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Carte blanche aux anciens monopoles

François Desjardins   4 août 2007  Économie
Ils voulaient la déréglementation. À force de plaider, ils l'ont obtenue. Les anciens monopoles que sont Bell Canada et Telus étaient tout sourire hier lorsque les autorités réglementaires à Ottawa ont cessé de régir les tarifs de téléphonie locale dans tous les grands marchés du pays, jurant aux consommateurs que cette nouvelle liberté ne pourra mener qu'à des «services nouveaux et innovateurs».

Après avoir déréglementé Fort McMurray et les Maritimes la semaine dernière, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a fait table rase pour le reste du pays hier. L'organisme fédéral a abrogé les règles pour des dizaines de villes où les anciens monopoles combattent l'offensive téléphonique des câblodistributeurs, y compris Montréal, Québec, Ottawa-Gatineau, Sherbrooke, Toronto, Winnipeg, Calgary et Vancouver.

Ébranlé par l'avancée constante de Vidéotron et de Rogers depuis la mise en marché de la téléphonie par câble, en 2005, Bell Canada a demandé au CRTC au printemps dernier de lever la réglementation dans 249 circonscriptions au Québec et en Ontario. Le CRTC a publié des décisions pour 191 d'entre elles, les 58 autres devant faire l'objet d'annonces ultérieures.

L'aisance avec laquelle le CRTC s'est mis à déréglementer la téléphonie locale découle carrément d'une directive ministérielle. À l'origine, l'organisme aurait souhaité que les règles en vigueur soient maintenues, sauf dans les cas où un ancien monopole se serait fait gruger 25 % de son marché local par un nouveau concurrent.

Or le gouvernement conservateur ne voyait pas les choses du même oeil. Au terme d'une partie de souque à la corde qui aura duré quelques mois, il a tout simplement sommé le CRTC de faire confiance aux «lois du marché». De plus, les règles qui imposaient une période de plusieurs mois avant de pouvoir contacter de nouveau un ancien client — les règles de reconquête — ont été abolies.

Les balises ont donc été réduites au minimum. Désormais, si une région compte un fournisseur traditionnel, un fournisseur de téléphonie par câble et un fournisseur de sans-fil, l'ancien monopole sur place peut demander la déréglementation. Il y a aussi certains critères additionnels.

Bell jubile

«La concurrence dans le marché téléphonique local va s'intensifier et les consommateurs peuvent s'attendre à ce que Bell leur offre des services nouveaux et innovateurs dans un proche avenir», a affirmé dans un communiqué hier le président des services résidentiels de Bell, Kevin Crull.

Allant jusqu'à dire que «les consommateurs sont les grands gagnants», M. Krull a affirmé que Bell disposera d'une plus grande souplesse pour concocter des offres à ses clients. «Bell sera encore mieux placée pour concurrencer les câblodistributeurs et les autres fournisseurs de services qui ne sont pas réglementés, ce qui signifie qu'il y aura davantage de choix disponibles sur le marché.»

Chez Telus, qui a publié un communiqué similaire à celui de Bell, on évoquait des «produits novateurs» et une «nouvelle ère» qui profiteront à la fois aux entreprises et aux consommateurs. L'entreprise de Vancouver, qui dessert l'Ouest canadien ainsi que Rimouski, s'est toutefois gardée d'entrer dans les détails.

Même si l'ouverture de la téléphonie locale aux nouveaux joueurs s'est produite il y a déjà dix ans, Bell, Telus et les autres anciens monopoles continuaient jusqu'à tout récemment de fonctionner avec des parts de marché atteignant parfois les 95 %. Frappées de plein fouet par les câblodistributeurs — Vidéotron, qui cumule désormais un demi-million d'abonnés, et Rogers, avec ses 800 000 nouveaux clients —, les sociétés ont concentré leurs efforts sur les services de «croissance». Parmi ceux-ci, qui génèrent désormais la majeure partie des revenus, figurent la télévision, le sans-fil et l'accès Internet.

