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L'entrevue - Redessiner l'architecture mondiale

Claude Lévesque   12 novembre 2007  Économie
Ricardo Petrella
Photo : Pascal Ratthé
Ricardo Petrella
Adversaire bien connu de la mondialisation ultralibérale, Ricardo Petrella affirme que notre système économique, de même que nos choix politiques, que ce soit en matière technologique, sociale ou culturelle, «sont profondément inspirés» par l'idée que l'appauvrissement du plus grand nombre est inévitable.

Selon l'intellectuel de «gauche», cette idée est véhiculée par le discours dominant, qu'il appelle la «théologie capitaliste universelle», un discours basé sur la foi dans la technologie, la confiance dans le capitalisme et l'idée selon laquelle le changement est devenu impossible dans le monde complexe qui est le nôtre.

Ce discours est selon lui truffé de contradictions: «Les classes dirigeantes parlent de paix, mais elles font la guerre; de justice, mais elles pratiquent l'exclusion; de créativité, mais elles excluent tous ceux qui ne créent pas de richesse financière; d'amitié, mais elles mettent en place des conditions qui suscitent les oppositions; de qualité de vie tout en acceptant que 2,6 milliards de personnes vivent sans latrines», dit-il.

Hypocrisie? Petrella va plus loin, parlant de «trahison» et d'«indignité»: «J'utilise le mot trahison par rapport à tous les idéaux constitutionnels de nos sociétés. Toutes les constitutions expriment des principes fondamentaux, des droits. Or les classes dirigeantes trahissent leur responsabilité de servir le peuple parce qu'elles sont dans une logique de renforcement oligarchique.»

À cette «théologie», l'économiste et sociologue oppose un discours qui reste à définir, mais qui serait basé sur des principes plus inclusifs. C'est le sujet de son dernier ouvrage, publié aux éditions Écosociété, Pour une nouvelle narration du monde.

Les inégalités et les rapports de pouvoir ne sont pas nouveaux dans l'histoire de l'humanité, reconnaît celui qui a fondé en 1991 le Groupe de Lisbonne, dont le but était de réfléchir sur les conséquences de la vague de mondialisation qui commençait alors à déferler.

«Ce que je trouve en partie nouveau, c'est que, à l'époque où nos classes dirigeantes affirment la puissance libératrice de la technologie, de l'économie, des échanges et de l'information, au lieu d'en tirer les conséquences sur le plan du respect, de la compréhension, du vivre-ensemble, elles amplifient au contraire les raisons du rejet de l'autre et les mécanismes d'exclusion des plus faibles.

«Dans le passé, les classes dirigeantes au pouvoir dans le monde occidental disaient vouloir aider les pauvres, qu'elles considéraient comme les "élus de Dieu". Aujourd'hui, au contraire, on dit: je veux éliminer la pauvreté, je veux en éradiquer les causes. Puis on ne fait que créer les conditions pour que l'appauvrissement du plus grand nombre soit la condition nécessaire à l'enrichissement des peuples, poursuit-il.

La puissance et l'exclusion

Les rapports fondés sur la puissance et l'exclusion s'exercent, selon lui, aussi bien à l'intérieur des sociétés nationales qu'au niveau des relations internationales. C'est dans cette optique qu'il est venu prononcer au Québec une série de conférences dans le cadre des Journées de la solidarité de l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

«Plus on se mondialise et plus on a besoin d'une démocratie représentative à l'échelle mondiale», affirme Ricardo Petrella, qui dénonce une autre «trahison» de la part des «classes dirigeantes»: «Plus elles proclament la mondialisation, plus elles veulent affirmer la souveraineté stato-nationale.

«Je ne parle pas de la souveraineté que chercherait le peuple québécois, qui a été privé de reconnaissance en tant qu'État alors que le principe de l'autodétermination des peuples ne se limite pas à ceux qui ont déjà eu leur État. Je parle de la souveraineté nationale qui prétend résoudre les problèmes mondiaux, ce qui est fortement contradictoire.»

L'exemple le plus parfait de cette attitude serait fourni par les États-Unis, «qui s'opposent aux traités internationaux et à toute forme de multilatéralisme».

«Cette trahison s'approche un peu d'un acte criminel lorsque, devant tous ces problèmes mondiaux qui appellent la vraie solidarité et la vraie responsabilité commune, les dirigeants américains ont le culot d'affirmer: "The American way of life is not negociable."»

