Domtar passe aux Américains
La réaction aurait pu traduire une certaine inquiétude mais s'est plutôt révélée prudente: gouvernement, actionnaires et syndicats prendront un certain temps avant de livrer un verdict final à l'annonce de la papetière montréalaise Domtar selon laquelle celle-ci fusionnera avec la division des papiers fins du géant américain Weyerhaeuser.
Domtar, un fleuron de l'économie québécoise qui battait de l'aile ces dernières années, a causé la surprise en déclarant qu'elle joindra ses activités à une douzaine d'usines de Weyerhaeuser et que l'ensemble de la nouvelle entité sera ensuite inscrite aux Bourses de Toronto et de New York. L'objectif, a fait savoir l'entreprise fondée en 1971, consiste à créer le deuxième producteur mondial de papier de bureau et de se rapprocher encore plus des clients situés aux États-Unis.
L'opération «historique» de 3,3 milliards s'appuie sur un échange d'actions et finira comme suit: 55 % des actions du «nouveau Domtar» seront détenues par les actionnaires de Weyerhaeuser, l'autre tranche de 45 % allant à ceux de Domtar. Et au conseil d'administration, sept membres seront nommés par le géant américain alors que Domtar sera responsable des six autres.
«Le siège social reste à Montréal», s'est toutefois empressé de dire le président de Domtar, Raymond Royer, qui reste en poste jusqu'en 2008 tel que prévu. C'est aux États-Unis que sera situé le «siège de l'exploitation», plus précisément à Fort Mill, une ville de 8000 habitants en Caroline du Sud. C'est là que travaillera le chef de l'exploitation, Marvin Cooper, vice-président actuel de Weyerhaeuser. Le président du conseil sera un Canadien, soit Harold Mackay. Au total, la nouvelle société générera des revenus de 6,5 milliards $US avec des effectifs de 14 000 employés.
Le Québec n'est pas en train de perdre un centre décisionnel, a dit M. Royer lors d'un entretien dans les bureaux de Domtar. «On est plutôt en train de renforcer celui qu'on a ici», a-t-il affirmé. Y a-t-il un risque que ce soit l'impression qu'en retiendra la population? «Je ne peux pas travailler avec les impressions, je dis les choses comme elles sont.» M. Royer a d'ailleurs appelé Québec et Ottawa hier matin. «Je leur ai décrit la transaction, et ils avaient eux aussi ces préoccupations. Mais quand je leur ai donné les explications, ils se sont dits très satisfaits», a-t-il déclaré.
Québec a émis hier un bref communiqué pour annoncer que les ministres concernés «prennent acte» de l'annonce sans toutefois livrer un verdict. «La revitalisation du secteur forestier du Québec constitue une des préoccupations premières de notre gouvernement. Ainsi, nous accueillons cette nouvelle, qui aura des impacts sur le secteur, avec un grand intérêt», a dit de façon prudente le ministre des Ressources naturelles, Pierre Corbeil, dans un communiqué émis conjointement avec son collègue au Développement économique, Raymond Bachand.
«Domtar confirme que son siège social demeurera à Montréal, il nous faut maintenant évaluer l'ensemble des retombées qu'aura ce regroupement sur les travailleurs de l'industrie forestière», a ajouté M. Corbeil. M. Bachand, qui s'était déjà dit préoccupé par les rumeurs voulant que le producteur d'aluminium Alcan soit racheté par des intérêts étrangers, n'accordait aucune entrevue.
Mais Québec est aussi un acteur économique. Pour compléter la transaction, étape prévue pour le début de 2007, il faudra la faire approuver par les actionnaires de Domtar, parmi lesquels figure le gouvernement... qui possède 23,23 % des actions. Ce bloc est formé de la participation de 15,43 % détenue par la Caisse de dépôt et placement du Québec et de celle de 7,8 % que possède la Société générale de financement (SGF). La Caisse est d'ailleurs le plus gros actionnaire car aucune autre personne ou institution ne détient plus de 10 %. Domtar a dit que ce genre d'approbation doit normalement obtenir l'appui d'au moins 65 % d'entre eux.