Méfiance

Du côté des groupes de consommateurs, la déréglementation suscite non pas de l'enthousiasme mais de la méfiance. «Les règles, qui incluent le sans-fil dans le calcul du nombre de joueurs, sont beaucoup trop souples», a dit le porte-parole de l'Union des consommateurs, Charles Tanguay. «Si on exclut le sans-fil comme solution de rechange à la téléphonie traditionnelle, on va se retrouver, dans les faits, avec certaines zones où il n'y aura que deux joueurs, soit l'ancien monopole et le câblo. Et ils vont sûrement pratiquer des politiques de prix similaires.»

Si des guerres de prix se produisent, selon M. Tanguay, elles seront de courte durée et se limiteront aux gros consommateurs de services. «Mais vous savez, ce que faisaient les règles du CRTC, c'était d'empêcher les anciens monopoles de hausser les tarifs de téléphonie, pas de les baisser... La déréglementation a le dos large depuis quelques mois.»

Lorsqu'on la prie de dire ce qu'elle fera avec ses prix une fois que les mêmes règles s'appliqueront à tous, la direction de Bell a l'habitude d'esquiver la question en signalant qu'elle ne voudrait pas alerter la concurrence à propos de ses stratégies. Les rangs des sceptiques sont bien garnis. Bon nombre d'analystes se disent plutôt convaincus que la déréglementation ne mènera pas directement à une réduction des prix.

«Je ne m'attends pas à ce que Bell décide de baisser ses tarifs pour l'ensemble de ses abonnés. L'impact serait très dommageable pour l'état de ses finances, d'autant plus que la compagnie doit investir dans son réseau», a dit Johanne Lemay, de la firme-conseil Lemay Yates. «Les baisses seront plutôt réservées aux clients qui ont quitté et que Bell tente de ramener», a-t-elle précisé, disant que Bell deviendra plus offensive au chapitre du marketing. L'abolition des règles de reconquête est très importante aux yeux de Bell, a-t-elle dit.

D'autres secteurs du domaine des télécommunications sont déréglementés en ce moment mais n'offrent qu'une concurrence illusoire. La téléphonie sans fil, par exemple. De nombreux observateurs n'arrivent toujours pas à saisir le raisonnement du gouvernement fédéral qui a permis à Rogers d'acheter Fido il y a trois ans, faisant passer de quatre à trois le nombre de fournisseurs sans-fil au pays.

Pour la période allant de 2003 à 2005, a récemment signalé une étude comparative de l'OCDE, le revenu moyen que générait un abonné sans-fil dans les 30 pays de l'organisme a reculé de 0,3 %. Au Canada, il a explosé de 13 %. Les plus fortes baisses sont survenues aux États-Unis (-10 %), aux Pays-Bas (-32 %) et en Pologne (-13 %). «Les revenus ont tendance à diminuer lorsqu'il y a une concurrence dynamique», a notamment écrit l'OCDE.

Bell Canada, qui traversera sous peu une période de transition en raison de son acquisition par un consortium d'investisseurs, a indiqué hier qu'elle a déposé plusieurs autres demandes au CRTC, notamment en ce qui concerne les services de téléphonie d'affaires.

Le régime de retraite des enseignants ontariens, Teachers, dirige un groupe qui a mis 35 milliards de dollars sur la table pour prendre le contrôle de Bell. En 2006, l'entreprise a généré des revenus d'environ 17 milliards et un bénéfice net de près de deux milliards. Certains analystes ont sourcillé devant l'intérêt d'investisseurs pour BCE en raison des investissements qui devront être faits au cours des prochaines années pour tenir tête à la concurrence.






