Monnaie d'échange (2)

Tous vers « l'autre Nord »



Dans cette maison de Jilotepec, à 100 km au nord de Mexico, Roberto Rodriguez est partout. En photo avec ses huit frères et sœur sur le mur, dans ce sofa et cette céramique au plancher, dans la petite entreprise de recyclage de ferrailles de son frère Silveiro. Dans le cours d’informatique aussi, suivi par sa plus jeune sœur Lucrecia. Son cellulaire vibre : « C’est des photos de Roberto à la pêche ! »

La famille Rodriguez rassemblée un dimanche dans la cour intérieure de leur maison à Jilotepec.

Il y a pourtant trois décennies qu’il ne vit plus vraiment au Mexique. Un soir de juin à l’odeur d’herbe coupée, il sort sa carte de résidence permanente reçue la semaine dernière à son adresse de Mirabel. À 46 ans, après avoir passé la moitié de sa vie au Canada, le petit bout de plastique arrive comme une victoire.

Quelques semaines auparavant, cigarette au bec, le grand gaillard remontait nerveusement le fil de sa mémoire, ponctuant son récit de « barouette », « full », « toute » et « mettons ».

À gauche : Roberto fait la récolte des pommes en automne au Québec, en plus de son emploi à temps plein chez Bain Dépôt. À droite : Sofia Alcantara dans sa basse-cour. Le plus jeune fils de Roberto, Ruben, vit avec elle.

Il avait 14 ans quand il a pris la route « pour le Nord » pour la première fois. « On était petits, ma mère faisait des tortillas chaudes, se rappelle-t-il. Tout le monde avait faim, ils demandaient plus, et plus. Ma mère est sortie à l’arrière, j’ai regardé, elle pleurait beaucoup ma maman. Ça, ça m’a fait mal. »

Sur le ranch des Rodriguez. Ils louent un camion chaque année pour labourer leurs terres, grâce à l’argent venu du Québec.

Trente ans plus tard, à Jilotepec

En ce dimanche familial, les ventres repus avalent une dernière tortilla de maïs. Après le repas, le patriarche assis au milieu de la table déplore la condition paysanne mexicaine. « Déjà à mon époque, l’agriculture ne suffisait plus. Je suis parti travailler dans la construction », relate-t-il.

Roberto, à Mirabel, maintient une communication constante avec sa famille de Jilotepec. Naviguez dans ces vies en parallèle en 360°.

Roberto au téléphone avec Lucrecia : « Demande à Ruben sa pointure de souliers, je vais lui envoyer des espadrilles.» « Qu’est-ce que vous avez décidé pour papa? » Il se tient prêt à envoyer de l’argent pour soigner les ulcères aux pieds de son père Jaime, causés par le diabète.

Depuis plusieurs générations, l’impossibilité d’une vie digne a lancé des dizaines de millions de Mexicains sur les routes, avec ou sans papiers, jusqu’aux frontières « du Nord ». Statistique perdue dans cet exode paysan, Roberto a d’abord travaillé 15 ans en tant qu’ouvrier agricole temporaire dans le sud de l’Ontario et au Québec. De moins en moins temporaire, puisqu’il restait jusqu’à 11 mois sur le territoire. Il a finalement été parrainé par sa nouvelle conjointe en 2005.

Quelque 200 kilomètres plus à l’ouest de cette réunion familiale, Claudia Ibeth Barrera Rivas pointe une maison : « Celui-là est parti en Ontario aussi. » « Aussi », c’est comme son mari, Pedro Garcia Aguilar. À 26 ans, il en est déjà à sa sixième saison dans le sud de l’Ontario. Il passe cette année six mois dans le comté de Brant, en bordure de Brantford, avec ses frères Reynaldo et Antonio.

Pedro dans un champ près de Brantford, dans le sud de l’Ontario. Il partage une maisonnette sans intimité avec sept autres travailleurs et fait construire une maison pour sa famille à Los Desmontes.