Or, selon M. Royer, environ 40 % des actions de Domtar sont actuellement détenues par des intérêts américains alors qu'un bon pourcentage est détenu par les mêmes actionnaires que Weyerhaeuser. De plus, 80 % des revenus sont réalisés aux États-Unis, où se trouvent 90 % des usines de Domtar. Au Québec, l'entreprise ne compte que deux usines de papier, à Hull et à Windsor, une usine de pâte à Lebel-sur-Quévillon et trois scieries.
Du côté de la Caisse de dépôt, la réaction était «favorable», mais l'institution a l'intention de faire connaître sa position définitive après avoir étudié les détails du projet lorsque la circulaire du conseil d'administration aux actionnaires aura été rendue publique.
Quant à la SGF, qui a déjà détenu 30 % de Domtar dans les années 80, elle avait déjà tenté de liquider la totalité de ce qu'il lui restait d'actions de la société en 2002. Les conditions du marché avaient toutefois fait avorter l'opération. Hier, elle a accueilli l'annonce avec «intérêt» mais limité son analyse. «La SGF prendra connaissance au cours des prochains jours des détails de la transaction et en examinera les impacts à court, à moyen et à long terme», a indiqué dans un communiqué son président, Pierre Shedleur.
Le chef du Parti québécois, André Boisclair, et le porte-parole du PQ en matière de finances, François Legault, se sont dits «très inquiets» de l'annonce de Domtar. Même si le siège social demeurait à Montréal, «il n'en demeure pas moins que les actionnaires actuels de Domtar seraient minoritaires au sein de la nouvelle entreprise», ont-ils écrit en affirmant que la Caisse et la SGF devraient être vigilantes pour y «maintenir l'influence québécoise».
Weyerhaeuser recevra pour sa part une somme en argent de 1,35 milliard qu'elle affectera au remboursement de sa dette. L'entreprise souhaitait se concentrer sur ses activités autres que celles du papier, notamment le bois d'oeuvre.
Une industrie mal en point
Comme plusieurs consoeurs du secteur forestier, Domtar a eu la vie dure, frappée par l'augmentation brutale du dollar canadien, une baisse de la demande, une hausse du prix de la fibre, une surcapacité de production et le conflit du bois d'oeuvre. L'entreprise, qui tire 60 % de ses revenus du papier et 13 % du bois, a d'ailleurs annoncé un gros coup de barre en décembre 2005 en faisant savoir qu'elle licencierait 1800 employés. Au total, on estime que la crise forestière a fait perdre 6000 emplois au Québec, souvent dans des villes mono-industrielles.
L'an dernier, Domtar a réalisé des revenus de cinq milliards et déclaré une perte nette de 388 millions.
Mais la transaction d'hier permettrait encore de réduire les dépenses. La création de la compagnie donnerait lieu à des synergies d'environ 200 millions. Cela, a dit M. Royer, ne touchera «aucunement» les opérations québécoises de l'entreprise. «Ça viendra de l'application des meilleures pratiques et de la logistique.» Pas de fermeture d'usine au Québec? «Non.» Des pertes d'emplois? «Non plus. Ni au Québec ni au Canada. Le but est d'augmenter le nombre de clients.»
La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), dont les syndicats affiliés représentent entre 800 et 1000 employés chez Domtar, a dit que la transaction était somme toute positive. «On est toujours un peu craintif quand des Américains achètent une entreprise d'ici, car c'est un peu ce qui est arrivé hier», a dit le vice-président de la FTQ, Clément L'Heureux. «Mais d'un autre côté, les compagnies canadiennes et québécoises, depuis quelques années, sont "sur le bord", ce ne sont pas elles qui ont l'argent pour moderniser les usines.»
