Injection supervisée : l’insécurité pèse lourd sur les junkies

Voilà quinze ans que le combat dure. Les utilisateurs de drogues par injection espèrent encore voir ouvrir à Montréal des services d’injection supervisés, qui pourraient sauver des vies et freiner les épidémies de VIH et d’hépatite C. À l’approche de la Journée internationale de sensibilisation aux surdoses (31 août), état des lieux d’un épineux dossier.

« Vous voulez voir où on fait ça, en attendant les SIS [services d’injection supervisés] ? » Raphaël, la mi-trentaine abîmée, veut que « le monde sache » dans quel « environnement dégueulasse le monde s’injecte ». De la canicule estivale ou de la fatigue de Raphaël, on ne sait trop laquelle des deux torpeurs engourdit le plus. Mais il reste debout, parce qu’il tient à cette visite improvisée des lieux d’injection du centre-ville.

De sombres statistiques

La Direction régionale de santé publique du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal calcule que le nombre annuel moyen de décès par intoxication de drogues injectables est passé de 51 pour les années 2000 à 2005 à 72 pour les années 2006 à 2009. Au cours de l’été 2014 seulement, 233 cas de surdoses ont été répertoriés.

Ruelles et racoins offrant un semblant d’intimité, bancs de parc un peu plus isolés que d’autres, espaces abandonnés investis par les utilisateurs de drogues par injection (UDI), telle cette cour jonchée de matelas souillés, le long d’une grande artère du centre-ville : autant de lieux invisibles et pourtant durement réels, au cœur de la métropole. Timidement, Raphaël s’inquiète.

« S’il vous plaît, il ne faudra pas écrire où c’est exactement ; on ne veut pas être chassés. »

Un squat d'injection au centre-ville (qui a depuis été nettoyé). À droite, une seringue et un condom souillés.

Le jeune homme livre par bribes l’histoire d’une vie cassée qui commence par une enfance ballottée. Dans la rue « on et off » depuis qu’il a 17 ans, il reste évasif sur ce qui l’a conduit dans ces recoins du centre-ville où il nous emmène.

Quelques années d’abstinence, puis il replonge, après un séjour à l’hôpital lors duquel on lui prescrit un antidouleur narcotique. Les stigmates de la rue et de la maladie crèvent les yeux. Des services d’injection supervisés, il espère que ça restera des lieux accueillants, pas trop institutionnalisés. « Ça va améliorer la qualité de vie de tout le monde. Celle des citoyens du centre-ville aussi. »

Huit à dix fois par jour, Raphaël s’injecte des médicaments opioïdes. « Dans une ruelle, tu as tout le temps peur. De l’overdose, d’être surpris par la police… Stressé, on s’injecte mal, les risques d’abcès ou d’infection sont là. » Il comprend la colère de certains résidants, fatigués de trouver des seringues. « J’essaie de ne rien laisser traîner, mais je ne suis pas toujours assez conscient. »

« Je me gèle pour éteindre la douleur. » Parfois, il pense à décrocher. « Mais pas sans aide médicale. » Pour Raphaël, peut-être que les SIS seraient un pas vers des soins appropriés.

Enjeu de santé publique

Seringues usagées au centre-ville.

Depuis une quinzaine d’années, la docteure Carole Morissette porte le dossier des services d’injection supervisés pour la Direction régionale de santé publique (DRSP) du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. « La toxicomanie n’est pas juste un enjeu de sécurité publique, c’est un problème de santé, et ce sont des personnes humaines qui vivent des situations difficiles. »

Inscrits au programme national de Santé publique depuis 2008, les SIS se heurtent pourtant à une série d’obstacles. « Dans le milieu, on n’y croit plus, confient quelques membres de l’Association québécoise de promotion de la santé des personnes utilisatrices de drogues (AQPSUD). On a trop souvent entendu dire “C’est pour le printemps prochain”. En attendant, on compte les morts ».

Services salutaires

Un terrain vague derrière la BANQ et le «couvent», deux des lieux d'injection les plus utilisés.

« Une surdose n’est pas forcément mortelle, mais si tu es seul dans une toilette publique, le temps avant qu’on te trouve peut être fatal. Et trop souvent, quand ça arrive, le premier réflexe est d’appeler la police, pas une ambulance. » Pour Jérôme, aujourd’hui consommateur occasionnel d’héroïne, les SIS non seulement sauveront des vies, mais préserveront aussi les utilisateurs de l’insalubrité associée à la consommation de rue, qu’il a longtemps connue.

« Dans une ruelle, avec l’urgence du manque et la peur d’être surpris, les risques de s’injecter n’importe comment sont là. S’y reprendre à plusieurs fois pour trouver une veine, réutiliser une seringue souillée, sans parler de diluer ta drogue avec de l’eau puisée à même une flaque d’eau, ou directement dans le fond de la toilette… C’est tout ça et les conséquences sanitaires que les SIS permettraient d’éviter. »

Carole Morissette insiste sur l’importance de démontrer que le dossier, politiquement délicat, n’a pas été monté « sur un coin de table ». Et tempère en expliquant que si la décennie conservatrice a été peu propice à des avancées significatives, la DRSP a choisi de préparer le terrain en attendant une ère plus favorable. « La bataille pour interdire le renouvellement de l’exemption d’Insite a fait peur à tout le monde et ralentit le processus », rappelle-t-elle.

En 2008, le ministre fédéral de la Santé refusait de renouveler l’exemption à la Loi réglementant certaines drogues et autres substances à l’organisme vancouvérois. S’ensuivit un bras de fer dont le point d’orgue fut donné par la Cour suprême en septembre 2011. En déboutant le gouvernement, la plus haute instance juridique du pays ouvrait la voie à la poursuite des travaux amorcés par la DRSP, en partenariat avec les acteurs communautaires, alors appuyés par le ministère québécois de la Santé et des Services sociaux (MSSS).

Sans équivoque, le jugement rappelle que la dépendance aux drogues est une maladie, et que les SIS diminuent les risques de décès sans générer de troubles à la sécurité publique.

« C’est un faux problème, défend Jérôme à propos de la question d’hypothétiques désagréments pour le voisinage. Les “drogués” sont déjà là, dans les quartiers où les SIS existeront ! Ça ne peut qu’être bénéfique pour la collectivité aussi : moins de seringues à la traîne, et moins de risques de trouver une personne intoxiquée ou un cadavre dans ta ruelle. »


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