L'immigration, maçon du paysage

Roberto ne connaît ni Claudia, ni Pedro et ses frères. Mais il connaît ce paysage de la migration, construit au rythme lent des détours et des déplacements.

Comme chez les Rodriguez, les transferts d’argent ont transformé des murs anciennement en terre en palais de ciment dans le village de Los Desmontes, dans l’État de Guanajuato. Là-bas, une construction rose devient réalité bloc par bloc, au gré de l’argent qui arrive « du Nord ».

« Tous ceux qui ont construit une “ meilleure maison ”, c’est parce qu’ils ont migré. Il n’y a pas de travail ici, alors on sort pour continuer à vivre. »
Claudia

Son grand-père a été le premier du village à agripper son sac pour émigrer au Canada. L’exil est passé de génération en génération, et le village se vide aujourd’hui de ses hommes au plus fort de notre saison agricole.

Le lendemain de cette balade, sa belle-mère Josefina montre les seules deux petites pièces encore en argile : « C’est là que j’ai eu mes sept enfants. » La famille les déserte maintenant, leur préférant les autres constructions érigées autour d’une cour intérieure commune. « Maintenant j’ai une maison, mais ils sont partis. »

Cour commune des Garcia Aguilar. Seul le plus jeune des quatre fils reste à la maison en saison estivale pour s’occuper de la ferme.

Longino, mari de Josefina et père de Pedro, a eu tôt fait de devoir prendre la route après leur mariage. Des melons d’eau aux haricots, il suivait les récoltes. Jusqu’à tenter sa chance aux États-Unis, avec d’autres « mojados [mouillés] », une expression utilisée pour désigner les clandestins qui arrivent trempés après avoir traversé le Rio Grande.

Au nord de la frontière, Longino s’est perdu durant plusieurs jours à Dallas, au Texas. Il a erré dans la ville durant quelques jours avant de retrouver l’appartement où son « coyote » (passeur) l’avait logé avec six autres Mexicains. À son retour de cet épisode, il a entendu parler de la possibilité de travailler dans les champs canadiens. Il a pris la voie de « l’autre Nord » durant presque 20 ans.

« Ça nous a aidés aussi à ne pas manger la plus pauvre des nourritures », répète plus tard la matriarche, alors que bouillonne un poulet derrière elle. Sur le mur, une poêle est accrochée à un clou, dans son emballage où on lit en gros « T-Fal ». « C’est Pedro qui me l’a donnée l’an dernier. »

Josefina (à droite) était morte de peur quand son mari, Longino, est parti travailler aux États-Unis.

Pedro ne s’est pas perdu en arrivant en Ontario. Mais il ne connaît que l’adresse écrite sur son contrat, celle de son patron, qui ne correspond pas à la cabane où il loge. La nuit s’est installée, son grand frère Reynaldo revient du supermarché. Pendant que la télévision crache une publicité sur « la meilleure salsa au Canada », il soupire en s’assoyant.

« Je suis fatigué. Ça fait 15 ans que je viens ici, c’est assez. »
Pedro

« Je savais que je ne venais pas pour faire du “ super-argent ”. Je veux juste construire ma maison. Mais on dépense toujours plus quand on a un peu. Si quelqu’un n’a pas le but clair de progresser, il va revenir toute sa vie », poursuit Pedro.

Son fils d’à peine un an connaîtra-t-il le même sort ? « Probablement », répond Claudia, plus résignée qu’enthousiaste. Un destin qui n’enchante pas son mari : « J’aimerais le voir autrement que plié en deux dans un champ, dans un métier où il n’aurait pas besoin de suer. »

La dépendance aux transferts

La vie au village est provisoire, tous sont des migrants en puissance. D’abord parce que les conditions de vie qui poussent à l’exil n’ont pas évolué suffisamment pour l’enrayer. Et puis, « le relatif succès des migrants pousse les autres à se lancer dans ce processus de migration », avance Jorge Durand, professeur à l’Université de Guadalajara. Il étudie depuis près de trois décennies les déplacements des Mexicains.

