Monnaie d'échange (4)

Un pays sous perfusion



À l’échelle mondiale, les transferts d’argent des migrants vers leur pays d’origine totalisent plus de trois fois l’aide publique au développement. Plongeon au cœur de cette intimité économique et virtuelle. Dernier d’une série de trois : Haïti, sous perfusion, dépend de la solidarité de sa diaspora.

Phémir Édouard a une mémoire très précise de son premier emploi au Québec, après son départ d’Haïti. Il a commencé par faire de l’entretien ménager dans une manufacture de vêtements pour hommes à Saint-Laurent, le 4 juillet 1998. Il gagnait alors 6,80 $ l’heure. Trois mois après ses débuts, une promotion lui a donné accès au pressage des pantalons, une paie au rendement qui allait jusqu’à 13 ou 14 $ l’heure.

Phémir Édouard dans son bureau de directeur de l’Industrielle Alliance à Montréal. Après avoir immigré au Québec, il a passé neuf ans sans retourner en Haïti.

« J’étais sans complexe, je voulais travailler », dit-il aujourd’hui dans son bureau privé. C’est maintenant sa propre chemise qui est parfaitement repassée et agencée au mouchoir dans la poche de son veston. En 2011, il est devenu le premier immigrant à diriger une agence d’Industrielle Alliance au Québec.

Derrière lui, au mur, les traces tangibles de son parcours, ses diplômes entre autres à HEC, en même temps qu’il soutenait sa famille ici et en Haïti. L’homme de 46 ans était d’abord débarqué pour décrocher une maîtrise, sans envisager de s’installer. « Mais aussitôt arrivé, plus question de repartir. Je me suis dit : je vais tout faire pour réussir et après je pourrai aider. »

Rassemblement lors de la Journée mondiale de lutte contre le sida dans un amphithéâtre fraîchement rénové. Ce kiosque Occide Jeanty a été agrandi, dans le cadre des grands travaux de restauration post-séisme du Champ-de-Mars de Port-au-Prince.

Après la mort de ses parents, en pleine adolescence, c’est sa sœur aînée installée à New York qui l’a soutenu pour ses études en économie à Haïti. « Je dépendais financièrement d’elle, elle faisait des sacrifices pour faire des envois d’argent réguliers. »

S’il gagne bien sa vie aujourd’hui, il en organise les moindres détails pour ce « retour d’ascenseur ». Il donne annuellement des milliers de dollars en philanthropie, notamment au Fonds 1804, qui distribue des bourses d’études, et tout autant à sa famille élargie restée en Haïti.

À gauche : La famille St-Vil dans sa maison, dont il reste une partie à construire, dans le quartier Tabarre de Port-au-Prince. À droite : Phémir et sa femme Gladys se sont serré la ceinture pour acheter cette maison de Laval.

Question de « passer au suivant », répétera Phémir au fil des jours. La formule semble éculée, mais elle a valu à la Perle des Antilles près du quart de son PIB en 2014 et en 2015, soit plus de 2,6 milliards de dollars canadiens. Depuis Montréal, nombre de compagnies proposent aussi l’envoi de barils remplis de biens, de vêtements ou de denrées non périssables.

« Lakou » transnational

La planification méticuleuse du Québécois d’adoption tranche avec le désordre de Port-au-Prince. Assis dans un café de la métropole haïtienne, Alex St-Vil parle de l’apport de son cousin Phémir à ses études en psychologie : « Il nous aide pour des projets précis. Je voulais préparer mon mémoire de sortie. Il m’a envoyé un ordinateur portatif. »

Trois compagnies de transfert cohabitent dans cette rue de Cayes-Jacmel, dans le département du sud-est d’Haïti.

