Le pays de «Bonheur d’occasion»

De nos archives

En 1974, Gabrielle Roy raconte dans Le Devoir le «fond de rêve mi-obscur» derrière son livre. À l'occasion de notre série, nous avons retrouvé son texte.

Pourquoi donc ces souvenirs du loin de ma vie ne cessent-ils de me revenir comme si je n’en finirais jamais avec eux !

Je commençais alors tout juste à gagner ma vie à écrire à Montréal et en tirais un bonheur sans nom. Un orgueil comme ne m’en apporterait certainement aucun bonheur, aucune récompense. Qu’est-ce en effet que le prix le plus convoité auprès de cette ivresse : écrire pour son plaisir, mais non, plutôt pour son repos et, de surcroît, en obtenir de quoi vivre. Peut-être pas grand-chose au début, seulement quelques dollars par ci, quelques dollars par là, mais n’était-ce pas la fortune puisque je ne m’y attendais pas, que cette manne me semblait me tomber du ciel.

Inconnue de tous dans la grande ville, parfaitement anonyme, je jetais, de semaine en semaine, de mois en mois, mes petits écrits comme des bouteilles à la mer, et n’en recevais jamais d’échos. Je n’en étais pas désolée. Je m’imaginais avoir au moins un lecteur que je me représentais parfois me lisant dans la solitude de sa petite chambre comme je lui écrivais de la mienne, et cela suffisait pour me soutenir.

Étrange ! Je n’ai jamais cessé, je pense, de m’adresser à ce lecteur inconnu, peut-être un jeune homme fier que je ne connais ni de nom ni de visage, pourtant, que je triche ou que je mente, et il me le ferait savoir de quelque mystérieuse façon, comme il me fait parfois savoir dans le plus profond silence qu’il m’approuve. Qui est-il à la fin ? Peu importe sans doute. L’essentiel est qu’il existe. Qu’il reste dans ma vie.

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Avant longtemps, j’obtins une collaboration régulière à un périodique et ma vie matérielle en fut presque assurée. Pourtant, ce qui me plut davantage dans l’arrangement, c’est que la direction me laissa la bride sur le cou, libre d’écrire ce que je voudrais, libre même d’aller chercher où je voudrais la matière des reportages que je me proposais d’écrire. Et bientôt j’assouvirais mon désir de connaître l’Abitibi, la Gaspésie, la sauvage Côte-Nord et les douces collines de Sutton, le pays de ma mère, en haut de St-Jacques-de-l’Achigan, celui de mon père aux alentours de Beaumont, l’Ouest canadien aussi, je courrais jusqu’au premier tronçon de l’Alaska Highway que l’on construisait à partir de Dawson Creek, il n’y aurait pas de limite à ma frénésie.

Mais, au début, ma liberté ne me grisa pas trop. Je fus modeste. Je trouvai, sans chercher bien loin, mille sujets à mon goût. Et pour cause ! Débarquée à Montréal après un séjour d’un an et demi en Angleterre et en France, retenue là plutôt que de retourner à mon poste d’institutrice au Manitoba par je ne sais quel signe du destin, tout m’appelait, tout me fascinait dans le Québec qu’alors je découvris. Mais comme quelqu’un de qui on a entendu parler toute sa vie et que l’on brûle de rencontrer enfin. C’est peut-être pour avoir été élevée au loin, dans un tel amour du Québec que je lui dois ma fidélité.

En fait, ignorante de tout, je ne pouvais que m’intéresser à tout et, m’y intéressant, parvenir à rendre intéressant pour d’autres ce que je venais tout juste d’apprendre et qui n’avait pas encore perdu à mes yeux son éclat incomparable de leçon fraîchement apprise.

Bienfait de l’ignorance ! C’est alors que je compris qu’elle mène à tout si l’on veut bien s’en servir, mille fois plus utile qu’une connaissance affadie. Pressée par elle qui me reprochait : tu ne connais rien à ceci, rien à cela… j’ouvrais les yeux, je courais dans toutes les directions, j’allais chez les maraîchers, dans les fermes, dans les usines de textile, au marché Bonsecours, au port, dans Westmount, chez les pauvres, chez les riches et, tant de fois, tant de fois, quand il faisait chaud et que je n’avais pas le sou pour aller plus loin, m’asseoir au bord du fleuve, y laissant parfois tremper mes pieds cependant que j’écoutais le grondement lointain des rapides de Lachine et que de merveilleux oiseaux venaient à passer, je me détendais, apprenant peut-être mieux dans le rêve que de mon rêve que de mon ardente application.

