L'école des Érables, entre violence et douceur

Avant même que les premières gouttes d’eau ne touchent le sol, William lève un bras frêle pour se rapprocher de la source. Il redresse la tête, puis c’est l’extase. L’eau de la douche ruisselle sur son corps, sur ses paupières qui restent désespérément fermées. Son visage s’illumine. Il rit. Devant ce moment de grâce sublime, ce sont toutes les émotions du matin qui remontent à la surface. Elles se bousculent et s’entrechoquent au contact de ces enfants qui cumulent des diagnostics d’autisme et de déficience intellectuelle sévère.

Le quotidien, dans cette école spécialisée de Deux-Montagnes, c’est la violence qui côtoie la douceur, la tristesse et l’espoir, les miracles qui jaillissent du chaos.

Des larmes coulent sur mes joues, comme l’eau de la douche sur le visage de William. Les mains de l’enseignante se posent doucement sur mes épaules. « C’est normal, tout le monde a cette réaction-là la première fois. »

William a 14 ans, mais il a l’air d’un enfant de 7 ans. Il est sourd et aveugle, et présente une déficience intellectuelle. Pour diverses raisons, et malgré tout l’équipement dont dispose l’école pour permettre aux enfants d’avoir accès à la piscine, William ne peut se joindre à ses camarades de la classe des polyhandicapés pour le cours d’éducation physique. Mais le personnel a découvert récemment que l’enfant s’épanouit comme une fleur au soleil sous la douche. William reste donc sous le jet pendant que Maély et Nicolas traversent la piscine. « Il trouve le moyen de sourire à travers ça. D’où ça vient, on ne le sait pas, mais c’est tellement beau… », s’émeut Lyne, préposée des élèves handicapés pour la piscine.

S’exprimer sans les mots

Pendant ce temps, dans la classe des grands, Valérie et les deux éducatrices tentent de ramener le calme. La journée est partie sur les chapeaux de roues. Plusieurs de ses neuf élèves sont « fragiles » ces jours-ci.

Avant même que les jeunes ne mettent les pieds dans la classe, Valérie, qui fait à peine 5 pieds, est obligée de se battre avec un grand gaillard de 20 ans pour qu’il remonte son pantalon descendu à la mi-cuisse, faute de ceinture. Quelques minutes plus tard, sans raison apparente, Nicolas, 15 ans, pique une crise. Anne-Marie, l’éducatrice, tente de calmer l’adolescent, mais c’est l’escalade. Agité, Nicolas frappe sur la table, se mord et hurle de plus en plus fort.

Valérie et Anne-Marie forcent cet enfant prisonnier d’un corps d’adulte à se poser sur un matelas de sol. Il se démène, se contorsionne, comme traversé par des convulsions. Il se lève, saute, bat des bras comme s’il voulait s’envoler, puis s’écrase au sol en émettant des sons gutturaux qui déchirent le cœur.

Pendant le petit déjeuner, Nicolas fait une crise. Anne-Marie, l'éducatrice, tente de le maitriser. À droite, Kathryn est une solitaire. Elle gère difficilement la colère et s'emporte quand on envahit son espace. Elle passe toute la récréation assise seule sur son banc, une minuterie sur les genoux, et donne le signal aux autres lorsque la récréation est terminée.

Comme plusieurs de ses camarades, Nicolas ne parle pas. Dans le jargon du milieu, on appelle ça un « non-verbal ». Chacun s’exprime comme il peut, et cela passe souvent par une agressivité mal maîtrisée. « Ils ont changé sa médication », lance Anne-Marie en guise d’explication.

Puis, quand Nicolas se calme un peu, Julie, l’autre éducatrice, l’amène dans la Snoezelen, une salle multisensorielle qui permet de stimuler les polyhandicapés et d’apaiser les plus anxieux. Aujourd’hui, on limite au minimum les effets : lumières tamisées, tube de bulles lumineuses et images apaisantes projetées sur le mur. Couché sur le ventre, Nicolas s’approche de la colonne d’eau et s’y accroche comme à une bouée. La crise est passée.

Après la crise, Julie amène Nicolas dans la salle multisensorielle pour le calmer. Il va y rester une vingtaine de minutes, couché sur des matelas dans la pénombre, avant de revenir en classe pour poursuivre sa journée.

