Monnaie d'échange (3)

Sortir des limbes pour revivre



À l’échelle mondiale, les transferts d’argent des migrants vers leur pays d’origine totalisent trois fois l’aide publique au développement. Plongeon au cœur de cette intimité économique et virtuelle. Aujourd’hui, des Canadiens d’origine syrienne tendent la main à leur famille réfugiée en Turquie. Deuxième d’une série de trois textes.

Si vous appelez au service technique de votre compagnie de télécommunications, vous pourriez tomber sur Seif Elhamoud. Et vous seriez peut-être de ceux qui, chaque jour, lui demandent s’ils peuvent « parler à un Québécois ».

Malgré plus de huit années passées au Québec, où il élève quatre enfants avec sa femme Souad Boukhemis, Seif est renvoyé de façon quotidienne à sa condition d’immigrant. Mais il n’est pas amer. Il garde son désespoir pour la guerre civile en Syrie, son pays d’origine, et annonce à la première rencontre : « J’ai perdu ma confiance en l’humanité. »

À gauche : Rahaf dans l’appartement familial à Mersin, en Turquie. « Est-ce que nos enfants seront trop bruyants pour les Canadiens ? » demande Feras, un soir où ils jouent. À droite : Seif et trois de ses quatre enfants devant leur maison de Laval. Son dernier voyage en Syrie remonte à 2007, et il aurait voulu « y rester toute la vie ».

De son écran allumé jusqu’à tard dans la nuit, il a suivi les espoirs de révolution et de renversement du régime, rapidement emportés dans un conflit sanglant, bientôt inextricable. Son père l’a convaincu de partir pour l’Algérie à 18 ans, plutôt que de « perdre trois ans de sa vie » dans le service militaire national obligatoire.

Aujourd’hui, toute une génération de jeunes hommes fuit la Syrie pour la même raison, sur des routes beaucoup moins sûres. « Le régime est enragé et arrache les jeunes », décrit l’homme, donnant l’exemple de son neveu, parti à 17 ans en « clandestin » vers l’Allemagne plutôt que de se terrer à Damas. Le neveu en question a un frère qui sera bientôt en âge de faire le service lui aussi, « mais pour l’instant ça va, il est caché ».

Scène de rue à Mersin. Plus de 200 000 Syriens ont élu domicile dans la même ville.

Sous le ciel de la Turquie

Alors que le soleil d’octobre plombe à Mersin, une ville du sud de la Turquie, le thé reste rafraîchissant. Feras Elhamoud, le frère de Seif, rêve souvent que l’armée d’Assad le prend et le met en prison.

« Je pense que tous les Syriens rêvent de bombes, d’avions et d’explosions. »

Feras Elhamoud

Il a fui Damas, d’abord vers Erbil (Irak), puis vers Mersin quand le groupe armé État islamique (EI) y a refermé son étau de violence. Fediya, sa femme, et leurs deux enfants l’ont rejoint en janvier 2015.

Dans leur cuisine, ils attendent toujours un coup de téléphone de l’ambassade du Canada à Ankara. Leur demande a reçu le feu vert après une entrevue réalisée en mai 2016. Mais six mois plus tard, aucune date n’a encore été fixée.

Seif se connecte tous les jours pour prendre des nouvelles de son frère réfugié en Turquie et du pays natal. Naviguez dans ces vies en parallèle en 360°.



La petite famille Elhamoud est parrainée par Seif, sa sœur et son demi-frère, devenus une « ligne de vie » pour tous les autres membres de la fratrie. Les demandes de parrainage privé sont en effet souvent entreprises par des membres de la famille déjà établis au Canada, confirment les ministères provincial et fédéral de l’Immigration.

Le père de Feras et Seif a mis plus de temps à quitter sa maison, sa bibliothèque et ses oliviers. Il y vivra plus longtemps, sa demande de parrainage datant de l’automne seulement.

« Quand on leur demande, la plupart voudraient en fait rentrer au pays », croit Tolga Bilener, enseignant-chercheur à l’Université Galatasaray. Ils sont au bas mot 200 000 Syriens à avoir élu domicile à Mersin, soit presque autant que dans les camps du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) qui dressés près de la frontière. Les registres officiels du ministère de l’Intérieur font quant à eux état de 2.8 millions de Syriens sur le territoire.

