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L'ambassade comme métaphore

Stéphane Baillargeon   27 octobre 2007  Économie
L'imposante Macdonald House, sur Grosvenor Square, à Londres, se trouve à quelques jets de pierre du célèbre 10 Downing Street, résidence et bureau du premier ministre du Royaume-Uni, au coeur de Londres. Le Canada vient d'annoncer son intention de mettre en vente ce joyau dans le cadre d'une «révision du parc immobilier du ministère des Affaires étrangères». La transaction pourrait rapporter plus de 600 millions de dollars. D'autres appartements de fonction dans les capitales du monde, dont Rome, Lima, Dublin et Paris, sont jugés trop luxueux pour les diplomates canadiens de niveau intermédiaire. Pourquoi les fonctionnaires canadiens vivraient-ils comme des pachas, aux frais de l'État, alors que le 24 Sussex Drive n'a presque pas été redécoré depuis l'époque de Brian et Mila Mulroney?

«La mission diplomatique constitue un lieu hautement symbolique qui représente le pays à l'étranger. Chacune devient idéalement un microcosme de l'État canadien», explique Marie-Josée Therrien, professeure au prestigieux Ontario College of Art & Design de Toronto. Elle ne juge pas la décision d'Ottawa de vendre l'immeuble du quartier Mayfair ou n'importe quel autre édifice; elle note simplement les rapports entre l'architecture et le pouvoir, ici et maintenant comme ailleurs.

En 2005, Mme Therrien a publié sa thèse de doctorat intitulée L'architecture des ambassades canadiennes, 1930-2005 (PUL), un travail pionnier sur les «processus complexes» qui mènent à la construction de ces édifices-forteresses, hyper chargés de sens. «C'est un travail sur la dimension politique de l'architecte, poursuit la spécialiste. Un parlement aussi concentre une vision, mais les ambassades se distinguent parce qu'elles doivent servir certaines fonctions bien précises et en même temps être acceptées par les pays où elles sont bâties.»

Cette «métonymie de la nation à l'étranger», ce «contenant architectural», a beaucoup changé au XXe siècle. Avec la guerre froide, l'ancienne résidence somptueuse est devenue une chancellerie très sécuritaire, avec des mécanismes de surveillance perfectionnés. Le développement du tourisme, de l'immigration et des liens économiques ou culturels a entraîné de nouveaux besoins en matière de locaux, surtout à partir du dégel des années 1980. «Ce sont des édifices très coûteux, résume la professeure Therrien. Mais ce n'est pas à moi de commenter cet aspect. Je suis historienne de l'architecture, pas politicienne.»

Les édifices comme tels suivent les modes et les courants esthétiques. Résolument modernistes après 1945, les missions se font postmodernes à la fin du XIXe siècle, le sommet du genre étant réalisé à Washington sous la gouverne de l'architecte Arthur Erickson, maître du genre. «Cette construction, cette forteresse conviviale, dit au fond que le Canada est amical mais un peu ennuyeux, dit la professeure Therrien, sans ironie. D'ailleurs, l'architecture des ambassades n'est pas la plus intéressante du pays: c'est un art des bureaucrates des Affaires extérieures, un art conservateur.»

À l'évidence, le Canada cherche à se représenter davantage par la géographie que par l'histoire. La grande nature, encore une fois. À Mexico, l'architecte Étienne Gaboury a introduit des références aux régions dans tout son édifice: les dalles de marbre clair représentent les Prairies, les hautes jardinières évoquent les forêts de la Colombie-Britannique, les bannières de l'artiste Tanabe pointent vers les feuilles d'automne de l'Est canadien. À Riyad, l'ambassade est en marbre du Saguenay. Tokyo a une rotonde des provinces.

Dans son ouvrage, Mme Therrien s'interroge sur ce concentré identitaire, sur cette iconographie de synthèse et de compromis comme mise en forme nationale. Faut-il analyser la mission diplomatique canadienne en référence à l'hybridité typique du Canada? Faut-il rappeler notre goût proverbial pour le compromis, la perméabilité de ce pays aux courants esthétiques étrangers? Faut-il y chercher une identité du moins et du plus américain, du moins et du plus européen, du moins imposant et du plus modeste, du moins hégémonique et du plus conciliateur?

À bien y penser, non, répond la spécialiste, qui croit que cette architecture du pouvoir expose bien les limites du pouvoir de l'architecture. «Je ne crois pas qu'on puisse définir une architecture canadienne, explique-t-elle finalement. On ne peut pas utiliser un terme politique pour définir l'architecture. Cet art se situe dans le temps long. Il y a une architecture grecque, étendue sur mille ans. Mais une architecture canadienne? Non, je ne vois pas. Les ambassades représentent le Canada. Elles le concentrent, même. Mais leur architecture ne peut pas être dite canadienne. C'est du nationalisme culturel mal placé que de réfléchir ainsi. On ne peut pas chercher cette architecture parce qu'elle n'existe pas.»






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