Monnaie d'échange (1)

Migrants contre dollars



Un Canadien sur cinq est né à l’étranger. De forts liens économiques et virtuels unissent les néo-Canadiens encore à leur pays d’origine et tracent le plus fin réseau d’interdépendance de notre monde. Le Devoir a plongé au cœur de cette intimité, entre Montréal, Toronto, le Mexique, Haïti et la Turquie.

Le geste le plus répété par des millions de migrants est sans équivoque celui de transférer de l’argent. À l’échelle mondiale, ils alimentent une cagnotte de 580 milliards de dollars vers des pays en voie de développement, soit plus de trois fois l’aide publique officielle. Avec 23 milliards envoyés en 2015, c’est au Canada que les transferts sont les plus élevés par personne.

Les dessous de cette économie familiale solidaire constituent « la force cachée de l’économie mondiale » pour Dilip Ratha. Économiste à la Banque mondiale, il fut l’un des premiers à attirer l’attention des organisations internationales et des gouvernements sur ces imposants flots d’argents.

« Dès 2002, et probablement avant, les transferts atteignaient 72 milliards de dollars américains et dépassaient l’aide publique. »

Dilip Ratha

Sa méthodologie de calcul a fait école. Les transferts ne cessent d’augmenter depuis. Ils offrent l’avantage d’être plus stables que les investissements directs étrangers en temps de crise économique. « Ce n’est pas de la “ petite monnaie ” », ironise-t-il. Si les migrants formaient un pays aujourd’hui, leur PIB figurerait parmi les 25 premières économies mondiales.

Quinze ans plus tard, la plupart des pays de migration ont leur « ministère de la diaspora », et les migrants sont considérés comme des acteurs du développement.

Maisonnette et papiers de travailleurs temporaires mexicains. Plus de 20 000 travailleurs agricoles du Mexique viennent au Canada chaque année.

Controverse sur les effets

Le Canada a pour sa part dépensé 5,8 milliards de dollars en aide au développement en 2015. La somme représente quatre fois moins que les transferts privés et une proportion du revenu national brut (0,28 %) inférieur à la cible des Nations unies (0,7 %). Alors que les cordons de la bourse se sont resserrés dans la dernière décennie, ces transferts peuvent-ils constituer une forme de développement « do-it yourself » ? L’exil individuel peut-il favoriser l’épanouissement des communautés restées derrière ? Le débat a cours depuis près de deux décennies parmi les chercheurs.

Au Mexique, « environ 80 % des envois servent à la consommation directe pour l’alimentation, les vêtements, la construction de maisons ou encore à payer des dettes déjà contractées », expose l’économiste Juan José Li Ng, économiste chez BBVA Bancomer qui se consacre exclusivement à ces questions.

L’investissement dans des projets « productifs » tels que des commerces ou des industries reste donc l’exception. « Mais qui peut nier qu’un toit et de la nourriture réduisent la pauvreté ? remarque Dilip Ratha. Les transferts sont aussi investis dans l’éducation et la santé, ce qui a un impact direct sur le capital humain à long terme. »

Ces dollars qui voyagent alimentent en outre la croissance ou agissent comme stabilisateurs micro et macroéconomiques, ce qui n’est pas sans créer une forme de dépendance à la migration. En Haïti, ils comptent pour 23 % du PIB !

Dans un taxi collectif, un « tap-tap », à Jacmel, Haïti.

La peur est aussi de voir cette aide diminuer, confie Hussan Syed, de l’organisme Migrant Workers Alliance for Change. « Mais on devrait plutôt se demander quelle forme de complémentarité entre tous les flux est la meilleure », croit Aniket Bhusan, chercheur principal du Canadian International Development Platform, un think tank basé à Ottawa. L’argent des migrants vise très rarement des projets structurants à grande échelle, note-t-il par exemple.

Il faut surtout pouvoir calculer la véritable empreinte du Canada sur le monde, pour sortir de cette rhétorique de « miracle ou échec ». « Il y a ici un immense manque d’informations à propos du phénomène, plutôt inexcusable pour un pays d’aussi grande immigration. »

La différence entre les transferts rapportés officiellement et ceux calculés par la Banque mondiale en est l’illustration, rapporte aussi M. Ratha. Le ministère des Affaires mondiales a commandé au moins deux études sur la question des frais d’envois à des firmes privées, dont les recommandations n’ont pas encore été mises en oeuvre.

La reconnaissance de l’ampleur du phénomène inciterait le gouvernement à forcer les compagnies de transferts à réduire les frais, estime le groupe ACORN basé à Toronto.

« Les gens riches qui envoient des milliers de dollars ne paient rien. Ceux qui ont de petits moyens, eux, doivent payer des frais exorbitants »

Alejandra Ruiz Vargas, porte-parole d'ACORN

Le coût d’envoi est d’environ 9 % en moyenne à partir d’ici, avec des pointes à 20 %, notamment vers les pays d’Afrique subsaharienne. Avec une limite de 5 % de frais, comme le souhaite ACORN, la Banque mondiale calcule que les migrants économiseraient 21 milliards par année.

À gauche : Vente de matériaux de construction au marché Salomon de Port-au-Prince, Haïti. À droite : Un Montréalais d’origine haïtienne reçoit la confirmation que son argent a bien été transféré vers Haïti.

Double présence

Ce geste pourrait au moins « saluer le courage de ces exilés », selon les mots de M. Ratha.

« Nos cartes mentales à propos de l’immigration doivent évoluer, nous sommes maintenant une nation de diaspora », plaide aussi Maurice Bitran, auteur d’une étude sur la question pour le Mowat Centre. « La nouvelle économie est celle des réseaux. Et les diasporas sont parmi les gens les plus connectés dans le monde », renchérit Katleen Felix, consultante en développement pour diverses agences de l’ONU.

Ces menus envois — 200 $ en moyenne — sont surtout la preuve tangible des raisons mêmes qui poussent à migrer : l’espoir d’obtenir sa part de paix et de prospérité. Familles, villages, pays entiers vivent de cette relation à l’extérieur, le seul lubrifiant dans un ascenseur social brisé.

En campagne mexicaine, le meilleur pourvoyeur est celui qui part ; les travailleurs temporaires échangent un champ pour un autre du « Nord », dans un exil passé de génération en génération. En Haïti, la diaspora fait partie du « lakou », l’unité familiale de base, et tient le PIB sous perfusion.

À gauche : Cahier d’un enfant syrien qui va à l’école à Mersin, dans le sud de la Turquie. Certaines écoles reçoivent des fonds de l’UNICEF, mais peinent malgré tout à payer les professeurs. À droite : Drapeau officiel du régime syrien, contesté par l’opposition et les groupes rebelles.

Quant aux Syriens, leur sort est aussi suspendu aux membres de la famille ayant déjà migré. Ceux qui ont la chance d’avoir sœurs, frères, tantes ou cousins au Canada peuvent espérer sortir des brouillards de la guerre. Pour les autres, ceux coincés en Syrie ou réfugiés dans des pays limitrophes comme en Turquie, la ligne de vie est le plus souvent tendue à travers des réseaux informels de transferts d’argent.

L’émigré-immigrant ne tire pas seulement en avant son pays d’origine ; il veut écrire sa propre histoire, ou peut-être échapper à l’Histoire quand celle-ci a écrasé ses possibilités. Il force la chance dans la loterie du privilège. Et pour briser un cycle de pauvreté ou de violence qui l’a lancé sur la route, il cherche à devenir une force vive dans son nouveau pays.


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Ce reportage a été réalisé grâce au soutien de la bourse Travers.