Injection supervisée : le milieu veut encore y croire

Dans les organismes communautaires, on reste fébrile. Les services d’injection supervisée (SIS) verront-ils enfin le jour ? « On veut y croire, mais on est inquiets », confie Sylvie Boivin, directrice de L’Anonyme, qui gérera le premier SIS mobile en Amérique du Nord. « Il reste encore bien des étapes hors de notre contrôle, ajoute le directeur adjoint Julien Montreuil. Après tant d’années, il y a un certain lâcher-prise, ça arrivera quand ça arrivera. »

Depuis 2011, la Direction régionale de la santé publique (DRSP) se prépare à déposer une demande d’exemption le plus incontestable possible. Acheminée à Santé Canada au printemps 2015, celle-ci exige de répondre à 26 critères. « On sent un soutien des trois ordres de gouvernement, et la collaboration avec le Service de police de la Ville de Montréal [dont l’appui fait partie des critères] est bien enclenchée. Tout ça favorise l’idée que les SIS vont pouvoir se concrétiser dans un avenir assez proche », espère la Dre Carole Morissette, porteuse du dossier des SIS à la DRSP.

Elle se garde de préciser le moment auquel le dossier pourrait aboutir, tant les étapes à franchir demeurent nombreuses. « Pas avant des mois, c’est certain. Quand on sera à quelques semaines d’une ouverture assurée, à ce moment-là on pourra affirmer que ça va se faire. »

Les SIS à Montréal : ce qui est prévu

Trois sites fixes et un site mobile gérés par des organismes communautaires déjà bien connus des utilisateurs de drogue à injection. Selon la situation géographique et les statistiques de fréquentation, la Santé publique anticipe entre 30 et 100 injections par jour d’un lieu à l’autre.

Le piège de la consommation

Sortie avec les «messagers de rue» de Cactus, qui distribuent du matériel stérile et ramassent les seringues qui trainent.

« Je me fais demander tous les jours depuis trop longtemps si les SIS vont enfin ouvrir. Je n’en reviens pas qu’on soit encore dans l’attente. » Moxy (prénom d’emprunt) travaille dans un organisme distribuant du matériel d’injection stérile. Après une douzaine d’années d’errance, elle est parvenue à reprendre le dessus et maintient une consommation occasionnelle. « La consommation, on la choisit peut-être au tout début, mais on perd très vite le contrôle. Quand j’ai consommé la première fois, je ne savais pas que je deviendrais accro. »

Pour celle qui dit avoir compris que l’abstinence n’était pas pour elle et qui a su trouver un équilibre, « la drogue ne disparaîtra pas. J’aimerais ça que, demain, ça n’existe plus, mais ça n’arrivera pas. Alors, mieux vaut donner aux utilisateurs l’envie de prendre soin d’eux-mêmes. »

Ailleurs au Québec ?

L’organisme Point de repère espère voir Québec emboîter le pas à Montréal. La capitale accuse un retard « d’un à deux ans », estime son directeur, Mario Gagnon. « C’est un dossier éminemment politique et nous avons dû fournir un gros effort de sensibilisation. Notre stratégie a été de laisser Insite ouvrir et faire ses preuves. » L’organisme estime à environ 900 le nombre de personnes qui pourraient recourir à un SIS.

La Santé publique attend toujours l’approbation des budgets par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Aux communications, on s’abstient de mettre un chiffre sur les montants discutés. « Les chiffres qui ont circulé jusqu’à présent sont à prendre avec précaution, a-t-on précisé par courriel au Devoir. Le montant de 5 millions de dollars [s’applique] uniquement à la première année d’exploitation des SIS et inclut les montants récurrents par année et non récurrents pour le démarrage et l’aménagement des lieux. »

Carole Morissette rapporte que, « selon une étude sur le rapport coûts-bénéfices menée par la Santé publique, l’implantation des SIS devient rentable dès la quatrième année de fonctionnement » puisque la prévention des infections et des surdoses engendre une diminution des coûts associés aux soins de santé. Une fois le budget approuvé, il restera à bâtir les lieux physiques au sein des organismes communautaires concernés, à les faire valider par Santé Canada (un des derniers critères de la demande d’exemption auxquels il faut se conformer) et finalement à engager le personnel.