Autre signe d'exclusion, de l'autre côté de l'Atlantique cette fois: l'adoption par l'Union européenne d'une carte bleue inspirée de la green card américaine, qui limite le droit d'immigrer aux détenteurs de diplômes de haut niveau.

Selon Ricardo Petrella, il est un peu facile de dire que les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent. «Nous savons pertinemment que l'opinion publique aujourd'hui n'a pas une capacité autonome de jugement et d'évaluation parce que l'information politique est produite par de grosses structures de pouvoir qui véhiculent tout un système de valeurs.»

M. Petrella, qui aime manier l'anecdote aussi bien que l'ironie, cite l'exemple d'une publicité sous forme de dessin animé qui a été utilisée récemment en Suisse par le politicien anti-immigration Christoph Blocher, mettant en scène un mouton blanc et des congénères noirs. «C'était tellement génial et beau que j'aurais presque été prêt à chasser tous les moutons noirs du pays.»

La démocratie représentative

Quelle solution choisir devant le décalage entre les institutions et les citoyens et à la méfiance réciproque qui caractérise les relations au sein de la cité? La démocratie représentative est-elle réformable?

«Je suis un défenseur acharné de la démocratie représentative parce que je pense que ce fut une des plus grandes conquêtes politiques et sociales des sociétés européennes et occidentales. Je constate d'autre part — et c'est cela qui m'attriste — qu'elle est non seulement anémique, mais en état de dépérissement.»

Petrella croit que l'on peut lutter contre cette tendance en établissant «une démocratie directe qui renforce la démocratie représentative». «Je pense que plus les problèmes deviennent mondiaux, plus la démocratie représentative devient une ancre permettant [...] aux principes de liberté et de justice d'avoir un sens.»

Ricardo Petrella reconnaît que le mouvement altermondialiste, incarné notamment par le Forum social, n'a pas réussi à élaborer des solutions concrètes aux problèmes de la planète. «Nous sommes tellement bêtes que nous ne profitons pas de cette grande occasion de travailler ensemble. Chacun soigne sa visibilité, travaille de son côté. On n'a pas réussi au bout de sept ans à générer une logique de convergence sur des projets opérationnels communs portant sur un nombre limité d'objectifs. Le Forum demeure toujours l'occasion de raconter ses propres expériences, ce qui est déjà enrichissant, mais il n'a pas, comme le marché financier et les grandes multinationales, trouvé la capacité d'agir.»

L'eau, un bien commun

Auteur, conférencier et professeur à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, Ricardo Petrella a également fondé l'Association pour un contrat mondial de l'eau. Son «opposition» à la privatisation de l'eau, qui reflète selon lui une marchandisation de la vie, est bien connue.

«Il faut reconnaître que l'eau, les forêts, et le capital biotique qu'elles contiennent, sont des biens communs. Nous ne les avons pas inventés, c'est la planète qui l'a fait. Il y a 2000 ans, Ovide a écrit quelque chose d'extraordinaire: " La nature n'a point voulu que le soleil, l'air et l'onde soient la propriété d'un seul ".»

Les privatisations de l'eau et de la connaissance sont les plus scandaleuses de l'avis de M. Petrella: «L'eau est la vie biologique, la connaissance est la vie spirituelle.»

Sur ce dernier point, il trouve quand même un réconfort dans la diffusion des rapports du Groupe d'experts internationaux sur l'évolution du climat (GIEC). «Les rapports du GIEC, produits par 3000 scientifiques qui ont travaillé ensemble, constituent une formidable illustration du fait que la connaissance est un bien commun mondial. Imaginez quels auraient été les résultats si les travaux sur le climat avaient été faits par des scientifiques travaillant pour des entreprises?»

Plus que le réchauffement climatique et les pressions sur les ressources naturelles, c'est selon lui l'absence d'une «architecture mondiale» permettant de mobiliser les ressources et de résoudre ces problèmes qui menace l'humanité.






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  • Paul Martin
    Inscrit
    lundi 12 novembre 2007 05h52
    L'objecteur de conscience
    « Le discours de Ricardo Petrella nous invite à réfléchir sur l'absurdité du système économique. Cela devrait nous porter à réfléchir sur notre devenir ensemble. Nul doute qu'au Québec on a un grand besoin de réflexion quand l'on songe que près de la moitié des Québécois sont prêts à réélire Stephen Harper.