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  • Jasette
    Abonné
    samedi 4 août 2007 09h39
    Le marché canadien, à la limite un marché de dupe.
    « Le marché canadien est bien trop petit pour qu'il y ait vraiment libre concurrence. Les choses se passeront selon les règles du marché au début, pour attirer la clientèle perdue. Mais, très vite, des gourous qui défendent les intérêts des investisseurs verront à l'uniformisation des prix et des services. Bref, ça sent l'oligopole à plein nez à moyen et à long terme.
    Les consommateurs se retrouveront en quelque sorte dans un espèce de jardin d'acclimatation où ils n'auront plus vraiment le choix. Puisque toutes les compagnies dans ce domaine y auront vu plus leurs intérêts d'entreprises, en vases communiquants avec leurs investisseurs assoiffés de rendement, plutôt que ceux des consommateurs. »

  • Claude Stordeur
    Abonné
    samedi 4 août 2007 10h51
    L'achat de Bell par Teachers n'augure rien de bon
    « Il est maintenant prouvé que sans cette dérèglementation cette caisse de retraite n'aurait certainement pas mis la mains sur Bell.
    Quelle drôle de pays, une caisse de retraité qui est plus forte qu'un monopole téléphonique !! En fait ce genre de caisse populaire ou autre est devenu, en dessous de la couverte, bien plus puissant qu'une compagnie avec des actionnaires, sans doute parce que les bénéfices distribués sont bien en dessous de ce qu'ils devraient être. »

  • Richard Dupuis
    Inscrit
    samedi 4 août 2007 16h22
    La déréglementation: Pourquoi pas?
    « Jacques Morissette dit:

    "Les consommateurs se retrouveront en quelque sorte dans un espèce de jardin d'acclimatation où ils n'auront plus vraiment le choix. Puisque toutes les compagnies dans ce domaine y auront vu plus leurs intérêts d'entreprises, en vases communiquants avec leurs investisseurs assoiffés de rendement, plutôt que ceux des consommateurs."

    Qu'y a-t-il de vraiment nouveau, là-dedans? Si les consommateurs gagnent à voir la concurrence dans un domaine d'activités, c'est bien justement parce que les joueurs du secteur y voient leur intérêt d'entreprise. Après tout, une entreprise sans client n'est plus une entreprise. Aussi, les entreprises font tout en leur possible pour attirer les clients, de façon à augmenter leur marge de profits. Pour attirer la clientèle, l'entreprise doit offrir soit des tarifs plus bas, soit de nouveaux produits. Les anciens monopoles offriront probablement un amalgame des deux options, question de montrer qu'ils sont les meilleurs, tout en s'assurant la meilleure rentabilité possible. Les autres joueurs du milieu répondront par d'autres offres tout aussi alléchantes. C'est ce qui se passe dans la très grande majorité des domaines, alors pourquoi pas dans la téléphonie?

    Regardons justement le "jardin d'acclimatation" des consommateurs dans divers domaines. En alimentation, ils ont le choix entre les groupes Sobeys (IGA), Loblaws (Maxi, Provigo) et Metro (Super C), ainsi que parmi une multitude de petits marchés spécialisés. Pourtant, il s'agit d'un domaine où la concurrence est très présente.

    D'un autre côté, en transport en commun, les gens de Montréal, par exemple, ont le choix entre la STM, et... la STM! Résultat: À chaque négociation, les usagers craignent les conflits de travail, et la rupture des services. Si la concurrence était présente, les gens n'auraient pas peur des négociations à venir, et monteraient avec les concurrents disponibles. Sans compter que les concurrents pourraient offrir des tarifs pus économiques, n'étant pas aux prises avec les mêmes conventions collectives que la STM. Dans une telle situation, la STM demanderait certainement, elle aussi, une déréglementation.

    Qu'un monopole soit gouvernemental ou privé, il demeure un monopole, et en ce sens, il est réglementé justement afin d'empêcher celui-ci d'imposer des tarifs trop élevés, qui n'ont rien en commun avec les services offerts. La plus belle preuve provient justement de la téléphonie, où depuis l'ouverture du marché des appels interrurbains, le coût d'un appel Montréal-Paris est plus bas maintenant que celui d'un appel Montréal-Joliette d'une durée équivalente avant l'ouverture du marché. »

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