D’abord vu comme des invités temporaires quand la Turquie a ouvert ses portes au début du conflit, leur statut légal de protection humanitaire ne s’est véritablement clarifié qu’en 2014. Les permis de travail, qu'ils peuvent demander depuis 2016, restent difficiles à obtenir. « Il n'y a pas de plan ambitieux pour leur intégration », souligne M. Bilener. « Le gouvernement devra moins penser à l’aspect politique de cette crise et davantage aux enjeux techniques, c’est-à-dire aux mécanismes concrets pour une politique d’intégration », statue quant à lui Ahmet Iduycugu, directeur du Centre de recherche sur les migrations de l’Université Koç à Istanbul.

Ayham, fils de Fediya et Feras, s’ennuie à Mersin. Il était incapable de dormir seul durant leurs premiers mois en Turquie.

S’extraire

À l’instar du père de Seif et Feras, Hayan Hlaibeih a tardé à se décider à partir. « Je voulais croire que ça irait mieux, j’aimais beaucoup ma vie. » Puis son collègue de travail qui vendait des appareils électroniques a été retrouvé décapité après avoir été volé. La brutalité du geste a amené Hayan à l’évidence. La famille de sa femme, Nour Ismail, recevait des menaces à cause de cousines ayant vigoureusement dénoncé la brutalité du régime.

À respectivement 32 et 36 ans, ils ont laissé leurs projets et leurs rêves derrière pour devenir plongeurs dans un restaurant d’Antalya, une ville touristique située à 500 kilomètres à l’ouest de Mersin.

Un bateau entre dans la marina de plaisance d’Antalya, où vit Sara Hlabeih avec son frère et sa belle-sœur. « Le président a dit : “ Vous êtes soit avec moi, soit contre moi. ” Et à partir de là, ils sont devenus fous. »

La jeune sœur d’Hayan, Sara Hlaibeih, y vivait depuis trois ans et demi déjà. Ce qui ne devait être qu’une « étape » de son parcours s’est figé. « Nous sommes alaouites, comme le président Bachar al-Assad, alors la pression pour déclarer notre soutien était forte. Mais on a toujours refusé », raconte la jeune femme de 27 ans.

Des agents du service secret ont débarqué dans son petit refuge en avril 2013, certains d’y trouver les traces d’une implication dans un mouvement interdit. Ils ont battu tous les occupants pendant un interrogatoire : « Ils s’assuraient qu’on entende les cris et les supplications les uns des autres », dit celle que ces souvenirs rendent encore livide. Libérés le lendemain, tous ont quitté le pays en une semaine.

Sur la place du parc Karaalioglu à Antalya, les eaux méditerranéennes qui attirent les touristes ne brillent pas du même turquoise pour elle… « J’y ai pensé, mais je ne le ferais jamais », avouera-t-elle plus tard.

À gauche : Hala Hlabeih dans son bureau du centre-ville de Toronto. « J’ai peur qu’ils perdent patience et espoir », s’inquiète-t-elle. À droite : Hayan, Sara et Nour à Antalya. « Je sais que ma sœur fait tout ce qu’elle peut. Mais elle ne sait pas ce que c’est d’être humiliée dans son propre pays. »

Brouillards

Les odeurs du pays embaument la pièce commune de leur appartement : jasmin, basilic et anis de l’eau-de-vie locale. Sara, Hayan et Nour vivent dans l’engourdissement de la guerre, de l’incertitude, de l’attente. « Dans les limbes », cite Sarah, regardant les murs maculés de rose qui renforcent cette impression.

Les limbes ont aussi un visage canadien, puisque leur sœur aînée vient de déposer pour eux une demande de parrainage. Hala Hlaibieh est citoyenne canadienne et occupe un poste de responsabilité chez Kijiji à Toronto. « Je savais depuis le jour 1 que je serais leur billet pour sortir du pays », dit-elle entre deux rendez-vous d’affaires, sérieuse sans être grave.

Elle a déjà réuni ses parents et son petit frère, atteint de trisomie, et s’occupe de nourrir toutes ces bouches. Ses épargnes serviront à déposer cette nouvelle demande de parrainage et à s’assurer qu’elle pourra soutenir trois autres personnes, « si et quand elles arriveront ».