    Paul Martin, Ph.D. »

  • Pierre-Yves Pau
    Inscrit
    lundi 12 novembre 2007 07h15
    Pas de démocratie inclusive sans réforme du système financier
    « Encore un autre "économiste" qui crache dans la soupe mais n'a bien entendu rien à proposer. Si l'Enfer est pavé de bonnes intentions, ça commence aussi à se savoir qu'on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments. Ces personnages me font penser aux fous des rois qui raillaient et conspuaient la Cour, mais vivaient tout de même de ses largesses.
    .
    Le jour ou l'un des ces messieurs-dames pondra un plan d'action réaliste et cohérent visant à réformer le système financier et monétaire international, qui depuis la mise au rancart de Bretton-Woods alimente cette folie destructrice poussant les institutions financières à "créer" toujours plus d'argent sur la base "d'actifs" toujours plus contestables, induisant par là même des externalités toujours plus dévastatrices et "inévitables", je prendrais peut-être la peine de réprimer un baillement.
    .
    En attendant, j'ai bien peur que ce nouveau "cri d'alarme" (bouh) ne soit à classer dans la filière treize, ou s'acccumulent les déchirements de chemises de ces thuriféraires stipendiés, qui vivent grassement dans les trous du fromages en prenant bien soin de n'en égratigner que la croute.
    .
    Donnez-moi le pouvoir de contrôler le système financier, et je me fiche pas mal de qui fera les lois. À l'inverse, si vous voulez sérieusement sauver la planète et ses passagers (qui n'en demandent peut-être pas tant), expliquez-moi comment vous forcerez les politiciens à réformer ce système. Sinon... et bien merci, c'était gentil tout plein, on passe à un autre appel. »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 12 novembre 2007 08h56
    Soutien à la bonne conscience
    « « Ricardo Petrella affirme que notre système économique, de même que nos choix politiques, que ce soit en matière technologique, sociale ou culturelle, «sont profondément inspirés» par l'idée que l'appauvrissement du plus grand nombre est inévitable. » Idée bien ancrée dans la morale chrétienne. Jésus n'a-t-il pas dit : «... car vous avez toujours des pauvres avec vous... » »

  • Serge Bernier
    Abonné
    lundi 12 novembre 2007 09h18
    Le commerce source d'enrichissement
    « Je ne suis pas d'accord avec Petrella. Son discours est pompeux, paternaliste, abstrait et déconnecté de la réalité.

    Le commerce, et le commerce international en particulier, est une source d'enrichissement collectif. C'est grâce aux échanges que les humains ont pu sortir de l'économie de substance et de la pauvreté. Pour s'en convaincre, l'on n'a qu'à observer les populations isolées qui vivent encore en autarcie, sans échanges avecc l'extérieur, et qui triment dur jour après jour pour survivre, comme leurs ancêtres le faisaient il y a des centaines d'années. Elles ne sont pas exploitées par les entreprises capitalistes, mais elles vivent péniblement, sont pauvres et n'ont aucun espoir de connaître une vie meilleure.

    Le commerce, et son corrollaire la mondialisaion, ont permis aux habitants de la planète de se spécialiser et de connaître une vie plus enrichissante et moins pénible. La mondialisation fonctionne. Il n'y a qu'à voir des pays comme l'Inde et la Chine dont les niveaux de vie s'améliorent sans cesse, quoique de façon inégale.

    Les mesures protectionnistes que les pays développés adoptent contre les pays en développement sont le vrai scandale et servent à maintenir de nombreux pays dans la pauvreté. Les entreprises capitalistes ne sont pas nécessairement les principales défenseurs de telles mesures. Les agriculteurs et les travailleurs de certains secteurs réclament souvent des mesures protectionnistes pour sauvegarder leurs emplois plutôt que de s'adapter et de chercher du travail dans un secteur plus en demande. Ce faisant, ils empêchent des travailleurs à l'étranger de sortir de la misère.