Les grands panneaux jaunes d’Unitransfer, de CAM ou de Western Union jalonnent sans exception les rues majeures des villes haïtiennes. L’ampleur de ces liens financiers n’étonne pas Alex. Il s’agit pour lui de la transposition à plus large échelle du « lakou », cette cour centrale autour de laquelle s’alignent les habitations d’une même famille élargie. « C’est le haut lieu du partage. On fait parfois à manger dans un seul foyer pour tous les autres. »

Ce geste est devenu si commun qu’Alex, sa sœur Miriam et son frère Fabrice s’en remettent à ce « sens de la famille » pour toute explication.

Phémir donne ses instructions à son cousin Fabrice, le petit frère d’Alex, pour répartir l’argent qu’il vient d’envoyer.

À Montréal, au Bureau de la communauté haïtienne comme à la Maison d’Haïti, ce « devoir moral » est érigé en évidence. Ce qui n’empêche pas d’exposer ouvertement le poids de cette charge. James Alexandre, la mi-vingtaine et l’œil déjà fatigué, cumule par exemple un emploi de jour et un autre de nuit pour arriver à faire vivre sa mère, qui dépend entièrement de lui.

À chaque famille, ses migrants. Des 17 enfants de la famille de Phémir Édouard, 13 sont à l’étranger. Dans les mornes de la capitale haïtienne, la mobilité sociale se traduit carrément par une ascension verticale ; des quartiers populaires au bas des collines, vers les zones nanties qui flottent dans une brume rafraîchissante sur les collines, jusqu’au ciel, que l’on espère fendre dans un avion vers l’ailleurs.

Vers les hauteurs de Port-au-Prince.

Le seul fait d’avoir un visa, pour n’importe quel pays, « c’est une sorte d’augmentation de ton potentiel social », poursuit Alex. Il caresse d’ailleurs le projet de rejoindre sa femme en République dominicaine.

Pour « faire son économie », tel que le veut l’expression, la solution demeure « laisser Haïti », renchérira sa cadette, Miriam, quelques jours plus tard, attablée dans la cour pour le dîner dominical. La dernière maison familiale en date se trouve dans un quartier tranquille de classe moyenne, Tabarre, qui compte une majorité de maisons vides construites par des Haïtiens à l’étranger.

La famille élargie de Phémir, y compris ses nombreux membres à l'étranger, est toujours resté soudée. Mais la technologie les a rapprochés encore davantage. Naviguez dans ces vies en parallèle en 360°.



Haïti « tèt chaje »

Cette surenchère de l’ailleurs rejaillit sur les diplômes. Les meilleurs collèges et universités deviennent les antichambres de la migration, dans une course pour étudier à l’étranger.

Cet étalage de prospérité ne vient toutefois pas sans conséquence, a appris la famille de Pierre Richard Jean, notaire de Jacmel. Sa femme est avocate et enseignante ; leur situation économique était assez bonne pour envoyer leur fille étudier à Montréal. À contre-courant des flux principaux de transferts d’argent, ils paient tous les frais, dont les droits de scolarité qui tournent autour de 20 000 $ pour les étudiants étrangers.

Le printemps dernier, le petit frère de Michardlène l’a aussi rejoint précipitamment. Peu avant Pâques, en 2016, son père avait commencé à recevoir des appels de menaces : « Nous savons que votre fille étudie au Canada. Donnez-nous 20 000 $US. Si vous ne payez pas, on va kidnapper Socrate », raconte-t-il. Les négociations avortées avec les rançonneurs les ont convaincus d’acheter, à 24 heures d’avis, un billet d’avion pour leur fils de 18 ans.

À gauche : Caméras de surveillance de la maison d’un notaire de Jacmel. Il a décidé de rester au pays malgré les menaces reçues. À droite : Socrate et Michardlène à Laval. Le jeune homme de 18 ans a déposé une demande d’asile au Canada.

Le couple a décidé de rester : « On ne veut pas partir et donner raison à ces bandits. On laisse le pays aux mains des voleurs ! » Barreaux aux fenêtres, portes de fer, vitres teintées sur la voiture, pistolet et garde personnel : « Je n’ai plus peur », assure-t-il. Quelques minutes plus tard, il rallume en vitesse les caméras de sécurité alors qu’on cogne à sa porte.

