueils, principalement en ce qui concerne le capital de risque qui font que le coopératisme ne peut être à court terme la solution modiale aux crise.

    Bon j'admets que j'ai un jugement dure envers M. Favreau et qu'au moins, il tente avec son équipe de trouver des solutions innovantes.

  • d.lauzon - Inscrite 1 avril 2012 02 h 14

    L'activité économique et l'activité écologique sont incompatibles

    Une économie qui roule bien implique que les industries et les commerces roulent à plein régime, que la population se décide à jeter par dessus bord leurs biens qui ne correspondent plus aux nouvelles tendances et se met à arpenter les magasins pour renouveller leurs inventaires. Ce genre d'économie que les politiciens encouragent entraine une surexploitation des matières premières. une demande en énergie toujours grandissante et le rejet dans l'environnement de "déchets" de toutes sortes. Je mets des guillemets à déchets car en réalité, les meubles, les vêtements et les accessoires courants qui sont jetés sont très souvent encore utilisables.

    Le mouvement coopératif dont M. Favreau parle représente quelque chose de très marginal. Malheureusement, je pense qu'on s'en va déjà droit vers un mur.

    Ma conclusion est que les humains sont égoistes et insatiables.

  • Maxim Bernard - Inscrit 1 avril 2012 12 h 33

    Socialisation des pertes = capitalisme ?

    Selon M. Favreau, «L'économie capitaliste, c'est l'individualisation des gains et la socialisation des pertes».

    Faux. Archifaux.

    Si l'économie était réellement capitaliste, les investisseurs assumeraient eux-mêmes les pertes, et non l'ensemble de la population. Si l'État intervient, c'est une mesure non-capitaliste.

    Lors de la dernière crise économique, le gouvernement américain a investi des milliards pour sauver les banques en faillite. C'est une aberration : non seulement l'état de l'économie ne s'est pas amélioré, mais en prime, ces bailouts n'ont profité qu'a quelques riches banquiers, au détriment du reste. Si l'État cessait de distribuer gratuitement de l'argent à qui mieux-mieux, peut-être qu'il cesserait d'encourager la mauvaise gestion financière. Et peut-être que ceux qui n'ont pas la chance de faire partie de la ploutocratie en bénéficieraient.

    Notons que l'État a grandement contribué à la crise financière de 2008, avec des taux d'intérêt ridiculement bas (incitation à s'endetter davantage), les subprimes (banques forcées ou fortement incitées à prêter à ceux qui n'en ont pas les moyens), l'impression excessive de billets de banque (inflation)...

    Par une version dénaturée du capitalisme, l'État incite bien souvent à la surconsommation et au surendettement. L'endettement responsable aurait sûrement prévenu la dernière crise.

    • Laurence Jobidon - Abonnée 1 avril 2012 20 h 16

      En effet, l'endettement de l'état pour éviter la faillite des grandes entreprises ne se situe pas dans le spectre du capitalisme. Toutefois, sans les mesures exceptionnelles prises par le gouvernement américain suite à la crise, de nombreuses institutions financières et automobiles auraient fermé leurs portes. Or les emplois perdus auraient (et sont hélas) véritablement la conséquence du modèle capitaliste. Je suis d'avis que cette forme d'appauvrissement massif de la société (i. e. la perte d'emplois) est, en regard des paradis fiscaux et autres astuces des PDG de ce monde pour se la couler douce après l'effondrement de leur empire, oui, une forme de socialisation des pertes. Car, comme toujours avec le capitalisme, c'est celui qui détient le capital qui mène le monde. Et c'est la masse des petits qui écope de la facture.