Théâtre - Faux départ au Rideau Vert
Sur le plan artistique, la relance du Rideau Vert ne commence guère sous de bons auspices. Pas que La Visite de la vieille dame soit une pièce inintéressante, mais la mise en scène que nous en propose l'actuelle directrice artistique, Denise Filiatrault, montre des similitudes troublantes avec celle qu'Omar Porras a présentée au Théâtre de la Ville à Paris en 2004. Libre à quiconque de comparer avec certaines des photos qu'on trouve sur Internet et de tirer ses propres conclusions. Ces photos ne mentent pas sur autre chose: le spectacle proposé au public montréalais ne va pas aussi loin que la mise en scène originale. Il fait visiblement l'économie du jeu stylisé au coeur de cette aventure théâtrale réussie.
Revenons au chef-d'oeuvre de Dürrenmatt, oeuvre cinglante s'il en est, qui dénonce l'hypocrisie morale des habitants de la petite ville de Güllen. Ceux-ci sont prêts à tout pour retrouver les faveurs de celle qui, 45 ans auparavant, adolescente enceinte et sans-le-sou, a quitté la ville sous leurs quolibets. Le hic, c'est qu'entre-temps Claire Zahanassian est devenue multimilliardaire et qu'elle seule, maintenant, peut sauver Güllen de la banqueroute. Elle ne s'y refuse pas, d'ailleurs. Mais cela aussi a un prix.
Comme cette tragi-comédie oppose une femme à une ville, sa population est représentée par son maire, son proviseur, son pasteur, un adjudant et ainsi de suite. Types que Dürrenmatt ridiculise hardiment. Ce choix, jumelé à l'ampleur de la vengeance qui se trame, appelle en outre une certaine outrance dans l'expression. Sur la scène du Rideau Vert, elle est plus verbale que physique, et ce, en dépit des demi-masques que porte une fraction de plus en plus grande de la distribution, ainsi que de l'esquisse de la ville de type bande dessinée qui accueille les spectateurs au début de la représentation. Or, de même qu'elle n'a pas osé pousser la satire jusqu'à la cruauté, Filiatrault n'est pas allée jusqu'à exiger une véritable prestation physique de ses comédiens ni jusqu'à coordonner leurs moindres gestes et réactions.
Cet esprit de corps se faufile néanmoins chez quelques-uns. Pensons à Suzanne Garceau, d'une froideur parfaite en Madame Ill, de même qu'à Jean Belzile-Gascon, qui silhouette bien divers petits rôles. Cependant, comme toute la distribution n'est pas au diapason et que le jeu d'ensemble n'est pas au point, ceux qui y vont à fond ont l'air d'en mettre des tonnes et les autres, de ne pas jouer dans la même pièce. De plus, davantage de puissance aurait été souhaitable de la part des deux interprètes principaux. En deuxième partie surtout, Andrée Lachapelle (Claire Zahanassian) et Jacques Godin (Alfred Ill) recouvrent d'une noblesse et d'une sentimentalité malvenues des héros pourtant pas particulièrement recommandables. C'est dommage: tous deux pouvaient aller plus loin. Et cette Visite s'en serait peut-être trouvée bonifiée.
Tel qu'il est, ce spectacle diminué ne fera rien pour ramener du public à un théâtre en quête de renouveau. À Québec, une compagnie avec un mandat comparable, le Théâtre de la Bordée, a vécu une crise similaire et a su en ressortir plus fort. C'est peut-être de ce côté qu'il faut lorgner si le Rideau Vert veut vraiment retrouver une place digne de ce nom dans la vie théâtrale québécoise. Car, avec cette production, sa relance connaît — appelons les choses par leur nom — un faux départ.
Collaborateur du Devoir
Revenons au chef-d'oeuvre de Dürrenmatt, oeuvre cinglante s'il en est, qui dénonce l'hypocrisie morale des habitants de la petite ville de Güllen. Ceux-ci sont prêts à tout pour retrouver les faveurs de celle qui, 45 ans auparavant, adolescente enceinte et sans-le-sou, a quitté la ville sous leurs quolibets. Le hic, c'est qu'entre-temps Claire Zahanassian est devenue multimilliardaire et qu'elle seule, maintenant, peut sauver Güllen de la banqueroute. Elle ne s'y refuse pas, d'ailleurs. Mais cela aussi a un prix.
Comme cette tragi-comédie oppose une femme à une ville, sa population est représentée par son maire, son proviseur, son pasteur, un adjudant et ainsi de suite. Types que Dürrenmatt ridiculise hardiment. Ce choix, jumelé à l'ampleur de la vengeance qui se trame, appelle en outre une certaine outrance dans l'expression. Sur la scène du Rideau Vert, elle est plus verbale que physique, et ce, en dépit des demi-masques que porte une fraction de plus en plus grande de la distribution, ainsi que de l'esquisse de la ville de type bande dessinée qui accueille les spectateurs au début de la représentation. Or, de même qu'elle n'a pas osé pousser la satire jusqu'à la cruauté, Filiatrault n'est pas allée jusqu'à exiger une véritable prestation physique de ses comédiens ni jusqu'à coordonner leurs moindres gestes et réactions.
Cet esprit de corps se faufile néanmoins chez quelques-uns. Pensons à Suzanne Garceau, d'une froideur parfaite en Madame Ill, de même qu'à Jean Belzile-Gascon, qui silhouette bien divers petits rôles. Cependant, comme toute la distribution n'est pas au diapason et que le jeu d'ensemble n'est pas au point, ceux qui y vont à fond ont l'air d'en mettre des tonnes et les autres, de ne pas jouer dans la même pièce. De plus, davantage de puissance aurait été souhaitable de la part des deux interprètes principaux. En deuxième partie surtout, Andrée Lachapelle (Claire Zahanassian) et Jacques Godin (Alfred Ill) recouvrent d'une noblesse et d'une sentimentalité malvenues des héros pourtant pas particulièrement recommandables. C'est dommage: tous deux pouvaient aller plus loin. Et cette Visite s'en serait peut-être trouvée bonifiée.
Tel qu'il est, ce spectacle diminué ne fera rien pour ramener du public à un théâtre en quête de renouveau. À Québec, une compagnie avec un mandat comparable, le Théâtre de la Bordée, a vécu une crise similaire et a su en ressortir plus fort. C'est peut-être de ce côté qu'il faut lorgner si le Rideau Vert veut vraiment retrouver une place digne de ce nom dans la vie théâtrale québécoise. Car, avec cette production, sa relance connaît — appelons les choses par leur nom — un faux départ.
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