jeudi 9 février 2012 Dernière mise à jour 08h29
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Tous coupables!

Le cinéaste et metteur en scène François Girard porte Le Procès de Kafka à la scène

Solange Lévesque   30 octobre 2004  Théâtre
Franz Kafka (1883-1924) demeure l'un des écrivains contemporains qui ont le mieux traduit en métaphores les paradoxes de la psyché humaine. Dans Le Procès, il a préfiguré l'isolement et le sentiment de dépossession qui allaient marquer l'être humain du XXe siècle. Le cinéaste et homme de théâtre François Girard met en scène ce roman dont il a confié l'adaptation théâtrale à l'écrivain Serge Lamothe. Il donne ici un aperçu de sa conception théâtrale de l'oeuvre. Alexis Martin, qui incarne Josef K., parle de l'esprit dans lequel il a approché l'accusé du Procès.

Avec un imaginaire, une sensibilité et une lucidité extraordinairement riches soutenus par une incomparable puissance narrative, Kafka porte sur les hommes et les femmes un regard à la fois tragique et teinté d'humour. François Girard et Alexis Martin s'entendent sur les sens que Le Procès peut prendre aujourd'hui. «Kafka a exprimé mieux que quiconque l'impossibilité de vivre en société au sein d'un groupe qui implique des règles abstraites et arbitraires. C'est un exercice auquel on est obligés de se plier, car on y est confrontés quotidiennement, remarque le metteur en scène. L'oeuvre entière de Kafka est une perpétuelle mise en abîme. Dans Le Procès, en particulier, on fait le chemin de K. en constante projection dans le vide. Ce roman offre un terrain propice à de multiples analyses littéraires, psychologiques et philosophiques. K. traverse ce que nous traversons, mais en plus dense, en plus concentré. Avec lui, on se retrouve face à nos propres exigences.»

Alexis Martin cite Nietzsche: «Le problème n'est pas d'abolir Dieu, mais la place qu'il occupe. Nietzsche n'est pas très loin des questions qu'on se pose maintenant: une fois que Dieu est mort, qu'est-ce qu'on fait avec Dieu? Il n'y a plus de faute à transgresser. La plus grande conséquence prédite par Nietzsche, Kafka l'a pressentie à travers son oeuvre. "Tu as été insuffisant par rapport à toi-même", se dit sans cesse l'écrivain, tout comme le personnage qu'il met en scène. "Et après?" C'est la question qu'Orson Welles s'est posée en portant Le Procès à l'écran.»

L'encombrement comme métaphore

«Il existait trois adaptations, celle de Gide, celle de Berkoff et celle de Mairowitz, mais Lorraine Pintal nous a convaincus de retourner au roman. Le premier défi de cette production a été de produire l'adaptation originale que Serge a écrite», avoue François Girard.

«L'autre défi, ajoute-t-il, était de représenter sur scène quelque chose qui se passe au plus creux de la conscience, l'introspection à laquelle K. se livre. Or le principe d'encombrement est la projection de la conscience de K. On a donc décidé, avec le scénographe François Séguin, d'exploiter concrètement, visuellement, cette idée de l'encombrement. Tous les personnages sont des émanations de K.»

La théâtralisation d'un roman aussi dense comporte plusieurs embûches. «Par contre, il est très facile de retrouver l'action propre au théâtre dans l'image autour de laquelle le roman s'articule: celle d'une machine bureaucratique qui déraille.»

Pour Alexis Martin, le théâtre a un avantage sur le roman. «Le corps vivant sur scène, en temps réel, amène le spectateur à vivre l'introspection du personnage.» L'interprète de K., autant que son metteur en scène, a l'impression de rester très près du roman de Kafka. «Sauf quelques insertions rendues nécessaires à cause des transitions, presque tous les dialogues sont issus directement du roman, ce qui différencie l'adaptation de Serge Lamothe des trois autres, précise Girard. Bien qu'on ait dû réaménager certains personnages, on a mis en place une structure qui conserve intact le caractère littéraire de l'oeuvre; la pièce est en 10 chapitres et le spectateur sera rappelé à sa condition de lecteur.»