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Comment n’aurais-je pas été heureuse ? Je me découvrais un pays. À l’heure où j’en avais le plus grand besoin, pauvre, errante, solitaire, et peut-être précisément parce que j’en avais un tel besoin, il se révélait à moi. J’ai découvert le Québec, à ce qui me semble, avant les crises d’identité, la Révolution tranquille, les prises de conscience. Je l’ai découvert toute seule. Et pour ainsi dire à pied. Du moins Montréal. En pèlerin, émue, éreintée, je l’ai traversée en entier, je l’ai connue dans son plus laid, dans son plus tragique, dans son plus altier du haut de la montagne, dans son meilleur, dans son pire et, quand je m’y attendais le moins, dans sa gaieté irrésistible.

Un jour, j’eus de quoi acheter une place à une revue de Fridolin. J’ai ri ce soir-là pour me récompenser de bien des heures sombres. « Un petit tas de cochonnerie bien propre » me plongea dans un rire inextinguible. Il n’y avait que nous, pensais-je, pour trouver ce ton et nous retrouver à travers lui. Je riais et j’éprouvais un sentiment d’appartenance un peu triste pourtant, car il y avait en lui un je ne sais quoi d’orphelin.

Quand la salle entière oscillait en rafales de rires, une dame de Westmount assise près de moi et toute vexée de ne pas comprendre, se penchait et me suppliait de traduire : « Mais qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? ». Je ne parvenais pas à rendre en anglais le comique de bien des traits. Ainsi, une fois tout de même, j’ai vu Westmount assis en Lazare à portée de notre festin, quémandant des miettes de notre gaieté, et qu’aurions-nous pu lui en donner à lui qui n’avait pas encore appris à rire de soi, revanche la plus haute de l’homme sur le destin, et à qui, de toute façon, notre baragouin si coloré eût été incompréhensible.

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Montréal alors n’était pas une belle ville, grands dieux, non ! Couverte d’affiches affreuses — à Saint-Henri j’avais repéré, en contrebas du trottoir, presque enfoncée sous terre, comme un peu honteuse, une minable boutique de tabac munie pourtant de deux grandes vitres de chaque côté de la porte, celle de droite proclamait sa raison d’être en anglais : « Cigar Man » et celle de gauche, en français : « Man de Cigare » — bariolée, à toutes les sauces, à toutes les enseignes, c’est bien le cas de le dire, la ville n’était aimable que par ses îles de beauté préservées des interstices. Petites îles de luxe sur les hauteurs, mais aussi petites îles chez les pauvres […] du vieux canal Lachine. Là se reposait le coureur. Là se reposaient les yeux. Comme je l’ai aimé ce vieux canal si étroit que les péniches lui en éraflaient les bords. […] À cause de l’illusion qu’on a en regardant passer un train ou un bateau d’être soi-même emporté, une bonne part de ce quartier semblait toujours quelque peu à la dérive.

Pendant quelques jours cependant, je n’en pouvais plus quelque fois de jeter toujours en vain mes bouteilles à la mer et désespérais de ne jamais obtenir de la grande ville, même un regard. Dans mes lettres à ma mère, il m’arriva une fois de traiter Montréal de cruelle et ma mère, prompte à saisir chez moi des signes de découragement, me répondit que rien en effet ne devait être plus cruelle qu’une grande ville dans sa monstrueuse indifférence, et de revenir, de revenir à la maison.

Je me revoyais alors, au cours d’un moment de rêve, telle que j’avais été, jeune institutrice dans sa petite salle de classe, entourée d’élèves attentifs, un roi aimé parmi ses sujets. Retrouverais-je jamais cette chaleur perdue, ce sentiment de la tâche raisonnable que l’on peut arriver à accomplir à peu près bien. Je me réveillais de ces souvenirs comme d’un songe pour me retrouver dans le maelström et me demander : « Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce que je cherche ? » Et sans doute est-ce parce que je savais si peu ce que je cherchais que j’ai alors si abondamment trouvé. Ou bien est-ce la nécessité aidant ?