Album familial des Hlabeih. Sara est partie avec une seule valise de Lattaquié. Trois ans et demi plus tard, elle voudrait avoir l’impression de s’enraciner quelque part.

« J’étais celle privilégiée d’avoir pu voyager et étudier à l’étranger. […] J’ai toujours voulu partager mon expérience avec ma famille, le potentiel pour la vie et la liberté ici. »

Hala Hlaibieh

Coincée à Antalya, sa jeune sœur Sara aussi a toujours voulu voyager, « mais pas dans ces conditions-là ». Au moment où elle aurait le plus besoin de cette mobilité, seulement 10 pays l’accepteraient sans visa, dont plusieurs sont en conflit. En comparaison, le passeport canadien donne accès à plus de 170 pays sans aucune demande de visa.

Elle s’estime tout de même plus chanceuse que d’autres compatriotes, ceux qui dorment dans des camps de fortune derrière l’aéroport local, par exemple. Leurs tentes ne portent aucun sceau de l’UNHCR et ils ne sont pas enregistrés. « Ils ne vivent pas, ils survivent seulement », se désole Sara.

Anniversaire d’Essam Alali, cousin de Feras Elhamoud. Sa famille a aussi été parrainée pour venir au Canada.

Le luxe de la paix

« Ils ne croiront pas que nous sommes Syriens, on ne ressemble pas à Daech », rigole ce soir Feras Elhamoud. Son humeur est bonne, c’est l’anniversaire de son cousin Essam, dont le départ pour le Canada est imminent aussi.

Tous, à plusieurs reprises durant ces quelques jours, redisent leur « privilège ». La guerre n’est-elle pas une raison suffisante pour fuir, peu importe la classe sociale ? « On m’a déjà demandé pourquoi je n’allais pas me battre moi aussi », avoue Feras, gêné d’essayer d’échapper à l’histoire.

Dans une mezzanine au-dessus d’un atelier de couture, les langues se délient. Samir, tailleur et ami de Feras, montre une photo de sa fille Cham, née en Turquie en août dernier. Elle n’a qu’une carte de protection temporaire pour tout papier d’identité.

Samir dans son atelier de couture de Mersin. « Si un Syrien fait quelque chose ici, c’est toute la communauté qui s’en ressent », dit-il, inquiet pour son avenir.

En plus de la chaleur qui monte dans la petite pièce, les brouillards de la guerre se font plus denses : « Ma tante a deux fils. L’un se bat avec l’armée d’Assad et l’autre avec Daech. Il n’était pas islamiste, mais ses enfants avaient faim. Le groupe EI était le seul qui allait le payer », dit-il d’un dramatique pragmatisme. Puis, la conversation s’oriente lentement vers le Canada. « Est-ce que ce serait possible pour moi de partir là-bas aussi ? »

Quelques jours plus tard, c’est le tour de Nour Ismail de se demander quand elle pourra « passer au suivant » elle aussi. Ses parents et ses deux frères sont toujours à Lattaquié.

Au Canada, Seif songe lui aussi à faire plus pour les siens, et guette le moment de la reconstruction. Mais il est vite ramené au quotidien à Laval : le lavabo de la salle de bains est hors d’usage. « Feras m’a dit qu’il allait le réparer ! » Il arrive avec sa famille.

Arrivée à l’aéroport de Montréal de la famille Elhamoud, le 20 décembre dernier.

Une économie familiale souterraine

« Certains vont payer les passeurs vers l’Europe ici. » C’est ce qu’un ami de Feras Elhamoud glisse, tout juste avant de pousser la porte d’une bijouterie dont la vitrine brille d’or dans une rue de Mersin. Il tient à conserver son anonymat, pour ne pas se mettre à dos les deux jeunes hommes dont les yeux dépassent à peine du comptoir tout au fond du commerce. « Tout le monde en a besoin dans la communauté ici », justifie-t-il.

Sur une table devant eux, plusieurs cellulaires vibrent tour à tour. « Vous voulez envoyer ou recevoir quelque chose de Damas ? » demande celui de droite. « Pour Berlin, c’est 40 $ pour 1000 $US. Mais ce sera plus long… jusqu’à une heure je pense », poursuit-il. Après consultation avec son collègue, il statue : entre Toronto et Mersin, il faudra compter 120 $ par tranche de 1000 $, et un tarif similaire avec l’Arabie saoudite.