Domtar a vu le jour en 1971. C'est toutefois depuis 1998 qu'elle a pris de l'ampleur, notamment avec l'achat d'E. B. Eddy pour 803 millions en 1998 et de quatre usines de la société américaine Georgia-Pacific en 2001.
Domtar, un fleuron de l'économie québécoise qui battait de l'aile ces dernières années, a causé la surprise en déclarant qu'elle joindra ses activités à une douzaine d'usines de Weyerhaeuser et que l'ensemble de la nouvelle entité sera ensuite inscrite aux Bourses de Toronto et de New York. L'objectif, a fait savoir l'entreprise fondée en 1971, consiste à créer le deuxième producteur mondial de papier de bureau et de se rapprocher encore plus des clients situés aux États-Unis.
L'opération «historique» de 3,3 milliards s'appuie sur un échange d'actions et finira comme suit: 55 % des actions du «nouveau Domtar» seront détenues par les actionnaires de Weyerhaeuser, l'autre tranche de 45 % allant à ceux de Domtar. Et au conseil d'administration, sept membres seront nommés par le géant américain alors que Domtar sera responsable des six autres.
«Le siège social reste à Montréal», s'est toutefois empressé de dire le président de Domtar, Raymond Royer, qui reste en poste jusqu'en 2008 tel que prévu. C'est aux États-Unis que sera situé le «siège de l'exploitation», plus précisément à Fort Mill, une ville de 8000 habitants en Caroline du Sud. C'est là que travaillera le chef de l'exploitation, Marvin Cooper, vice-président actuel de Weyerhaeuser. Le président du conseil sera un Canadien, soit Harold Mackay. Au total, la nouvelle société générera des revenus de 6,5 milliards $US avec des effectifs de 14 000 employés.
Le Québec n'est pas en train de perdre un centre décisionnel, a dit M. Royer lors d'un entretien dans les bureaux de Domtar. «On est plutôt en train de renforcer celui qu'on a ici», a-t-il affirmé. Y a-t-il un risque que ce soit l'impression qu'en retiendra la population? «Je ne peux pas travailler avec les impressions, je dis les choses comme elles sont.» M. Royer a d'ailleurs appelé Québec et Ottawa hier matin. «Je leur ai décrit la transaction, et ils avaient eux aussi ces préoccupations. Mais quand je leur ai donné les explications, ils se sont dits très satisfaits», a-t-il déclaré.
Québec a émis hier un bref communiqué pour annoncer que les ministres concernés «prennent acte» de l'annonce sans toutefois livrer un verdict. «La revitalisation du secteur forestier du Québec constitue une des préoccupations premières de notre gouvernement. Ainsi, nous accueillons cette nouvelle, qui aura des impacts sur le secteur, avec un grand intérêt», a dit de façon prudente le ministre des Ressources naturelles, Pierre Corbeil, dans un communiqué émis conjointement avec son collègue au Développement économique, Raymond Bachand.
«Domtar confirme que son siège social demeurera à Montréal, il nous faut maintenant évaluer l'ensemble des retombées qu'aura ce regroupement sur les travailleurs de l'industrie forestière», a ajouté M. Corbeil. M. Bachand, qui s'était déjà dit préoccupé par les rumeurs voulant que le producteur d'aluminium Alcan soit racheté par des intérêts étrangers, n'accordait aucune entrevue.
Mais Québec est aussi un acteur économique. Pour compléter la transaction, étape prévue pour le début de 2007, il faudra la faire approuver par les actionnaires de Domtar, parmi lesquels figure le gouvernement... qui possède 23,23 % des actions. Ce bloc est formé de la participation de 15,43 % détenue par la Caisse de dépôt et placement du Québec et de celle de 7,8 % que possède la Société générale de financement (SGF). La Caisse est d'ailleurs le plus gros actionnaire car aucune autre personne ou institution ne détient plus de 10 %. Domtar a dit que ce genre d'approbation doit normalement obtenir l'appui d'au moins 65 % d'entre eux.