Ces cycles migratoires créent deux sortes de dépendance, selon lui : au sud de la frontière, une accoutumance aux transferts, et au nord (Canada et États-Unis), une dépendance à la main-d’œuvre bon marché.

Enrique, fils de Roberto, mort subitement en 2010. « C’est dur d’être loin. On se voit à travers l’ordinateur, mais on voudrait juste une tape dans le dos des fois », confie Roberto.

Les transferts d’argent stabilisent les conditions de vie, agissant comme une « assurance famille ». La pauvreté et la précarité demeurent toutefois une réalité, a aussi observé Aaraon Diaz Mendiburo. Chercheur affilié au Centre d’étude sur les migrations internationales de l’Université Wilfrid Laurier, il s’intéresse aussi aux conséquences de l’exode pour ces familles « transnationales ».

Subvenir aux besoins de leur famille signifie aussi faire subir le contrecoup de l’absence : « Le choc est terrible pour les enfants », dit-il après avoir interviewé des dizaines de familles. On part pour gagner mieux, mais au fil du temps, les liens se relâchent, les attaches se défont.

Roberto Rodriguez est le seul de sa famille hors du pays. Il a eu trois fils avec une femme dont il est depuis divorcé. La distance entre Mirabel et Jilotepec n’a jamais été aussi grande que quand son fils aîné, Enrique, est entré d’urgence à l’hôpital. Le papa s’est précipité dans un avion, malgré un visa de travail qui ne lui permettait pas en 2010 de sortir brusquement du pays. Pendant que son avion tournoyait dans le ciel au-dessus de la capitale à cause d’un spectacle aérien de la Fête d’indépendance, son fils s’est éteint.

Les nièces de Pedro partent pour l’école à Los Desmontes. L’argent des transferts est souvent investi dans l’éducation par les familles mexicaines.

Avant l’aube, au ministère du Travail à Mexico, des hommes s’assoient dans les marches. De nuit, ils sont arrivés des campagnes de tout le pays pour récupérer leurs documents de voyage, quelques heures avant leur envol pour le Canada.

Derrière les portes encore closes du ministère s’étale la machine bien huilée à l’origine de l’envoi de plus de 20 000 travailleurs agricoles saisonniers vers nos terres. À l’étage, Enrique Evangelista Cortes regarde défiler sa base de données, le registre exhaustif de « ceux qui ont pu et ceux qui n’ont pas pu partir » depuis la signature de cette entente bilatérale en 1974.

Pour le directeur de la mobilité des travailleurs, le Programme de travailleurs agricoles saisonniers (PTAS) est un « succès ». Son aspect « sécuritaire, légal et ordonné » lui confère un avantage certain sur le casse-tête de l’immigration irrégulière en sol américain, dont Donald Trump a fait son épouvantail.

Pour être admissible au PTAS, vaut mieux être marié, père de famille, vivre en zone rurale et ne pas avoir étudié au-delà du secondaire. Le programme est coûteux, jusqu’à 6 millions de dollars canadiens par année, nous glisse-t-on discrètement, mais le « retour sur investissement » en vaut la peine.

En 2015, aux 30 745 ouvriers agricoles venus surtout du Mexique et des Antilles sous le PTAS s’ajoutaient aussi 9355 personnes du volet agricole et peu spécialisé du programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET). L’an dernier, ils étaient ainsi près de 10000 au Québec et 12500 en Ontario, dont la moitié étaient mexicains.

Le calcul du gouvernement mexicain est simple : à eux seuls, les travailleurs agricoles saisonniers ont envoyé plus de 225 millions de dollars à leurs proches pour 2015 seulement, ce qui représente parfois jusqu’à trois quarts de leur salaire.

Au total, les transferts d’argent de l’étranger vers le Mexique ont totalisé 34 milliards pour cette même année, dépassant les revenus pétroliers et les investissements directs étrangers. Le pays arrive ainsi au quatrième rangs des receveurs à l’échelle mondiale.