« Essaie de ne pas mourir »

Une boîte de récupération de seringues

« On va enfin avoir un outil qui aurait dû être à notre disposition depuis longtemps pour éviter des morts et être présents à un moment crucial du cycle de consommation », estime Sandhia Vadlamudy, directrice de Cactus (premier site d’échange de seringues en Amérique du Nord, à son ouverture en 1986 ; l’organisme a distribué l’an dernier plus de 600 000 seringues du million dispensé sur l’ensemble de l’île de Montréal).

« On est là avant l’injection, après, mais pas pendant. Or des messages de prévention pourraient être passés à ce moment-là. Les SIS nous offrent un éventail de possibilités pour améliorer la vie des utilisateurs et favoriser leur empowerment. » Tel est le principe de réduction des méfaits. « Le lien qu’on développe avec les gens qui fréquentent nos organismes est la base pour qu’ils commencent à envisager de prendre soin d’eux. On les accueille comme ils sont. »

Une suite logique, donc, pour les acteurs du milieu. Sylvie Boivin abonde : « On distribue du matériel stérile, on suggère les pratiques d’injection les plus sécuritaires possible, puis on a l’impression de dire “va faire ça dans la ruelle et essaie de ne pas mourir” ! Les SIS vont nous permettre d’être plus proches des pratiques de consommation, qui changent très rapidement, et d’adapter nos interventions. »

Là où le bât ne blesse pas

Depuis l’ouverture du premier SIS en 1986 à Berne (Suisse), on en compte 92 répartis en Europe, en Australie et au Canada. À la suite de la synthèse d’une quarantaine d’études sur l’évaluation des SIS, l’Institut national de santé publique du Québec rapporte que ces services — outre la prévention des infections au VIH et au VHC et la réduction des surdoses — réduisent les impacts négatifs sur l’ordre public, n’accroissent pas le nombre de délits inhérents à la consommation de drogues ni ne favorisent le passage à l’injection.

Juliette (prénom d’emprunt) souhaite que les lieux soient à l’image des consommateurs. « J’espère que nous, utilisatrices et utilisateurs, aurons notre mot à dire. Nous sommes trop souvent considérés comme incapables d’avoir du jugement parce que soi-disant uniquement esclaves de notre consommation. C’est paternaliste et infantilisant. » Pour Juliette, l’héroïne est un moyen de composer avec ses blessures. Dans la balance, elle pèse avec lucidité les bénéfices qu’elle en retire par rapport aux risques associés, loin de les minimiser.

Pour les représentants des quelque 300 membres de l’Association québécoise pour la promotion de la santé des personnes utilisatrices de drogues (AQPSUD), les SIS sont à la fois l’ajout d’un outil essentiel aux services existants « et une certaine ouverture sur le tabou de l’injection ». Sans être pour autant la panacée. « Il y a des personnes qui n’utiliseront pas les SIS, pour toutes sortes de raisons, et il ne faudrait pas qu’elles soient davantage ciblées par les policiers si elles consomment dans la rue. » Préoccupation partagée par l’ensemble des acteurs à qui Le Devoir s’est adressé et pour qui la réticence de certains utilisateurs de drogue à injection à fréquenter les SIS n’enlève rien à la pertinence de ces derniers.

« Ça ne sauvera peut-être pas tout le monde, mais moi j’irai, conclut Raphaël, utilisateur occasionnel qui voudrait éviter les dangers de la rue. Avec une infirmière sur place, j’aurai moins peur de mourir à chaque injection. »

Les SIS au Québec et au Canada : chronologie

- 2003 : Ouverture du SIS Insite à Vancouver.

- 2008 Le ministre fédéral de la Santé s’oppose au renouvellement de la demande d’exemption d’Insite.

- 2008 : Inscription des SIS au programme national de Santé publique du Québec.

- 2011 : La Cour suprême déboute le gouvernement dans sa bataille contre Insite.

- Janvier 2016 : Le Dr Peter Centre (Vancouver) obtient une exemption de Santé Canada. Depuis 2002, sa clinique offrait informellement un lieu sécuritaire à ceux de ses patients qui avaient besoin de s’injecter de la drogue.

- Juillet 2016 : Le conseil municipal de Toronto vote pour l’ouverture de trois SIS dans la Ville reine, projet avalisé par le Conseil de la santé de Toronto.


À lire aussi :