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Ainsi, la juiverie de la Main, avec ses immigrés à papillotes et à cafetan, son odeur de cornichons à l’aneth, son yiddish, son atmosphère de « Quand Israël est roi » est-ce que je l’aurais connue si la faim ne m’avait amenée à la découverte que l’on pouvait se sustenter là pour dix cents seulement d’un morceau de smoked meat entre deux épaisses tranches de pain de seigle ? De quoi vous lester pour pousser l’expédition jusqu’à cette église… plus bas dont le clocher bulbeux m’intriguait : jusqu’au marché Bonsecours, si plein de vitalité campagnarde que j’en ai encore les odeurs et les bruits dans la tête : jusqu’à une autre église, celle du Bonsecours, adorable petit nef toute pénétrée de l’indéfinissable silence qui vient du passé, si riche que je me sentais à tout coup portée comme par une eau profonde.

Mes randonnées, d’où que je fusse partie, aboutissaient presque toujours au fleuve, en un long tête-à-tête avec lui, vieux chant lui aussi de notre passé, mon Gange à moi dont je m’étonnais et m’étonne encore qu’on en ait fait si peu de cas en somme dans notre poésie, dans notre littérature, dans notre musique. Seules l’ont célébré quelques âmes très perceptives. Mais le plus souvent outragé, insulté, pollué, chargé de nos immondices et de notre dédain, on en a fait le reflet de notre plus triste condition. […]

En ces temps où je n’avais pas âme à qui parler, que me disait donc le fleuve, sinon peut-être que, tel un oiseau bagué, le vent, le flair et sans doute aussi cette mystérieuse mémoire collective aidant, j’étais revenue au lieu même de mon origine, sans très bien savoir que je devrais y revenir pour connaître mon sort.

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D’autres jours, au plus fort de la canicule, de ma petite chambre rue Dorchester, juste au-dessus d’Atwater, petite chambre allumée sous le toit de zinc comme pour faire cuire une fournée, je m’échappais, et les bruits de la ville, surtout le gong irritant des trams, à ma poursuite, je grimpais en toute hâte chercher la paix et le silence — déjà biens de consommation de luxe — sur les hauts de Westmount.

Merveilleuses demeures de pierres, fraîches même au cœur de l’été, jets d’eau qui chantaient doucement dans la nuit, épaisses pelouses et précieuses rocailles tout juste devinées à la lueur des réverbères discrets, grands chiens de garde au museau pressé contre une grille, et même à des heures tardives s’agitaient quelques-uns des nombreux oiseaux à avoir élu domicile dans les beaux arbres d’ici, c’est pour avoir voulu prendre une bolée d’air pur là-haut que j’ai entrevu ce monde et que je l’ai en quelque sorte béni par les soirs d’oppressante chaleur. Je me rendais compte qu’en serait-il des arbres à Montréal sans les riches ? Nous en resterait-il ? Sans les English, où en serait notre mère nature ? Entre nos mains à nous elle périt si vite.

À fréquenter des lieux tellement à l’opposé, je voyais de mieux en mieux combien nous aurions pu gagner à l’échange, eux nous plantant des arbres le long de nos mornes rues, nous apprenant qu’un carré de verdure vaut parfois mille terrains de stationnement ; et nous, leur déléguant des représentants de notre vivacité populaire pour égayer leur trop pesant ennui à la fin, malgré de si grands avantages.

Finalement, c’est le fondamental besoin humain de vivante chaleur, le désir de tendresse et d’échange fraternel qui me mena en bonne direction. Il n’y a pas à se tromper si on répond à cet appel, le seul qui soit sûr en ce monde, les autres au fond ne menant nulle part !

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Il y eut un soir où je périssais d’ennui au sein de la ville de porte en porte, de fenêtre en fenêtre, de rue en rue, reliée par une sorte de grande rumeur amie, moi seule exclue, ne connaissant pas un chat — pourtant, il m’en faut convenir, dans mon voisinage, un petit chat noir, de son perron, quand je passais, s’étirait et avait l’air dans un clin d’œil de me souhaiter le bonsoir. Le désir de la présence, de la douceur humaine fut si vif en moi tout à coup qu’il m’entraîna vers le bas de la rue Atwater où la rumeur de vie était la plus attirante. J’arrivai sur les bords du vieux canal Lachine.

