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Perspectives - Le malade américain

Éric Desrosiers   6 juillet 2009  Économie
Malgré tout le mal qu'on en dit, le système de santé américain est encore plus malade qu'on ne le croit généralement, ne serait-ce que pour des raisons économiques.

La mère de toutes les batailles est commencée depuis quelques semaines à Washington sur la question de la réforme du système de santé américain. Cette bataille n'est pas la première; les premiers projets de changement en profondeur remontent en effet aux années Truman.

Comme chacun le sait, l'une des raisons importantes de cette volonté de changement tient au fait que les États-Unis sont le seul pays développé dont l'ensemble de la population n'est toujours pas couverte par une forme ou une autre d'assurance maladie. Presque 50 millions d'Américains, soit 16 % de la population, sont purement et simplement laissés à eux-mêmes.

Ce qu'on dit un peu moins souvent, c'est que cette couverture incomplète coûte très cher aux Américains. En fait, c'est la plus chère de toutes, non seulement en valeur absolue, mais aussi au regard du PIB. En 2005, les États-Unis consacraient 15,3 % de leur PIB aux soins de santé, soit presque le double de la moyenne des pays développés. En comparaison, cette proportion atteignait 10,5 % en France, 9,9 % au Canada, 9,2 % en Suède, 8,1 % au Royaume-Uni et 8 % au Japon.

Toujours très prompts à qualifier les autres systèmes de «socialistes» à cause du rôle qu'y jouent les gouvernements, les Américains n'ont même pas la consolation d'avoir moins recours à l'argent public que les autres pays. Le coût des programmes d'assurance maladie pour les pauvres (Medicaid), les personnes âgées (Medicare), les anciens combattants et les employés du secteur public, ajouté à celui des subventions et des avantages fiscaux accordés aux régimes d'assurance privés, représente environ 60 % des coûts totaux de santé du pays. Dit autrement, l'État américain dépense aujourd'hui autant en santé (environ 9,2 % du PIB) que les gouvernements des systèmes «socialistes» canadien, britannique et français.

On pourrait dire que les Américains ont bien le droit de se payer un système de santé plus cher, mais meilleur que les autres. Le problème est qu'ils sont loin d'en avoir pour leur argent, même lorsqu'on fait abstraction des 50 millions de laissés-pour-compte et des nombreux autres qui doivent se battre avec leurs assureurs pour obtenir leur aide quand ils en ont besoin.

23 % en pure perte

Il est vrai que le système de santé américain fait bonne figure, sur la scène internationale, en matière de lutte contre le cancer du sein et de détection du cancer du cerveau, notait récemment The Economist. Mais il en va tout autrement dans d'autres domaines, comme la mortalité infantile (6,7 pour 1000 naissances contre une moyenne de 4,0 dans l'OCDE, à l'exclusion du Mexique et de la Turquie) ou le taux de décès à la suite d'un accident vasculaire cérébral (25,5 % contre 19,8 %).

En fait, au moins 20 % des coûts supplémentaires engendrés par le système américain seraient simplement dus à des frais d'administration plus élevés, selon la firme McKinsey Global. C'est qu'il y en a des formulaires à remplir et des contre-expertises à aller chercher dans un système impliquant autant d'intervenants privés et publics. C'est aussi que les compagnies d'assurance en dépensent de l'argent en développement de produits, en achats de garanties financières et en publicité.

Autre facteur, rien dans le système n'encourage au contrôle des dépenses, que ce soit en évitant les actes médicaux inutiles, en améliorant la productivité ou en privilégiant la prévention, observait la semaine dernière The Economist. Les polices d'assurance des entreprises sont déductibles d'impôt quel qu'en soit le prix, les médecins sont payés à l'acte, et les patients disposant d'une assurance préféreront toujours recevoir trop de soins que pas assez.

Il faut aussi mentionner l'influence d'un système juridique plus que généreux pour les victimes d'erreur médicale. Hôpitaux et médecins ont vite compris qu'il vaut toujours mieux pratiquer quelques tests et interventions de plus, au cas où ils devraient se justifier devant un tribunal.

Au total, près du quart (23 %) de tout l'argent dépensé en santé aux États-Unis le serait en pure perte, estime l'une des principales associations patronales américaines (Business Roundtable), citée la semaine dernière par le New York Times.

Se disant de plus en plus désavantagées par les coûts du système par rapport à leurs concurrents étrangers, les entreprises sont en voie de s'en retirer. Alors qu'elle était de 82 % au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la proportion d'Américains bénéficiant d'un régime d'assurance maladie offert par leur employeur n'est plus que de 60 % aujourd'hui, et elle pourrait bientôt tomber à 45 %.

Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que presque tout le monde aux États-Unis, à gauche comme à droite, convienne que des changements s'imposent. Les réformes apparaissent d'autant plus urgentes que tout le monde voit aussi venir, comme partout ailleurs, le vieillissement de la population et l'accélération de la hausse des coûts qui l'accompagnera.

Mais là s'arrête la belle entente, et là commencent la bataille politique, les débats idéologiques et les jeux d'influence. Mais ça, c'est une autre histoire.






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