Cette damnée insécurité, sur toutes les lèvres en ces lendemains d’élections présidentielles, est aussi un fort incitatif à quitter. Haïti a la « tèt chaje », l’expression créole pour parler des problèmes. «On a ici parfois cette politique de table rase. Quand il y a un problème, certains en profitent pour tout détruire sur leur passage», croit Alex St-Vil.

Son cousin Phémir, lui, attend quelques successions démocratiques tranquilles pour mettre son rêve de rentrer à exécution : « Si je planifie bien, je pourrai prendre ma retraite là-bas. »

Michel Emilio St-Vil après le repas familial. Il est fier de son fils aîné, Didier, nouvellement établi au Chili, et d’Alex, qui veut immigrer en République dominicaine.

Le ras-le-bol politique et humanitaire en Haïti : dépasser l’urgence

Tant en politique qu’en développement, les Haïtiens ont la sensation que le pays leur échappe, que la communauté internationale s’est substituée à l’autorité locale, pour le meilleur et pour le pire. Désabusés et sceptiques, des Haïtiens veulent reconstruire cet État fragilisé par le bas. Mais comment canaliser ce désir chronique de faire quelque chose pour le pays ?

À l’approche des Cayes, d’immenses troncs jonchent encore les abords de la route. Les arbres ayant résisté au souffle déchaîné de l’ouragan Matthew arborent déjà de nouvelles pousses vert tendre.

Quand les vents se sont tus le 7 octobre dernier, l’appel à la générosité de la communauté internationale a résonné comme un « déjà-vu ». Des milliards de dollars amassés après le séisme de 2010, il ne semble rester qu’une question : « Où est allé l’argent ? »

Brunel Pierre se permet enfin d’esquisser un sourire en coin quand on lui demande ce qu’il pense de l’expression « République des ONG », souvent accolée à son pays. Son discours en ellipses laisse pourtant peu transparaître ses opinions, attablé dans une chemise jaune qui a à peine perdu de sa fraîcheur malgré l’heure tardive de l’après-midi.

Il a pris le chemin inverse de l’exil habituel. Retourné dans la province où il est né, après avoir vécu plusieurs années à Port-au-Prince, il a fondé sa famille dans la ville des Cayes. Il refuse de voir une solution dans la migration. Au contraire, elle alimente selon lui le sentiment de dépossession de son propre pays, aggravé par la présence d’innombrables d’ONG et de forces armées étrangères regroupées sous l’égide de la MINUSTAH.

Pour contrer cette défection, il a pris le parti d’enseigner aux jeunes la citoyenneté, pour « qu’ils prennent conscience que ce pays est le leur, que c’est eux qui le font ». Son organisation, ÉCLAT, a dû ralentir le pas après Matthew, happée par l’urgence.

À Montréal, Phémir Édouard s’est empressé de déterminer les besoins de la famille après le passage de l’ouragan, notamment ceux de sa tante, la mère de Brunel. Première arrivée et dernière partie, la diaspora haïtienne se mobilise rapidement à chaque catastrophe. En 2010, après le tremblement de terre, ses transferts d’argent ont augmenté de 20 %.

Sortir de la politique

« Nous avons besoin de plus que des transferts de la diaspora », insiste cependant Brunel. « Tant que la politique ne change pas, on a beau envoyer des milliards à nos proches, on va les aider à survivre, mais pas aider Haïti à se relever », ajoute Carla Beauvais. Née à Montréal, elle n’avait jamais mis les pieds là-bas, dans le pays d’origine de ses parents, avant 2007. Elle croit que le séisme a donné lieu à un « éveil » de cette deuxième génération. Elle-même interpellée par le sort du pays, elle a eu envie « de participer au renouveau » et y a fait son nid professionnel entre 2013 et 2016.