Des gamins du quartier, aux dents gâtées, y étaient assis, jambes pendantes, en ce qui tenait lieu de maillots, vieux « corps » rétrécis au lavage, coupés à la hauteur des genoux et des coudes, ou dans leur seul petit slip de couleur douteuse, et quoique ce fut interdit, entre le passage des péniches, ils piquaient une tête dans l’eau épaisse et gluante comme celle des marais. Ils en remontaient en riant, quelque sale effilochure collée au visage, bleuis par l’effort, car ce n’étaient pas des enfants entraînés au sport. Je m’assis, pas trop près d’eux pour ne pas les gêner, assez tout de même pour me chauffer à leur vivacité.

Qu’ils étaient gais ces gamins de Saint-Henri ! Et en un sens, pour cause, car jamais après eux enfants ne posséderont autant. Les produits exotiques de la terre, mélasse des Barbades, bananes de la Jamaïque, rhum des Antilles passaient sous leurs yeux en route vers les entrepôts qui dégorgeaient de senteur des Tropiques. Ils étaient à un spectacle permanent, riche de couleur, d’odeur et de son.

Souvent, ils faisaient un bout de conduite aux matelots sur le pont, si proches qu’ils auraient pu les toucher du bout d’une gaule, riant avec eux ou les accompagnant de leur musique. Ils s’en faisaient avec ce qui leur tombait sous la main : quelque accordéon délabré, une ruine-babines, un peigne enveloppé de papier fin. Je les ai vus battre des cuillères dos à dos dans un rythme effréné, précurseur du rock. Ce doit être au bord du vieux canal que j’ai commencé à faire la connaissance de Pitou de Bonheur d’occasion. Là et ailleurs.

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Il faut presser, comme des citrons, le sens de bien des rencontres humaines les plus éloignées l’une de l’autre pour obtenir la substance d’un personnage fictif. Le nom en tout cas, je n’eus pas de peine à le trouver. Ou que vous alliez dans les quartiers populaires en ce temps-là, il y avait toujours d’appelé quelque part un Pitou chien, un Pitou enfant, ou quelque vieil homme déchu.

La chaleur croissant, ma chambre tôt envahie par le soleil me forçait à la quitter de bonne heure pour n’y entrer que tard le soir, un peu de fraîcheur revenue. Où aurais-je été toute la journée sinon près du fleuve ? C’est à cause de cette petite forge de chambre que j’ai si bien appris le fleuve, ses anses, ses battures, ses oiseaux, le relief des îles, ses berges tout au long de la ville et des banlieues. Auprès de l’eau le jour pour sa fraîcheur, auprès du peuple le soir pour son amitié, c’est ainsi que j’ai vécu cet été-là et jamais je n’ai si bien vécu. […]

Mais c’est du son de voix humaines répandu dans la nuit chaude comme un aimable bruissement que je me souviens le mieux. Au coin de courtes rues, des réverbères chiches révélaient des groupes, familles ou voisins, assis en rond sur le trottoir et parfois au beau milieu de la chaussée. Petites agoras où l’on discutait de la vie ! La campagne tout juste hier quittée parce qu’elle ne faisait plus vivre et qu’on avait espéré mieux de la ville. Ensuite, le chômage qui avait touché une famille sur trois. La misère s’installant inexorablement.

Puis était survenue la guerre qui arrangerait sans doute les choses. De petite rue en petite rue, on entendait soupirer le peuple. Parfois d’une parcelle de terrain libre s’échappait une délicate odeur de giroflée provenant peut-être d’un seul plant qui trouvait à vivre dans une poignée de terre entre les maisons entassées. Le parfum vous suivait, tenace dans sa fragilité et luttait un bon moment contre l’habituelle âcre odeur de suie de charbon.

Au fond, la tragédie des gens assis dans la nuit douce qui se racontaient leur vie de maison en maison, de rue en rue, était simple. C’était la tragédie toute banale des multitudes un peu partout dans le monde à cette époque… et encore maintenant. Celle de gens issus de la campagne, au cœur encore naïf, à l’esprit encore rustique, à l’âme encore religieuse, et les voilà projetés brusquement dans l’ère industrielle puis demain déjà dans le nucléaire. Mais où va-t-on si vite et pourquoi ? Est-ce cela le progrès ? Encore plus de béton ? Plus d’usines ? Ou bien quelque autre espoir au visage encore inconnu ? Un monstre ? Un ami ? Une libération ? Ou le progressif emmurement ?