De l’obsession au rire

Mais la scène a perturbé toute la classe de Valérie. La belle Alexandra, 18 ans, qui mangeait ses gaufres tranquillement, interrompt son déjeuner. Elle se balance sur sa chaise, l’air désemparé. Anne-Marie propose de lui faire une tresse française pour la calmer.

Félix, 21 ans, commence à marcher à reculons dans la classe sous le regard découragé des éducatrices.

Kathryn, 20 ans, repart dans ses obsessions rituelles : « Maman. Trois, scande-t-elle sur un ton militaire. Maman. Kathryn. Deux. Yes ! Yes ! Yes ! » Elle tape dans les mains de Julie, qui lui lance un retentissant « Bravo championne ! ». Kathryn répétera les mêmes mots, les mêmes gestes, au moins une dizaine de fois dans la journée.

Sur la table centrale, Jean-Michel s’échine sur un casse-tête en bois. Gabriel, 21 ans, déplace des animaux de la ferme sur le iPad. Jamy, 20 ans, se berce, les yeux dans le vide, en lançant de temps à autre des « Encore ! » suivis de grands éclats de rire.

Dans le coin radio, Médérick J. écoute les Ramones, confortablement assis sur un pouf rempli de billes.

Médérick R., lui, est allongé sur un matelas dans le coin jeu, une couverture sur la tête. Dès son arrivée en classe, le jeune homme de 19 ans s’est précipité sur les pictogrammes pour demander d’aller en période de repos. « Ça fait deux nuits qu’il ne dort pas. Il ne va manifestement pas bien, on le voit tout de suite dans ses yeux, se désole Valérie. On va le laisser se reposer. De toute façon, ça ne sert à rien d’essayer de le forcer à rester avec nous, il n’est pas disponible. »

La petite Maély adore la «petite chambre», une maisonnette toute en texture pour stimuler les enfants poly-handicapés.

Une petite minuterie sonne sur le bureau de Valérie. C’est au tour de Gabriel de passer au coin professeur pour travailler, individuellement, son programme pédagogique. Aujourd’hui, il fait des maths, sa matière préférée. « C’est ma spécialité ! » lance fièrement le jeune homme. Il doit résoudre des énigmes à partir d’un tableau composé de chiffres et de lettres. « La réponse, c’est 105 ? Oh, non ! J’ai fait une erreur ! » Gabriel est accablé.

Il se prend la tête à deux mains, sa voix devient celle d’un enfant de 3 ans. Valérie doit mettre plusieurs minutes pour lui remonter le moral, reconstruire son estime. « Tous les êtres humains font des erreurs, Gabriel. Tu vas en faire toute ta vie. Regarde, moi, j’ai renversé tous les blocs tantôt, ce n’est pas grave. »

Les exercices d’Alexandra sont plus faciles, mais elle se tord les mains à force d’efforts. Elle doit compter des seaux et encercler le chiffre qui y est associé. Elle peine à tenir le crayon et n’arrive pas à identifier le 7. Elle tente ensuite de compléter des suites logiques avec des pictogrammes : les fleurs avec les fleurs, les animaux avec les animaux. « Chaque élève a un horaire et un programme adapté, explique Valérie. Je ne peux dire qu’ils ont l’équivalent d’une première ou d’une troisième année, ce ne sont pas des niveaux comme ça. Ce qu’on enseigne, ça ne ressemble à rien. Pour moi, l’enseignement, ce n’est pas juste scolaire, c’est aussi l’hygiène corporelle, la vie domestique, la communication. On veut leur apprendre à vivre et à être le plus autonomes possible. »

Rêves d’adolescente

Quand la minuterie sonne à nouveau, Alexandra passe au coin ordinateur. Elle demande à l’éducatrice de l’aider à aller sur YouTube. « Tu veux Justin Bieber ou Katy Perry ? » La question nous rappelle qu’Alexandra n’est pas seulement une élève autiste avec une déficience intellectuelle. C’est d’abord et avant tout une adolescente qui adore la musique pop et les vidéoclips. Elle chante et tape des mains en écoutant Teenage Dream. Les rêves de la célèbre Californienne n’ont sans doute rien à voir avec ceux d’Alexandra. Mais qu’importe, c’est son petit moment de bonheur à elle.