Alexis Martin a reconnu, dans cette adaptation soignée, la lecture qu'il avait faite du Procès. «On est vraiment dans l'action, dans le conflit du personnage.»

Avec une telle oeuvre où le rêve, le fantasme et la réalité s'amalgament au coeur d'une action relativement simple (l'arrestation d'un homme), mais dont le sens demeure saturé d'énigmes (pourquoi? au nom de quoi? par qui?), le metteur en scène pouvait choisir de concevoir sa mise en scène à plusieurs niveaux. «J'ai suivi un précepte très simple avec Serge et Alexis: K. aborde le monde avec un réalisme psychologique, ce qui révèle davantage l'absurdité de la situation. K., c'est nous tous; il est jeté dans l'absurdité de la vie comme nous le sommes tous quotidiennement», explique-t-il.

«La vie est souvent une mise en abîme: dans quel théâtre jouons-nous? enchaîne Alexis Martin. Josef K. porte en lui les questions et l'espoir. Longtemps, il espère s'en sortir, immergé dans la stratégie de la vie. Le jeu doit rester sincère, proche, en évitant le détachement ou la stylisation. Il doit allier simplicité, authenticité et grotesque.»

«C'est ce qui oppose K. aux autres personnages, qui appartiennent à une machine délirante, enchaîne François Girard. Le matériau premier de la mise en scène, c'est la matière du roman, et elle échappe à toute analyse. On a tenté de représenter cela sur scène. Par exemple, l'action du roman, qui se déroule en un an, existe sur scène dans le temps présent, c'est-à-dire la durée du spectacle.»

L'inachèvement

Pour Serge Lamothe et François Girard, comme pour Alexis Martin, une partie du travail consistait dans le fait de trouver comment conserver le sens fuyant de l'oeuvre tout en faisant l'effort de l'éclaircir. «En étant limpide, il fallait montrer l'impossibilité d'être. C'est un dilemme très intéressant. Il est impossible de clore le sens de cette oeuvre qui nous dépasse», remarque Girard. Selon lui, Welles est celui qui a porté le regard le plus lumineux sur Le Procès. Dans les adaptations qu'il a lues, il a souvent perçu la tentation de compléter l'oeuvre inachevée. «On a plutôt travaillé à reproduire l'inachèvement le mieux possible; car l'inachèvement n'est pas un accident chez Kafka, c'est un élément constitutif. Notre objectif a été de donner vie à un personnage et à son monde en représentant d'abord l'état mental de Josef K.»

Le metteur en scène considère qu'une image n'a de valeur que si elle contribue à construire le personnage; dans cette optique, le principe d'accumulation lui a semblé fondateur. «Le parcours existe d'abord dans le texte, il faut le dégager.» Il a vite perçu la difficulté de jouer K. «Sans conteste, c'est le personnage le plus difficile à incarner. C'est un rond-de-cuir irréprochable. Il fallait se libérer des clichés pour se concentrer sur ce que le personnage éprouve et vit.» C'est pourquoi il a fait appel à Alexis Martin, qui a incarné des personnages aussi extrêmes qu'étranges.

«Josef K. me rappelle mon rôle de Béranger dans Rhinocéros, d'Eugene Ionesco, souligne le comédien. L'incarner est pour moi un vrai bonheur. Il demande une grande écoute et une retenue dans le jeu. K. révèle les autres personnages et il se révèle involontairement dans une dynamique progressive; ça requiert une adaptation constante ainsi qu'une économie de moyens de la part de l'interprète, ce qui me change d'autres emplois. Et j'apprécie la façon très fine, modulée, ordonnée, avec laquelle François m'a dirigé.»

***

Le Procès

Au TNM du 2 au 27 novembre et au Centre national des arts à Ottawa les 9, 10, 11, 17 et 19 décembre. Avec Alexis Martin, Isabelle Blais, Stéphane Brulotte, Violette Chauveau, Normand Chouinard, Maxim Gaudette, Pierre Lebeau et Jean-Louis Roux, plus un choeur formé de huit interprètes.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012