    Certes, il y a trop de pauvreté dans le monde, mais ce n'est pas la mondialisation qui en est l'origine. Au contraire, la mondialisation permet de l'atténuer. »

  • Normand McNicoll
    Inscrit
    lundi 12 novembre 2007 11h05
    Si riche....
    « Depuis des décennies je dis ceci: Si riche il y a, pauvre se doit »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 12 novembre 2007 16h42
    À Pierre-Yes Pau
    « Si vous commenciez par lire ce que propose justement Petrella, vous n'oseriez peut-être plus répéter que les critiques du néolibéralisme n'ont rien à proposer en échange. Il vous suffit de remettre en question votre parti-pris pour la capitalisation comme source de bonheur et de justice pour l'humanité.
    Roland Berger
    London, Ontario »

  • Samuel Pomerleau
    Abonné
    lundi 12 novembre 2007 18h43
    Discour inutile
    « Vouloir dénoncer cette situation c'est comme dénoncer l'héliocentrisme. Ce débat a lieu depuis des années. Seulement, le pouvoir de changer les choses réside dans les mains de ceux qui profitent de la situation. Le coeur a gauche mais le portefeuille a droite. Personne ne se battera jamais assez pour changer les choses. Je doute même que quiconque aura le pouvoir de faire tellement il se bat contre la planete a lui seul. Les choses changeront d'elles mêmes ou elles ne changeront pas.

    Félix Leclerc disait:
    "Les gens d'ici sont peux violent.
    Car ils ont viande sous la dent.
    Et ventre plein n'a pas de rage."

    Ça résume bien ce que je pense... »

  • Jean Beaumont
    Inscrit
    lundi 12 novembre 2007 18h55
    Il faut boycotter les élections!
    « Une solution efficace pour forcer les politiciens à cesser de jouer le rôle de contremaîtres des transnationales, des banques, etc. serait de boycotter tout scrutin convoqué dans tout pays riche. Pas d'élus, pas d'exercice de pouvoir oligarchique. Nous, citoyens ordinaires, avons le pouvoir de paralyser le système qui ne nous veut pas vraiment du bien. Ne reste plus qu'à se mobiliser pour faire que cela arrive. Ensuite, nous pourrons mettre gentiment mais fermement les riches devant cet alternative : ou vous êtes pour nous et tout ira bien, ou vous êtes contre nous et ce sera...! »

  • Pierre-Yves Pau
    Inscrit
    lundi 12 novembre 2007 20h52
    @Roland Berger
    « Je vous promet de faire un effort, mais ce genre de socio-machin-chose m'endort assez rapidement, c'est toujours le même prêchi-prêcha pour la vertu assorti d'une bonne dose de culpabilisation judéo-chrétienne, et côté solutions, zéro (à part de lénifiantes généralités à la Jean-Jacques Rousseau). Il est vrai que je n'ai pas lu son bouquin à Petrella, mais par contre je l'ai entendu pontifier chez Georges Strombolopoulos sur CBC, et ça m'a fâcheusement rappellé les jésuites de mon enfance.
    .
    Dans le genre je vous conseillerais aussi "La croissance ou le progrès", par Christian Comeliau (un autre économiste). En ce qui concerne la capitalisation, ce n'est pas une histoire de parti-pris, c'est simplement comme cela que l'humanité fonctionne depuis 10,000 ans, depuis (en gros) qu'en tenant les femelles en laisse elle pouvait assurer la transmission de la richesse. Le problème n'est pas le capitalisme, le problème est l'avidité des institutions financières: si rien n'est fait pour y mettre un frein, le capitalisme induira sa propre perte, au moins sous sa forme actuelle. »

  • Michel Thibault
    Abonné
    mercredi 14 novembre 2007 11h13
    Nouveau paradigme requis ou changer les coeurs
    « Il se peut que l'ordre des choses ne soit pas inéluctable. Pour qu'un changement se produise, il faut certes une plus grande démocratie participative.

    Il y a lieu de parler d'inconscience ou de trahison de la part des classes dirigeantes. Notre modèle actuel de société est indéniable et ne peut pas changer du tout au tout du jour au lendemain.

    La privatisation à outrance de la vie peut nous mener au bord de la catastrophe si nos uniques leitmotivs sont le pouvoir et de l'argent.

    La technologie et les connaissances peuvent contribuer à changer le monde si elles sont mises au service de la vie. La gratuité existe monsieur Pomerleau. La corruption n'est pas nécessairement généralisée. L'espoir subsiste. »

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