5 visages de la toxicomanie

Au cliché tenace du junkie de fond de ruelle s’oppose une réalité hétérogène. La consommation n’a pas d’âge, pas de sexe, pas de milieu professionnel ni social. « Il suffit de passer une heure ici pour voir qu’on fait fausse route en appliquant ce stéréotype à l’ensemble des gens qui fréquentent notre organisme », soutient Sandhia Vadlamudy, directrice de Cactus. Si les Services d’injection supervisés (SIS) desserviront probablement des consommateurs au profil varié, la Direction régionale de la santé publique (DRSP) estime néanmoins qu’ils rejoindront d’abord les plus vulnérables. On estime à 4000 le nombre d’utilisateurs de drogues par injection (UDI) à Montréal. La drogue la plus consommée par injection dans la métropole est la cocaïne, talonnée par les médicaments opioïdes, puis l’héroïne.

Jérôme

« La consommation contrôlée, pour moi, ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. J’ai connu la rue et tout ce qui va avec. Quand tu n’as rien, la drogue devient un pansement social. » Jérôme balaye du regard sa cour fleurie. Aujourd’hui, il occupe un emploi au sein d’une ressource communautaire, a un réseau social, partage un appartement. « C’est ce qui me sauve la vie. » Il consomme occasionnellement, deux à trois fois par mois, « pour le plaisir ».

« Quand j’achète ma dope, généralement au centre-ville, il peut m’arriver d’avoir envie de consommer tout de suite, de ne pas pouvoir attendre d’être rentré chez moi. S’il y avait un SIS, c’est là que j’irais. » En attendant, Jérôme trouve refuge dans une ruelle, la toilette d’un édifice public ou d’un café. « J’ai la chance de paraître relativement bien, on ne me pose pas trop de questions. Et je fais surtout bien attention de ne laisser aucune trace. Ça m’agace de voir traîner du matériel d’injection usagé. Si nous, consommateurs, voulons voir changer les mentalités, c’est aussi à nous de faire un geste. On ne peut pas demander aux gens de nous accepter sans faire un effort. »

Jérôme

Le sentiment de rejet, l’impression d’être considéré comme un déchet, Jérôme connaît trop bien. « Parfois, un simple regard suffit à te faire baisser les yeux, tu sens le poids du jugement. » Alors, quand il entend des UDI se qualifier eux-mêmes de junkies, il réagit parce qu’il en va de sa dignité et de celle de ses pairs.

Des SIS, Jérôme croit qu’ils pourraient aussi aider les UDI à mieux consommer. « Il y a beaucoup à faire autour du rituel de l’injection pour lutter contre les infections. Ne serait-ce que l’accès à une eau et à un environnement stériles. Quand tu es tout seul, caché, personne ne peut te donner de conseils pour modifier ton rituel. Il faut donner les moyens au monde de ne pas se maganer. »

Juliette (prénom d’emprunt)

« Parfois, ça me pose problème avec des vendeurs qui ne me connaissent pas: ils croient que je suis un agent double. » Juliette, la jeune vingtaine, loin du cliché de la junkie, terminait ses études en arts visuels il y a huit mois et s’initie aujourd’hui à l’art du tatouage. « L’image que les gens ont de nous, cette idée qu’on serait juste esclaves de la drogue... C’est paternaliste et infantilisant.

« J’ai la chance d’avoir un chez-moi et des amis compréhensifs face à ma consommation. Ça me donne accès à un environnement sécuritaire, mais il n’y a pas tout le temps quelqu’un avec moi quand je dois consommer. » Juliette opte alors pour une toilette, une ruelle. « En cas d’overdose, on me trouvera. » À raison de plusieurs injections par jour, environ quatre jours par semaine, Juliette consomme de l’héroïne et des médicaments opioïdes.

« Je continuerai à consommer chez moi. Mais pour les fois où il m’arrive de consommer dehors, j’irai plutôt dans un SIS. Quand tu es en manque, tu dois t’injecter immédiatement, sinon tu tombes malade. Tu cherches alors le lieu le plus proche. Aujourd’hui, c’est la ruelle et tous les risques qui viennent avec. On ne sait pas toujours ce qu’on achète, avec quoi la drogue est coupée... C’est un peu la roulette russe quand tu t’injectes. »

Juliette

Pour Juliette, la drogue est une stratégie d’adaptation. « Une consommation soutenue ou abusive est une réaction au système dans lequel on vit ou à ce qu’on a vécu. » Il y a deux ans, elle recevait un diagnostic de dépression. « La drogue m’a aidée à chasser les pensées suicidaires. » Elle évoque plus qu’elle ne raconte, tenant à une certaine pudeur d’où perce subtilement une sensibilité abyssale.

Lucide, Juliette sait la fragilité de sa béquille et s’interroge sur sa consommation. Elle fréquente plusieurs ressources offrant des services aux UDI afin d’être accompagnée dans sa réflexion.

Rebecca (prénom d’emprunt)

Il y a 16 ans, Rebecca claquait la porte de son bureau de comptables après 25 ans, étrangère à ce milieu dans lequel elle ne se reconnaissait plus. À 56 ans, elle en compte 35 de consommation d’héroïne. Elle a maintenu l’illusion tout au long de sa carrière, dit-elle.