La période d’optimisme, « open for business », a cependant cédé le pas à sa désillusion : « Je crois encore au peuple haïtien. Mais il faudrait avoir les leaders qu’on mérite pour faire ressortir tout ce potentiel », soupire-t-elle devant un smoothie à Montréal.

Faisant lui-même partie de la diaspora, l’ancien président Michel Martelly n’avait pas manqué de noter cette manne. Une taxe imposée en 2011 de 1,50 $US devait servir à créer un Fonds national pour l’éducation. Plus de cinq ans plus tard, nul ne sait ce qui est advenu de la somme colossale accumulée. Les transferts d’argent ont ainsi été longtemps considérés comme une manière de contourner la « taxe de corruption » des projets gouvernementaux.

Présente depuis les années 1970 au Québec, la communauté est « mature » dit, Katleen Felix, une Montréalaise d’origine haïtienne qui a étudié les effets des transferts durant sept ans. « Ils veulent donner ou investir d’une manière beaucoup plus réfléchie. L’économie doit produire si on veut que les transferts d’argent restent dans le pays. » Elle cite l’exemple de Zafèn, une initiative menée par la Fondation FONKOZE. Une plateforme de sociofinancement dirigée vers la diaspora, Zafèn a permis de financer rapidement des prêts à de petites et moyennes entreprises.

Stopper la fuite des cerveaux

Cette « Haïti nouvelle » tente donc aussi de se construire en dehors de la politique. Dans le bureau du professeur à l’École polytechnique de Montréal Samuel Pierre, des images de synthèse de son rêve de « Cité du savoir » défilent sur l’écran : un grand complexe éducatif du préscolaire à l’université, des arbres bien alignés entre l’incubateur d’entreprises et des serres où poussent des germes parfaits.

Une utopie ? « Ce sont les utopies qui poussent à agir dans le monde réel », répond du tac au tac M. Pierre. Les tremblements de terre aussi, puisque celui de 2010 fut un déclencheur pour lui et un cercle de collègues et d’amis. Ils ont créé GRAHN, le Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle.

Le premier jalon, avant de mettre en branle le grand projet, fut de créer l’Institut des sciences, des technologies et des études avancées d’Haïti (ISTEAH). Dans un pays où la Banque mondiale calcule que 75 % des personnes hautement qualifiées vivent à l’extérieur du pays, l’idée est de renverser cette fuite des cerveaux.

Quand on traverse l’écran jusqu’à l’une des branches de l’ISTEAH à Port-au-Prince, on fait aussi face à un homme très ambitieux. Schallum Pierre n’agite pas un patriotisme de drapeau, il essaie simplement de repousser le cynisme en « rendant quelque chose au pays », après avoir été éduqué en France et au Canada.

Des cours sont dispensés par des professeurs invités ou par vidéoconférence dans les cinq antennes de l’ISTEAH, réparties dans autant de régions. Pour Schallum Pierre comme pour Brunel Pierre, interviewés à une semaine d’intervalle, il faut carrément refonder les valeurs de citoyenneté. L’élite économique et politique, bien que souvent bien dotée en diplômes, « n’a plus ce souci du bien commun », déplorent les deux hommes, sans se connaître.

Dans le restaurant du centre-ville des Cayes, la chaleur commence à monter sans le secours de la climatisation, interrompue par une coupure de courant. Rien de bien grave, dit Brunel Pierre, en regard « de la dévastation du cyclone », de l’eau potable qui ne circule plus et de l’agriculture ravagée qui amènera bientôt la faim. À 200 kilomètres, dans l’édifice moderne de l’ISTEAH, la voix de Schallum Pierre s’arrête au même moment que le ventilateur, subitement privé d’électricité. Et ce cours qui doit être donné dans quelques heures par vidéoconférence ? « Oui, la connexion et l’électricité sont de grands enjeux », avoue-t-il, résolu devant les grands obstacles comme les petits.