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Le dollar inquiète les entreprises

Il ne faudra encore qu'un an et demi pour que le dollar canadien puisse regarder la devise américaine dans le blanc des yeux pour la première fois depuis le 28 janvier 1976, estime désormais l'économiste en chef de la Banque Nationale. Si cette prévision «audacieuse» peut plaire aux consommateurs et aux voyageurs, les Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ) sont à ce point inquiets qu'ils se sont carrément adressés hier aux opérateurs de la politique monétaire à Ottawa.

Selon l'économiste Clément Gignac, qui s'attendait auparavant à ce que cet événement ne survienne qu'en 2010, les astres s'aligneront de façon exceptionnelle pour le dollar canadien: la faiblesse continue du dollar américain, un resserrement des liens politiques et économiques entre Ottawa et Washington, et le niveau élevé des prix de l'énergie, pour ne nommer que ceux-là.

«Je pense que le dollar a récemment franchi des barrières et qu'il se négocie à l'intérieur d'une nouvelle fourchette de prix», a dit M. Gignac lors d'un entretien hier. Il est le premier à se dire convaincu de l'atteinte prochaine d'une parité avec le dollar américain et le premier à oser fixer l'événement dans le temps. «Tout le monde patine», a-t-il dit, «mais, à un certain moment, il faut mettre une date.»

Le huard, qui a pris 45 % d'altitude depuis l'hiver 2002, a terminé la journée hier à 89,83 cents US, en hausse de 0,38 cent. Depuis le début de l'année, il a grimpé d'environ 4,5 %. Il est généralement convenu que son niveau d'équilibre se situe quelque part entre 80 et 84 cents US et que son appréciation rapide est au coeur des 200 000 emplois que le secteur manufacturier a perdus, car elle rend les exportations de plus en plus chères pour les acheteurs étrangers.

L'annonce de M. Gignac survient deux semaines après la publication d'une étude de Statistique Canada selon laquelle la hausse du dollar depuis 2003 avait à ce point accru le pouvoir d'achat de l'économie canadienne que les consommateurs avaient économisé 3,5 milliards sur leurs vêtements, leurs meubles et leurs électroménagers. Sans compter l'impact sur le portefeuille du citoyen qui s'offre un voyage aux États-Unis ou dans tout autre pays dont la devise a battu en retraite par rapport au huard. Or au regroupement des Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ), dont les membres ont multiplié les mises à pied au cours des dernières années, la hausse du dollar est si préoccupante qu'on a pris la peine d'écrire à la Banque du Canada, un geste sans précédent. Pourquoi? Car une augmentation des taux d'intérêt a tendance à raffermir le dollar et que les autorités semblent avoir l'intention d'annoncer une nouvelle hausse le 24 mai prochain.

«Pour avoir visité de nombreuses usines dans les derniers mois, je suis à même de vous dire que les entreprises travaillent très fort à relever les défis, mais le rythme d'appréciation du dollar dépasse souvent malheureusement celui de leur capacité à s'ajuster», a écrit le président-directeur général des MEQ, Daniel Charron, au gouverneur de la Banque du Canada, David Dodge. Devant une croissance économique en léger ralentissement et une inflation maîtrisée, a-t-il ajouté, la Banque pourrait se permettre de laisser les taux tels quels.

M. Charron a également affirmé que la croyance générale selon laquelle un dollar fort permet aux usines d'acheter plus facilement du matériel à l'étranger ne s'est pas concrétisée au Québec. L'investissement en équipements a diminué de 1,2 % en 2005 et devrait reculer encore de 2,7 % cette année, a-t-il dit en s'appuyant sur les données du gouvernement du Québec.

Les types d'entreprises les plus susceptibles de souffrir d'une nouvelle appréciation du dollar sont généralement celles des secteurs forestier, du textile, du vêtement et du meuble. M. Gignac a toutefois indiqué que les industries qui pourraient en tirer profit sont celles du commerce de détail, qui importent beaucoup, ainsi que les télécommunications, la câblodistribution et les machines industrielles.

Des multinationales réticentes

La hausse du dollar pourrait aussi avoir des conséquences sur des décisions d'affaires prises à l'extérieur du pays, a dit M. Charron. Alors que les entreprises locales pourraient annoncer de nouveaux licenciements, les sociétés étrangères ayant pignon sur rue au Québec pourraient elles aussi revenir sur leurs projets d'investissements. «Est-ce ça va amener les sièges sociaux à revoir certaines décisions? Certainement, du moins en ce qui concerne les investissements supplémentaires. Est-ce que ça pourrait causer des fermetures ou des transferts de production? En principe, oui.»

M. Charron affirme avoir rencontré «plusieurs» filiales québécoises de compagnies étrangères où la direction s'est fait dire que des investissements étaient mis en veilleuse pour un certain temps, mais n'a pas voulu dire lesquelles. Les directeurs généraux de ces filiales font des pieds et des mains pour éviter une telle situation, a-t-il ajouté.

Chez Bridgestone, qui compte 1250 employés à Joliette, on a indiqué au Devoir hier que la hausse du dollar canadien facilitait en effet l'achat de caoutchouc mais qu'elle compliquait un peu les choses lorsque vient le temps d'appeler la très haute direction de la multinationale pour négocier les projets d'investissement. Dans l'ensemble, a indiqué le contrôleur de Bridgestone, Yannick Amiot, «l'effet est négatif», car, au moment de demander des mandats de production, l'usine doit comparer ses «coûts de conversion» avec ceux des autres établissements dans le monde. Indépendamment du marché des devises, a-t-il dit, l'usine de Joliette tente constamment de réduire ses coûts «pour au moins se maintenir».






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