Miser sur les « déserteurs »

Si quitter le pays fut longtemps synonyme d’abandon de la patrie, les migrants mexicains sont passés de « traîtres à héros », selon les mots de la politologue Cecilia Imaz Bayona. Les forts liens qui perdurent ont contribué à changer les perceptions, y compris au sein des institutions.

On mise de plus en plus sur l’argent des migrants. Exit le « je-m’en-foutisme » du gouvernement, dit Samuel Berkstein. Il coordonne le programme 3X1 au ministère du Développement social, qui triple les investissements des clubs de migrants. Ces clubs, enregistrés surtout aux États-Unis, peuvent financer des projets éducatifs, productifs ou encore des infrastructures sociales de base, tels que des centres de santé ou des routes. Le budget de 3X1 se limite cependant à 42 000 $ pour l’instant.

L’Institut des Mexicains de l’extérieur (IME) distribue aussi des bourses d’études pour les familles recevant de l’argent et des subventions à la construction pour les migrants qui prévoient un retour.

Aucun des migrants ni aucune des familles interrogées ne connaissaient toutefois l’existence de ces prestations. La titulaire de l’IME, Eunice Rendón Cárdenas, avoue que ces initiatives « ont besoin de plus de communication ».

Servir pour surnager

Du point de vue macroéconomique, le programme paraît logique. « C’est un business pour les deux gouvernements », dit Andrea Galvez, l’unique point de liaison au Mexique de l’Alliance des travailleurs agricoles (ATA).

Mais d’une perspective individuelle, le programme crée une « réserve » de travailleurs « captifs » peu payés dont les droits sont difficiles à garantir. Mme Galvez rapporte en effet recevoir une vingtaine de plaintes par mois, dont les plus graves vont jusqu’au rapatriement après un accident de travail non soigné.

« Sans information, personne ne connaît ses recours. […] Tu as de la chance si tu tombes sur un numéro, sinon tant pis pour toi », relate la Mexicaine d’origine. Approcher les travailleurs reste laborieux dit-elle. Le gouvernement mexicain a refusé que l’ATA dispense une formation sur leurs droits avant leur départ. « Pour moi, ce sont des obstacles évidents mis par le fédéral », assure celle qui s’est résolue à faire le tour des États les plus concernés pour « outiller » les migrants.

La plupart ont quitté tôt les bancs d’école et perçoivent souvent les processus de demandes ou de plaintes comme des obstacles insurmontables. Une fois au Canada, « ils n’ont pas le temps de réfléchir », ajoute-t-elle. L’important, surtout, est que leur patron les rappelle l’année suivante : « Ils se font dire “ Si on vous voit vous syndicaliser, on engagera des Guatémaltèques ”. » 

Andrea Galvez plaide pour une représentation collective de ces travailleurs dans la gestion du programme, déjà accordée aux employeurs.

L’aspect temporaire des permis de travail en fait une main-d’œuvre jetable, une sous-classe de citoyens à qui l’on refuse l’intégration dans la société canadienne sous prétexte de répondre à un besoin temporaire. Cette « zone d’exception » de l’immigration, promue par les entreprises agricoles, est en fait une « subvention indirecte à l’agriculture », soutient Hussan Syed, coordonnateur de l’organisme Migrant Workers Alliance for Change, basé à Toronto.

Un sondage de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME) rapporte que 80 % de ses membres jugent qu’ils pourraient avoir à cesser leurs activités s’ils perdaient l’accès à ces travailleurs.

Dans la salle du deuxième étage du ministère du Travail, 25 hommes trouvent une fiche de santé après avoir déplié le rabat qui porte l’inscription « Canada » en lettres officielles.

Le formateur du ministère, qui parsème sa formation de « muchachos » et « amigos », montre comment pointer les différentes parties du dessin d’un corps humain en cas de douleur ou de blessure. « N’oubliez pas votre lunch et une bouteille d’eau quand vous partez aux champs », rappelle-t-il. « Avez-vous des conseils pour votre nouveau compagnon ? » demande le formateur, se tournant vers les plus anciens : « Obéis », répond l’un d’eux.


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Ce reportage a été réalisé grâce au soutien de la bourse Travers.