C’est la curiosité qui l’a poussée à essayer. « Au début, c’était seulement les fins de semaine. Et puis... on devient vite accro. » À trois ou quatre reprises, elle a tenté de décrocher, avant d’y revenir. « Ces périodes ont toujours été très difficiles. »

Pendant quelques années, elle tient une boutique de vêtements d’occasion au cœur de Montréal. « J’ai eu une belle vie. » Depuis quatre ans, elle intervient auprès de personnes toxicomanes. C’est le milieu qu’elle a choisi.

Rebecca

Aujourd’hui, Rebecca contrôle sa consommation, aidée par une prescription de méthadone. C’est habituellement chez elle qu’elle consomme, une à deux fois par jour. Jamais seule. Elle connaît trop bien les risques associés à un « hit » isolé. « Si tu fais un arrêt cardiaque ou respiratoire, personne n’est là pour te faire revenir, il suffit de quelques minutes seulement pour mourir. On croit souvent à tort que, derrière une surdose mortelle, il y avait l’intention de se suicider. »

Mais il lui arrive de devoir consommer ailleurs. Comme cette journée où elle vient nous rencontrer après le travail. Pas le temps de faire un aller-retour chez elle, mais elle doit consommer. « J’ai utilisé la toilette d’un lieu public, un ami m’attendait à l’extérieur. Bien sur, s’il y avait eu un SIS, c’est là que je serais allée. »

« J’arrive à m’organiser, à prévoir le moment où je vais devoir consommer. Mais beaucoup d’usagers dans la rue se retrouvent en état de manque et c’est là qu’ils sont les plus vulnérables. Ils peuvent acheter n’importe quoi, auprès du premier vendeur venu, sans savoir vraiment ce qu’ils vont s’injecter. L’accès à un SIS est non seulement vital, mais il va aussi permettre aux utilisateurs d’adopter des pratiques plus sécuritaires. »

Moxy (prénom d’emprunt)

En six mois, Moxy bascule d’une « vie bien normale de première de classe au collège privé » à une consommation de cocaïne par injection pour laquelle elle lâche tout. « Je voulais expérimenter tout ce à quoi je n’avais pas eu accès. »

Après une douzaine d’années de cocaïne et d’héroïne, c’est sa santé qui l’arrête. La drogue prenait toute la place. « La réduction des méfaits m’a sauvé la vie. Sans ça, je serais encore en train de penser à ma prochaine dose. Ou je ne serais plus là. J’ai découvert la possibilité de prendre soin de moi, d’accomplir des choses. Huit ans plus tard, je comprends que tout ce que j’ai vécu n’a pas été vain. Je m’en sers pour faire du bien autour de moi. »

Moxy est aujourd’hui intervenante auprès de personnes UDI. Il lui arrive de consommer, deux à trois fois par mois. « J’ai vécu l’extrême et je n’ai pas envie d’y retourner: trop de choses à perdre. » La rue, le travail du sexe, elle laisse ça derrière elle. « J’ai parfois pensé ne jamais m’en sortir. À un moment, on est si bas que l’échelle semble bien trop haute. Je marchais en regardant par terre, j’avais honte. On n’a jamais envie de s’injecter devant des gens, de donner cette image, mais il m’est arrivé de le faire. J’avais besoin de mon injection et je me foutais du reste. Ce n’était pas un choix. S’il y avait eu un SIS, j’y serais allée. »

Moxy

Alice (prénom d’emprunt)

« Pendant des années, j’ai géré ma vie pour consommer, concentrée sur le besoin de trouver de quoi payer ma prochaine dose. Quand tu arrêtes, tu te demandes ce que tu vas faire de tes dix doigts. Ce n’est pas le sevrage qui est difficile. C’est apprendre à penser autrement. »

Alice vit dans une petite rue résidentielle tranquille, paysage urbain typique de la banlieue nord de Montréal. Elle travaille de la maison mais préfère taire son activité pour préserver son anonymat. Tout comme elle se rend jusque dans le centre-ville pour se procurer du matériel d’injection plutôt qu’à la pharmacie du coin : « Ici, ça se parle vite, je n’ai pas envie qu’on sache. »

L’héroïne à 15 ans, la rue, le travail du sexe : tout ça est loin. Mais elle reste physiquement dépendante, aidée par une prescription de méthadone. Il lui arrive de consommer encore, rarement. Consommation contrôlée, donc ? « Non, parce que si je pouvais contrôler, je n’en prendrais pas du tout, de l’héroïne. »

Alice

Sur les SIS, elle porte un regard ambivalent. « Quand j’étais dans la rue, j’y serais allée, c’est certain. Aujourd’hui... je ne sais pas. Je n’ai pas envie de voir d’autres personnes s’injecter ou de savoir que je suis observée. C’est un geste pudique, l’injection. » Quand elle achète de l’héroïne, Alice attend d’être rentrée chez elle pour consommer. « Mais si je suis malade, alors ce sera le SIS plutôt qu’une toilette. »

À ceux qui s’insurgent du financement des SIS, elle rétorque que ça ne coûtera pas plus cher que les services de santé octroyés aux personnes qui auraient évité des soins s’ils avaient eu accès à un SIS. Avant d’ajouter: « Et moi aussi, j’en paye, des taxes. »


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