Ils sont des hawaladers, une appellation courante dans le monde arabe pour désigner les courtiers de transferts, dans ce cas-ci non enregistrés. Leur mode de fonctionnement est très similaire d’un service à l’autre. Le migrant en Turquie entre en contact avec un système d’hawala pour envoyer de l’argent à quelqu’un en Syrie. Le migrant reçoit alors un code, qu’il transmet à son receveur. Celui-ci contactera alors l’hawala correspondant en Syrie, en réseau avec celui de la Turquie, pour retirer l’argent grâce à ce code.

« Les crises peuvent engendrer des fermetures soudaines de certains canaux vers des endroits où les besoins sont les plus criants », expose Carlos Vargas-Silva, chercheur à l’Observatoire de la migration à l’Université d’Oxford. En février 2015, la communauté somalienne installée aux États-Unis lançait, par exemple, un cri d’alarme, alors que les banques menaçaient de fermer les comptes des compagnies de transferts d’argent.

« Le problème est qu’au lieu de collecter plus d’informations, les banques préfèrent ne pas prendre le risque d’être accusées de blanchiment d’argent ou de financer le terrorisme », résume M. Vargas-Silva. Outre les interdictions légales, les canaux officiels exigent aussi souvent des papiers d’identification, parfois manquants pour les réfugiés, et un enregistrement de leur identité qu’ils redoutent.

« Nous avons peur depuis les années 1970. C’est normal qu’on soit devenus paranoïaques », confie le père de Feras. Cette même paranoïa, un réflexe de protection nécessaire en temps de guerre, fait hésiter à parler du soutien mutuel, celui qui traverse les frontières.

La seule bouée

« Tout le monde a quelqu’un qui le soutient en dehors du pays, même si personne ne vous le dira », admet Feras à demi-mot. Les transferts d’argent sont devenus la première source de revenus dans au moins 50 % des sous-districts en Syrie, selon les données compilées en 2015 par l’organisation REACH, qui fournit en informations les plus grandes organisations humanitaires.

Ces quelques dollars épargnés du travail « payé comptant » par un ami, ou arrachés à une allocation par un autre copain arrivé en Europe, ne trouvent souvent leur chemin que par des canaux informels de transfert. Même les organisations humanitaires se résignent de plus en plus à utiliser ces voies souterraines. Les programmes de transferts d’argent gagnent en importance, à cause des difficultés d’approvisionnement et de distribution en vivres et en biens de première nécessité.

Roger Dean, du Norwegian Refugee Council, a ainsi entrepris de documenter le système des hawalas, une appellation courante dans le monde arabe pour désigner les courtiers de transferts non enregistrés.

La peur que cet argent tombe entre les mauvaises mains en fait néanmoins un programme controversé. Mais les hawalas non enregistrés constituent les seuls canaux existants pour rejoindre la population civile des zones contrôlées par les rebelles, où le système financier s’est complètement effondré, note-t-il dans sa recherche. La seule façon de bâtir la confiance est donc d’étudier les risques, « pour les mitiger », dit-il au téléphone à partir d’Amman, en Jordanie.

Transferts multidirectionnels

Même en partance du Canada pour la Turquie, les courtiers de transferts se montrent d’une grande prudence. Seif Elhamoud raconte avoir subi une véritable enquête la dernière fois que sa fratrie a voulu transférer des fonds par Western Union. « On va leur envoyer de petits montants pour des médicaments pour mon père, par exemple. Mais ils n’aiment pas demander », expose-t-il.

« Si on est dans le besoin, on se sent brisé, on sent qu’on a perdu sa dignité. Et on ne veut pas passer pour des gens qui financent le terrorisme », affirme plus directement Joulnar El Husseini. Même si elle a quitté la Syrie depuis longtemps, elle s’est sentie profondément interpellée par le conflit. Elle a ainsi répondu à l’appel d’un jeune de 20 ans, relayé par des amis sur Facebook, qui s’est réfugié en Turquie.

« On baisse les yeux vers le cellulaire. Il y a du sang partout. On lève les yeux, il y a des gamins qui courent, des fleurs, des parcs. »


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Ce reportage a été réalisé grâce au soutien de la bourse Travers.