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Perspectives - Vers un autre échec

Gérard Bérubé   31 juillet 2003  Économie
L'Organisation mondiale du commerce (OMC) est devenue le théâtre d'un nouvel affrontement entre les deux poids lourds de l'économie mondiale, les États-Unis et l'Union européenne. Et il faut croire que cette confrontation des grandes puissances demeurera à ce point dominante que l'isolement des pays en voie de développement pourrait s'en trouver amplifié et provoquer un nouvel échec gênant pour l'Organisation mondiale du commerce.

Les pourparlers à l'OMC semblent se diriger vers une nouvelle fin abrupte. Si tel était le cas, l'OMC, chargée depuis 1995 de la supervision des rapports commerciaux mondiaux, pourrait ne plus pouvoir offrir une réplique aux plaintes venant de pays du Sud qui déplorent que leurs besoins et intérêts soient rarement pris en compte au sein de cette organisation.

Faisant écho aux doléances antimondialisation ayant mené à l'échec de Seattle, le cycle de Doha repose sur l'ambitieuse promesse faite aux pays en voie de développement que leurs intérêts seraient inscrits dans le nouvel ordre économique mondial.

Voilà pour les intentions, les voeux pieux. Mais, sur le terrain, on retrouve les États-Unis et le discours libre-échangiste de la Maison-Blanche camouflant la voix des grands fabricants de produits pharmaceutiques brevetés et les forces protectionnistes animant le Congrès. Il y a aussi ce Farm Bill et cette volonté de tout temps des Américains d'exercer leur mainmise sur le commerce mondial des produits agricoles. D'autre part, il y a une Europe tout aussi riche en fabricants de produits pharmaceutiques brevetés et tout aussi généreuse en politiques d'aide à ses agriculteurs, déterminée à ne pas abandonner son protectionnisme agricole. D'un côté, il y a les Américains retenant avant tout la seule défense de leurs intérêts commerciaux. De l'autre, il y a une Europe certes plus sensible aux enjeux politiques et sociaux touchant les questions de développement et d'environnement, mais jalouse de son interventionnisme protecteur dans les secteurs qualifiés de mous et fortement enracinés dans les traditions et le mode de vie de sa population.

Entre les deux, il y a le Canada, qui se présente comme un grand défenseur de la plus grande ouverture possible des marchés, mais qui applique une politique de quotas, de gestion de l'offre, et qui s'en remet à des agences de commercialisation et à des tarifs protecteurs frappant les importations. Très sensibles aux doléances des pays du Sud, le Canada joue donc la carte de l'ouverture, conscient qu'un petit pays dont l'économie dépend à ce point du commerce extérieur n'a d'autre choix que de composer avec la libéralisation des échanges. Mais, derrière ce discours canadien, il y a 56 000 travailleurs s'activant au pays dans le secteur du textile, dont plus de la moitié se retrouvent au Québec. Le textile est le quatrième secteur industriel en importance au Canada pour ses livraisons annuelles, après l'aérospatiale, l'acier et les produits chimiques. Le vêtement, pour sa part, procure plus de 100 000 emplois au Canada, dont 55 000 au Québec. Dans le secteur agricole, la seule production laitière emploie 60 000 personnes.

On le voit, les enjeux sont fondamentaux et les forces protectionnistes demeurent vives au sein des pays industrialisés, qui doivent notamment conjuguer avec des pays à la production de masse imposante, telles la Chine et l'Inde. Les négociations en cours, regroupant 145 pays, sont d'une ampleur et d'une complexité sans précédent!

Il en va également ainsi du projet de créer une vaste zone de libre-échange des Amériques réunissant 34 pays. Subordonné aux résultats du cycle de Doha, cet autre chantier, dit de la ZLEA, se bute également au prix payé par les populations concernées pour sortir l'Argentine et le Venezuela de leur crise financière. Les experts n'ont pas manqué de rappeler que le marasme économique installé depuis trois ans en Amérique latine n'a pas été sans nourrir les appréhensions quant aux politiques de libéralisation des échanges. Que la facture sociale de la démocratie économique, censément tributaire du libre marché, est trop lourde à absorber. Sans compter le poids du Brésil et son désir de défendre son indépendance économique face aux États-Unis.

On le voit: de ces négociations n'allant nulle part, de cet ordre du jour audacieux et en théorie sensible aux préoccupations des pays en voie de développement, il y a fort à parier que, au mieux, tout ne sera pas terminé en date du 1er janvier 2005. Que, au pire, le cycle de Doha connaîtra le même destin que les négociations de Seattle, tellement les intérêts en jeu sont importants et divergents. À moins d'une nouvelle façon de faire et d'aborder les choses.

Quelqu'un n'a-t-il pas déjà dit que ce type de négociations ne peut se limiter à la dimension économique? Que, sans la présence d'un bon système social basé sur l'éducation, la santé, les conditions de travail et le niveau de vie, une économie ne peut profiter de la mondialisation? Qu'elle risque, au contraire, de reculer plutôt que d'avancer?

Ce texte s'inspire d'une chronique publiée dans l'édition de juin du CA Magazine.






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