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À force d’écouter parler les gens au cours des soirs d’été, je me vis un jour avec un roman à écrire sur les bras. D’abord, je n’en voulus pas. Je me rebiffai. Au vrai, ai-je jamais vraiment consenti à être écrivain ? Je ne pense pas. J’avais déjà trop bien pressenti qu’embarqué dans ce chemin, on ne peut en voir le bout. On marche de colline en colline ; chacune est un peu plus haute que la précédente mais jamais assez pour voir au-delà de celle qui vient. Des nouvelles, des contes, des récits qui me rendraient assez vite ma liberté ; cela, oui, je le voulais bien. Mais un roman !

Je cherchais déjà, je cherche encore à concilier le besoin de liberté dont nous ne pouvons nous passer avec l’affection qui attache, la tendresse qui retient, les liens de solidarité qui ne doivent se défaire. Et voilà notre vie ! Nous voulons les opposés, les irréconciliables. Et arrange-toi comme tu peux entre tes désirs qui s’entre-déchirent !

Je résistai à cet envahissement progressif de ma propre vie par la vie de personnages imaginés qui est l’étrange vie du romancier… Mais Florentine déjà me pressait. Je l’avais entrevue — ou son vague modèle ou quelque point de départ — un jour que j’étais entrée boire un café dans un bazar populaire de la rue Notre-Dame qui se trouvait, si je me rappelle bien, en face d’un cinéma et loin de la vieille gare du CN. Frêle jeune fille au délicat visage mince empreint de ruse, d’appel au secours, de détermination et de faiblesse, elle était au bord des temps nouveaux, rêvant de libération mais incapable de la chercher autrement que par le mariage.

Je l’observais avec un certain détachement et tout à coup il me semblait être à sa place, exténuée comme elle ; il n’y avait pas plus d’issue à ma vie qu’à la sienne, j’étais tout aussi tendue qu’elle vers les colifichets, les make-believe, les pauvres apparences du bonheur. Cette interchangeabilité des vies, il faut qu’elle ait lieu pour qu’un personnage fictif prenne naissance ; cependant si elle durait, le livre ne se ferait pas.

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À présent, c’était l’hiver. Je ne pouvais plus m’attarder le long du vieux canal où s’engouffraient les vents hurlants. C’est alors que je découvris ces bizarres petits magasins-casse-croûte-parlotte comme il y en avait un à presque chaque coin de rue dans la pièce d’entrée des maisons familiales. À croire que par ces années où l’on n’avait pas le sou pour acheter, il se trouva des centaines de femmes démunies pour rêver de se faire une petite vie grâce à ces commerces de misère.

J’entrais vivement, bousculée par le froid. Une sonnette tintait au-dessus de la porte. Une mémère ordinairement corpulente soulevait une tenture l’isolant quelque peu du magasin sans sa cuisine pénétrée d’odeurs de cuisson. Avant de se déranger davantage, elle m’interrogeait de l’œil. J’étais également examinée de la tête aux pieds par la petite bande de jeunes chômeurs qui monopolisaient le coin table-chaises et quelquefois un vrai box coincé entre la glacière de coca-cola et le jukebox. Ce qu’il déversait de chansonnettes, je ne m’en souviens guère. Je me souviens mieux des griefs ressassés par les jeunes contestataires de cette époque, encore qu’ils fussent plutôt flous. Ils n’en voulaient pas encore à Ottawa ni aux curés. Leur jeunesse ignorante et leur espoir trahi accusaient le « monde », la « société », le « système ».

Cela tournait facilement en musique. L’un sortait son harmonica, l’autre battait des cuillères dos à dos, un autre marquait du pied la cadence. La mère-marchande se faisait les tarots. Elle n’était dérangée que de loin en loin pour un paquet de Lucky Strike ou une petite bière d’épinette. Ses affaires ne devaient pas marcher fort. Du moins elle avait de la compagnies les soirs de mauvais temps. Ils s’écoulaient en veillées de campagne. Nous étions un peuple si paisible encore.