Or, selon M. Royer, environ 40 % des actions de Domtar sont actuellement détenues par des intérêts américains alors qu'un bon pourcentage est détenu par les mêmes actionnaires que Weyerhaeuser. De plus, 80 % des revenus sont réalisés aux États-Unis, où se trouvent 90 % des usines de Domtar. Au Québec, l'entreprise ne compte que deux usines de papier, à Hull et à Windsor, une usine de pâte à Lebel-sur-Quévillon et trois scieries.
Du côté de la Caisse de dépôt, la réaction était «favorable», mais l'institution a l'intention de faire connaître sa position définitive après avoir étudié les détails du projet lorsque la circulaire du conseil d'administration aux actionnaires aura été rendue publique.
Quant à la SGF, qui a déjà détenu 30 % de Domtar dans les années 80, elle avait déjà tenté de liquider la totalité de ce qu'il lui restait d'actions de la société en 2002. Les conditions du marché avaient toutefois fait avorter l'opération. Hier, elle a accueilli l'annonce avec «intérêt» mais limité son analyse. «La SGF prendra connaissance au cours des prochains jours des détails de la transaction et en examinera les impacts à court, à moyen et à long terme», a indiqué dans un communiqué son président, Pierre Shedleur.
Le chef du Parti québécois, André Boisclair, et le porte-parole du PQ en matière de finances, François Legault, se sont dits «très inquiets» de l'annonce de Domtar. Même si le siège social demeurait à Montréal, «il n'en demeure pas moins que les actionnaires actuels de Domtar seraient minoritaires au sein de la nouvelle entreprise», ont-ils écrit en affirmant que la Caisse et la SGF devraient être vigilantes pour y «maintenir l'influence québécoise».
Weyerhaeuser recevra pour sa part une somme en argent de 1,35 milliard qu'elle affectera au remboursement de sa dette. L'entreprise souhaitait se concentrer sur ses activités autres que celles du papier, notamment le bois d'oeuvre.
Une industrie mal en point
Comme plusieurs consoeurs du secteur forestier, Domtar a eu la vie dure, frappée par l'augmentation brutale du dollar canadien, une baisse de la demande, une hausse du prix de la fibre, une surcapacité de production et le conflit du bois d'oeuvre. L'entreprise, qui tire 60 % de ses revenus du papier et 13 % du bois, a d'ailleurs annoncé un gros coup de barre en décembre 2005 en faisant savoir qu'elle licencierait 1800 employés. Au total, on estime que la crise forestière a fait perdre 6000 emplois au Québec, souvent dans des villes mono-industrielles.
L'an dernier, Domtar a réalisé des revenus de cinq milliards et déclaré une perte nette de 388 millions.
Mais la transaction d'hier permettrait encore de réduire les dépenses. La création de la compagnie donnerait lieu à des synergies d'environ 200 millions. Cela, a dit M. Royer, ne touchera «aucunement» les opérations québécoises de l'entreprise. «Ça viendra de l'application des meilleures pratiques et de la logistique.» Pas de fermeture d'usine au Québec? «Non.» Des pertes d'emplois? «Non plus. Ni au Québec ni au Canada. Le but est d'augmenter le nombre de clients.»
La Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), dont les syndicats affiliés représentent entre 800 et 1000 employés chez Domtar, a dit que la transaction était somme toute positive. «On est toujours un peu craintif quand des Américains achètent une entreprise d'ici, car c'est un peu ce qui est arrivé hier», a dit le vice-président de la FTQ, Clément L'Heureux. «Mais d'un autre côté, les compagnies canadiennes et québécoises, depuis quelques années, sont "sur le bord", ce ne sont pas elles qui ont l'argent pour moderniser les usines.»
Domtar a vu le jour en 1971. C'est toutefois depuis 1998 qu'elle a pris de l'ampleur, notamment avec l'achat d'E. B. Eddy pour 803 millions en 1998 et de quatre usines de la société américaine Georgia-Pacific en 2001.
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