Puis vint le printemps et subitement presque tout le quartier fut à louer. Une maison sur trois : on voyait partout des écriteaux, je ne pouvais en croire mes yeux, on aurait dit l’annonce d’un exode ou de quelque grand malheur qui contraint à vider les lieux. Où vont-ils aller tous, me demandais-je, mais en fait peu quittèrent le quartier, ce grand branle-bas n’aboutit qu’à un brassage de voisins : des gens de la rue Sainte-Marguerite allèrent deux rues plus loin, et ceux de cette rue-là s’en vinrent rue Sainte-Marguerite.

Personne ne semblait gagner au change ou si peu. Quelques-uns, il est vrai, étaient expulsés par leur propriétaire, mais la grande masse semblait partir de son plein gré comme pour se donner l’illusion de la liberté. Ils en étaient malades, eussent été n’importe où quand se réveillait en eux avec le printemps la lancinante douleur de l’arrachement originel qui donnait naissance au terrible espoir que ça ne pouvait être pire ailleurs.

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On était fin mars, début avril. Le vent aigre sifflait aux angles des rues. On pataugeait dans une épaisse neige pourrie. Sans m’en apercevoir, je suivais, ce jour-là, une femme un peu rondelette, ni jeune ni âgée, au doux visage triste, sont le manteau noir un peu serré accusait la grossesse. Je la suivais, je ne sais trop pourquoi, peut-être parce que sa silhouette m’avait paru vaguement familière, ou touchante. Je la suivais dans sa visite de maisons à louer. Cela n’en finissait pas. Elle entrait, ne restait qu’un moment, ressortait, l’air découragé, continuait plus loin, hésitait, se reprenait, franchissait un seuil encore et, alors, Dieu me pardonne, je m’enhardis cette fois à la suivre à l’intérieur comme si j’étais moi aussi en quête d’un logis. Et voilà, nous étions deux à examiner les lieux si exigus, si misérables, que je me disais : « ah dieux, si je devais vivre ainsi, je n’aurais même plus la force ni le courage de décrire cette détresse ». Mais elle, bien plus raisonnable et aussi bien plus réaliste que moi, convenait « qu’avec un bon ménage et un prélat neuf, s’il n’était pas trop cher, ce logement pourrait peut-être faire l’affaire ». Et elle m’adressa un vague sourire amical, sachant bien au fond que je ne lui disputerais pas la place, quoique incapable dans son innocence d’imaginer quelqu’un usant de stratagème pour pénétrer au cœur de sa vie de pauvre.

Le triste, c’est que Saint-Henri ne m’a peut-être jamais tout à fait pardonné d’avoir exposé sa misère. Curieux tout cela ! Les pauvres n’aiment pas qu’on les montre pauvres, pas plus que les riches qu’on les montre riches et comblés. Pourtant les humains désirent qu’on dise le vrai de la vie.

Mais le désirent-ils au fond ?

Nous sommes ressorties ensemble, cette femme et moi, et nous sommes arrêtées pour un instant, le regard levé vers le ciel et peut-être pareillement émues, car au-dessus du grouillement humain passait un vol de corneilles comme au-dessus d’une vaste étendue paisible, et leur beau cri rauque, annonçant le printemps, annonça aussi qu’il était encore capable, après tant de misère, de faire renaître l’espoir dans le cœur des hommes.

Toujours un peu sur sa réserve, mais ébranlée par un mouvement de confiance, en cherchant à ce qu’il me semble dans mes yeux du réconfort, elle me prit à témoin : « Ce logement n’est pas trop mal. Trop petit, comme de bon sens, mais vous avez vu : il y a un bon châssis du côté du soleil ». Nous nous sommes alors quittées pour toujours et cependant pour n’être jamais tout à fait séparées, voilà bien le curieux de l’histoire…

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Si je parle aujourd’hui de ces choses, ce n’est certes pas par amitié envers le livre dans lequel j’ai cherché à leur donner vie — imparfait comme il est, je souhaiterais plutôt le voir oublié — mais envers ce qui reste en arrière de non exprimé, d’errant, de non capturé, de libre et, par cela même, de séduisant encore.

Car il arrive parfois qu’un roman puisse faire songer à un iceberg dont on dit qu’un huitième seulement de la hauteur totale émerge de l’eau. C’est sa partie immergée, sur laquelle tout repose, et qui cependant n’a pas été dite, c’est ce vieux fond de rêve mi-obscur qui lui assure, s’il doit y parvenir, de flotter quelque temps…